- À Nématoulaye, dans la commune d’Attécoubé en Côte d’Ivoire, des glissements de terrain ont fait plusieurs morts après de fortes pluies.
- Des habitants vivent encore au pied de pentes exposées, malgré les alertes et les opérations de sensibilisation menées pendant la saison des pluies.
- Des chercheurs et acteurs environnementaux recommandent de renforcer les systèmes d’alerte précoce, la surveillance des zones à risque et le relogement des populations les plus exposées.
- La végétalisation des pentes, la protection des zones humides et l’adaptation des ouvrages de drainage figurent aussi parmi les solutions proposées.
La pluie tombait depuis plusieurs heures lorsque la terre a cédé dans le quartier Nématoulaye, dans la commune d’Attécoubé, à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Adama Ouattara, un habitant sinistré, se souvient encore du bruit, cette nuit du dimanche 28 au lundi 29 juin. « On a entendu « boudoukoudoum ». Nous tous, on est sortis. On a vu que la boue était venue remplir la maison », raconte-t-il.
Quelques minutes plus tôt, son voisin Amadou Diallo venait pourtant de participer au sauvetage de personnes piégées dans une habitation voisine. Après cette intervention, il était rentré se reposer auprès de son épouse et de ses enfants. Un second glissement de terrain les a surpris à l’intérieur de leur maison. « On a cassé l’arrière de la maison. Les jeunes du quartier sont venus nous aider. Malheureusement, on n’a pas pu obtenir de vie humaine », poursuit Ouattara.
Selon les habitants, Amadou Diallo, son épouse et leurs trois enfants ont péri dans ce drame. Dans ce quartier construit sur des pentes, les pluies de ces derniers jours ont laissé derrière elles des familles endeuillées, des maisons détruites et des habitants qui ne savent plus où dormir.
À Nématoulaye et à Mossikro, un autre quartier de la même commune, la peur revient à chaque saison des pluies. Aïcha Zerbo, également sinistrée, explique que plusieurs habitants savaient que la zone était dangereuse, mais disaient qu’ils n’avaient pas toujours les moyens de partir. « Ça ne nous plaît pas. Mais c’est en fonction des moyens qu’on est dedans », dit-elle.

Des pentes habitées et des sols saturés d’eau
Les risques liés aux pluies ne concernent pas seulement Attécoubé. Le 1er juillet dernier, le gouvernement ivoirien faisait état de 59 décès depuis le début de la saison des pluies.
Dans un communiqué publié à l’issue du Conseil des ministres du 1er juillet 2026, le gouvernement ivoirien a qualifié le bilan de « particulièrement élevé ». La période de pic des pluies avait été annoncée pour les deuxième et troisième décades de juin, selon les prévisions de la Société d’exploitation et de développement aéroportuaire, aéronautique et météorologique (SODEXAM), citées par l’Office national de la protection civile (ONPC).
Dr Jean Homian Danumah étudie les facteurs favorisant les glissements de terrain au Centre universitaire de recherche et d’application en télédétection (CURAT) de l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan. Cet enseignant-chercheur a travaillé sur les inondations, les glissements de terrain et les changements climatiques.
Pour lui, les catastrophes résultent de la rencontre entre un phénomène naturel et l’exposition des populations. « Pour qu’il y ait des inondations, il faut qu’il y ait l’aléa et il faut qu’il y ait la vulnérabilité. L’aléa correspond notamment à l’intensité des pluies, au relief et à la nature des sols. La vulnérabilité dépend, entre autres, de l’occupation du sol et de l’urbanisation », explique-t-il à Mongabay.
Dans le cas d’Attécoubé, le chercheur relève la présence de maisons au pied de pentes fortes. « Ces populations-là vivent au bas de pentes assez fortes. Normalement, elles ne doivent pas y habiter », dit-il.
La nature du sol intervient aussi dans le phénomène. « Le sol dans cette zone est un sol argileux, très peu poreux, qui se sature vite en eau », explique le chercheur. Lorsque les pluies se prolongent, le sol se charge en eau et peut devenir instable sur les fortes pentes, selon ses explications.
Des travaux ont déjà porté sur les risques de glissement de terrain à Attécoubé. Dr Danumah cite une étude récente comparant cette commune à Anyama, dans le nord d’Abidjan. « Les études ont montré que la zone d’Attécoubé est la plus sujette, du fait de l’urbanisation. Certaines zones présentant un risque élevé à Anyama sont peu habitées. À Attécoubé, l’occupation des pentes expose directement davantage de personnes », indique-t-il.

Des habitants alertés, mais toujours sur place
À Nématoulaye, les responsables du quartier affirment avoir demandé aux habitants vivant dans les secteurs exposés de partir avant les fortes pluies. « Avant que la pluie ne vienne, nous avons procédé à une action de sensibilisation, en disant à ces personnes qui habitent ces lieux de quitter ces endroits parce que nous sommes en saison de pluie », explique Ghislain Yapo vice-président du comité de gestion du quartier Nématouyage.
Bertrand Doh Bi, chargé des questions d’insalubrité à Nématoulaye, dit avoir participé à des campagnes de sensibilisation depuis le mois de mai. « On a vu que la météo s’annonçait tellement dangereuse. Il a fallu que les jeunes du quartier se mettent en groupe et sensibilisent », dit-il.
Les jeunes ont également créé un groupe WhatsApp pour signaler les incidents. « Chacun était le policier de son ami », explique Doh Bi.
Ces initiatives ont permis aux habitants de faire circuler des alertes et d’intervenir lors de certaines situations périlleuses. Elles n’ont pas entraîné le départ de toutes les familles vivant au pied des pentes. Cette difficulté est également relevée par Dr Jean Homian Danumah.
« Ces personnes y vivent parce qu’elles n’ont pas assez de moyens de se prendre une maison assez confortable, qui respecte tout ce qui est cadre de vie », explique-t-il.
L’ONPC reconnaît également la présence de familles dans des zones identifiées comme dangereuses. Dans un entretien publié le 31 mai 2026, sur le portail officiel du gouvernement, son directeur des secours, le colonel Marius Yéo, indiquait que les zones à risque faisaient l’objet d’un suivi et d’une mise à jour, chaque année.
Il a précisé aussi que des sites de recasement potentiels ont été pré-identifiés pour accueillir des familles déplacées à cause des intempéries.
Après les fortes pluies de fin juin, le gouvernement a annoncé l’identification de deux sites sur l’Autoroute du Nord et à Songon, pour la construction de 12 000 logements à loyer modéré destinés à prendre en charge des populations concernées.
À Nématoulaye, Aïcha Zerbo dit attendre une solution lui permettant de quitter la zone. « Bien vrai qu’on dort chez nos voisins, mais est-ce que ça fait que c’est terminé ? Ça ne fait pas que c’est terminé. Comment on doit partir ? », dit-elle.

Alerter plusieurs jours avant les fortes pluies
Pour Dr Danumah, la surveillance des zones exposées peut être renforcée grâce à la télédétection et aux données satellitaires. Le CURAT utilise ces outils pour étudier les catastrophes naturelles et l’évolution de l’occupation des sols.
« Nous pouvons produire des systèmes d’alerte à partir de données afin de prévenir les populations », affirme-t-il. Selon le chercheur, certains modèles permettent d’anticiper les précipitations entre trois et sept jours à l’avance. « On a des outils de télédétection qui permettent de prédire ce qui va arriver trois jours avant, quatre jours après », ajoute-t-il.
Il recommande la mise en place d’un système d’alerte précoce à l’échelle du district d’Abidjan. Il propose aussi d’installer davantage d’équipements de mesure des précipitations au sol, afin d’améliorer les données utilisées par les chercheurs.
La Côte d’Ivoire dispose déjà de mécanismes de surveillance pendant la saison des pluies. Selon l’ONPC, des prévisions sont produites toutes les 72 heures et font l’objet de réunions entre les services météorologiques, les structures de protection civile et les unités de secours.
Pour Evrad Koffi, spécialiste en hydrologie de l’ONG Jeunes volontaires pour l’environnement (JVE), les alertes doivent aussi parvenir jusqu’aux habitants des quartiers concernés. « Les habitants ont un rôle déterminant dans la prévention des catastrophes, car ils constituent le premier maillon de la chaîne de gestion des risques », explique-t-il à Mongabay.
Il recommande le développement de comités locaux de gestion des risques et des brigades communautaires de veille. Les habitants pourraient participer au signalement des anomalies et à la diffusion des alertes dans les quartiers.

Mais pour Koffi, le changement climatique n’est pas le seul facteur à prendre en compte dans les catastrophes observées à Abidjan.
« Le changement climatique agit comme un amplificateur des risques, mais la gravité des catastrophes observées à Abidjan reflète surtout des défis structurels de planification urbaine, d’assainissement et de gestion du territoire », explique-t-il.
Le spécialiste cite l’urbanisation rapide, l’occupation des bas-fonds et des versants instables, ainsi que l’insuffisance de certains ouvrages d’assainissement.
« Les solutions les plus urgentes consistent, en premier lieu, à assurer le curage systématique et l’entretien régulier des caniveaux, collecteurs et exutoires », dit Koffi.
Il recommande également de réhabiliter et d’étendre les infrastructures de drainage dans les quartiers les plus exposés. Ces ouvrages doivent, selon lui, être recalculés à partir des données actuelles sur les pluies, la croissance de la ville et l’imperméabilisation des sols.
La Côte d’Ivoire, avec l’appui de la Banque mondiale, réalise depuis 2020 des travaux d’assainissement et de résilience urbaine, pour réduire la vulnérabilité aux inondations dans certaines zones urbaines et pour améliorer la gestion des déchets solides.
Des travaux de protection et de végétalisation de talus s’effectuent dans les quartiers Gbebouto et Bidjantè, à Attécoubé. Pour l’expert Evrard Koffi, certaines solutions naturelles peuvent compléter les ouvrages de drainage et de protection. « Dans le contexte d’Abidjan, des solutions pourraient être intégrées en restaurant les zones humides qui jouent un rôle naturel de rétention des eaux, en végétalisant les pentes pour stabiliser les sols et limiter les glissements de terrain », explique-t-il.
Il cite également le développement de parcs urbains et la protection des espaces naturels encore présents dans la ville. « Ces solutions ne remplacent pas les ouvrages d’assainissement, mais elles les complètent en renforçant efficacement la résilience de la ville », ajoute-t-il.

À Nématoulaye, Ghislain Yapo demande aussi des travaux de protection des pentes proches des habitations. « Quand on vit dans un tel endroit et que la colline est à notre hauteur, il est important de la protéger », dit-il.
Les mesures à appliquer varient toutefois selon les zones. À Attécoubé, les glissements de terrain sont liés aux pentes, à la nature des sols et à l’occupation des secteurs exposés. Dans d’autres quartiers d’Abidjan, les inondations sont favorisées par l’accumulation de l’eau dans les cuvettes et par les difficultés d’évacuation des eaux pluviales.
Dr Danumah estime que les réponses doivent évoluer avec les transformations de la ville et les données climatiques. « L’adaptation n’est jamais permanente. Elle est dynamique », explique-t-il.
À Nématoulaye, plusieurs habitants sont toujours hébergés chez des voisins ou dans des lieux d’accueil provisoires. Les maisons touchées par la terre sont toujours situées au pied des pentes, où vivent d’autres familles. Adama Ouattara demande une prise en charge des sinistrés. « On ne sait pas là où on va partir. On ne sait pas là où ils vont partir dormir », dit-il.
À Attécoubé, le relogement reste l’une des principales demandes des habitants rencontrés. Le gouvernement a annoncé l’identification de sites pour la construction de logements à loyer modéré après les pluies de juin. Dans les quartiers touchés, plusieurs familles vivent encore dans des abris provisoires, tandis que la saison des pluies se poursuit.
Image de bannière : Des habitations et des débris au pied de la pente après le glissement de terrain à Nématoulaye, dans la commune d’Attécoubé, à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Image de Ella Djiguimde pour Mongabay.
Bénin : Comment le gouvernement prévient les inondations à Cotonou
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.