- À Grand-Lahou, la disparition progressive des mangroves entraîne une raréfaction des ressources halieutiques et accentue l’érosion côtière, fragilisant les moyens de subsistance des communautés de pêcheurs.
- Grâce à un programme ouest-africain et à l’implication des populations locales, 14 hectares de mangroves ont été restaurés. Cependant, les résistances de certains habitants et l’exploitation continue des palétuviers limitent encore l’impact des actions menées.
- La sensibilisation, le renforcement des mécanismes de surveillance et un engagement accru des autorités locales s’imposent pour assurer la préservation durable de cet écosystème vital.
Braffédon, un petit village lagunaire de près de 3 000 habitants situé à 18 kilomètres de Grand-Lahou, dans le sud de la Côte d’Ivoire, vit essentiellement de la pêche. Ici, cette activité se transmet de génération en génération. C’est ce que raconte Jules Anouma, la trentaine, rencontré à la gare routière de la localité. Le jeune homme tient aujourd’hui une petite cabine téléphonique, une activité qu’il exerce en complément de la pêche. « La pêche n’est plus rentable. Les poissons deviennent de plus en plus rares, donc nous sommes obligés de faire autre chose pour survivre », confie-t-il.
Comme lui, de nombreux habitants, pêcheurs depuis leur enfance, sont désormais contraints de diversifier leurs sources de revenus. Tous dressent le même constat : le poisson, principale richesse des eaux de Braffédon, se fait de plus en plus rare.
Pour Anouma, l’une des principales causes de cette situation réside dans la disparition progressive des mangroves. Ces écosystèmes constituent à la fois des zones de reproduction pour de nombreuses espèces aquatiques et des barrières naturelles contre l’érosion côtière, un phénomène qui préoccupe fortement les populations de Grand-Lahou depuis plusieurs années. « Avant, nos parents revenaient avec des pirogues remplies de poissons. Aujourd’hui, on peut passer toute une journée sur l’eau et rentrer presque les mains vides. Les mangroves ont beaucoup disparu ici. Pourtant, c’est là que les poissons viennent pondre et grandir », témoigne-t-il.
La réalité vécue à Braffédon est loin d’être un cas isolé. La quasi-totalité des villages lagunaires de Grand-Lahou, et plus largement du littoral ivoirien, est confrontée au recul des mangroves. Des études montrent que la Côte d’Ivoire a perdu environ 60 % de ses mangroves depuis 1990, passant d’environ 20 000 hectares à près de 10 000 hectares en 2015, avec une pression toujours forte aujourd’hui. Cette situation constitue l’une des principales causes de l’érosion côtière frappant de nombreuses localités lagunaires en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest.

Afin de lutter contre ce phénomène préoccupant, la Banque mondiale, en partenariat avec plusieurs pays côtiers ouest africains, a approuvé en 2018, le Programme de gestion du littoral ouest africain (WACA, West Africa Coastal Areas Management Program). Ce programme régional vise à renforcer la résilience des communautés côtières face à l’érosion, aux inondations et aux effets du changement climatique.
En Côte d’Ivoire, à Grand Lahou, entre 2019 et 2025, WACA a financé des travaux de protection du littoral (stabilisation du cordon sableux, aménagement de l’embouchure du fleuve Bandama), ainsi que des actions de restauration des mangroves et de soutien socio économique au profit des communautés, notamment à travers des activités génératrices de revenus et l’accompagnement des pêcheurs.
Dans le cadre de ce programme, une étude publiée en 2023, par des chercheurs ivoiriens des universités Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan et Jean Lorougnon Guédé de Daloa, a révélé que l’exploitation du bois de palétuvier (Rhizophora racemosa) et la pêche constituent les principales pressions exercées sur ces écosystèmes. Le bois est utilisé comme combustible domestique pour le fumage du poisson et dans la construction, tandis que les mangroves demeurent une source importante de revenus grâce à la pêche artisanale et au ramassage d’huîtres, de crabes et de mollusques.
Tout en mettant en évidence une baisse significative des ressources halieutiques, l’étude menée dans le Complexe lagunaire de Grand-Lahou a identifié plusieurs sites propices au reboisement, afin de restaurer ces écosystèmes indispensables à la protection du littoral et à la sécurité alimentaire des populations. Les chercheurs ont également plaidé pour une gestion durable des mangroves, associant étroitement les communautés locales et les autorités environnementales.

Les communautés au cœur de la restauration des mangroves
Bien avant la mise en œuvre du programme WACA à Grand-Lahou, les populations de Braffédon s’étaient organisées au sein d’une structure dénommée Association villageoise de conservation et de développement (AVCD). À sa tête, se trouve Olivier Niamien, notable du village et pêcheur.
Selon lui, l’association menait déjà des actions de reboisement avant l’arrivée des experts du WACA, ce qui a permis d’amplifier les efforts de restauration. « Avant le WACA, nous avions déjà restauré trois hectares de mangroves avec l’appui des agents de l’Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR). Après une convention signée avec le programme WACA en 2025, nous avons pu restaurer dix hectares supplémentaires à Braffédon », affirme-t-il, tout en indiquant qu’il reste encore des zones à exploiter si l’on veut vraiment que toutes ces actions de reboisement aient un impact significatif.
Si Braffédon disposait déjà d’une organisation structurée, ce n’était pas le cas dans d’autres localités concernées par le projet, notamment Lahou-Kpanda, Lipkiassié et Groguida, où des comités de restauration ont dû être créés.
« Nous avons lancé un appel à volontariat auprès des jeunes, filles comme garçons, intéressés par la restauration des mangroves. À partir des candidatures reçues, nous avons constitué des comités de vingt membres dans chaque village », explique Dr Guy Allo, spécialiste en sauvegarde sociale du projet WACA. « À Braffédon, en revanche, il existait déjà l’AVCD dirigée par M. Niamien, qui possédait une expérience antérieure dans ce domaine ».
Une fois ces structures mises en place, un accompagnement technique a été assuré, depuis l’installation des pépinières jusqu’aux opérations de plantation. « Nous avons voulu impliquer directement les communautés, afin qu’elles puissent s’approprier le processus et poursuivre les actions bien au-delà de la durée de vie du projet », ajoute-t-il.
À Braffédon, l’AVCD semble avoir pleinement intégré cette logique de pérennisation. Forte de son expérience, l’association dispose désormais d’un espace dédié à la production de pépinières de palétuviers, qu’elle compte utiliser pour poursuivre elle-même les efforts de restauration.
Au total, 14 hectares de mangroves ont été restaurés dans la zone de Grand-Lahou. Un résultat qui aurait pu être encore plus important si certaines communautés n’avaient pas exprimé des réticences.
« Nous avons réalisé une étude de faisabilité pour identifier les zones à reboiser, car notre objectif était de protéger les villages contre l’érosion. Mais certains habitants ont estimé que planter des mangroves devant leurs villages leur ferait perdre la vue sur la lagune et nuirait à l’esthétique du paysage. D’autres craignaient une prolifération des moustiques », souligne Dr Allo.

Un message encore difficile à faire passer
Si la restauration des mangroves apparaît comme une nécessité pour freiner l’érosion côtière et favoriser le retour des ressources halieutiques, le message peine encore à convaincre l’ensemble des populations. « Nous faisons de la sensibilisation, mais il existe encore des poches de résistance. Certains de nos parents n’ont pas compris l’importance de la mangrove. Il arrive même que des personnes détruisent les jeunes plants après les opérations de reboisement », indique Niamien.
Dr Allo partage ce constat : « Même parmi les membres des comités que nous avons formés, tous n’ont pas encore pleinement pris conscience de l’urgence de protéger les mangroves. Certains nous accompagnent, mais sans véritablement mesurer les enjeux ».
À cela, s’ajoutent les pressions humaines qui continuent de s’exercer sur les mangroves restantes. La coupe des palétuviers demeure une pratique courante, notamment pour le fumage du poisson. A la gare routière de Grand-Lahou, une vendeuse venue de Groguida, un village pourtant ciblé par le WACA, reconnaît y avoir encore recours.
« Le bois de palétuvier donne une saveur agréable au poisson », explique-t-elle. Avant de confier, après beaucoup d’hésitation, que ce sont des jeunes gens de son propre village qui lui vendent ces bois. Un paradoxe économique marquant montrant que la sensibilisation se heurte souvent aux impératifs de survie quotidienne. Pour les responsables du projet comme pour les acteurs communautaires, les campagnes devront impérativement se poursuivre pour faire évoluer les comportements de manière durable.

La protection des espaces reboisés, le défi de l’après-projet
Si le projet WACA a permis d’impulser une dynamique et de former les populations locales aux techniques de reboisement, la gestion à long terme des 14 hectares restaurés et la préservation des massifs existants demeurent un enjeu critique. Le programme WACA étant arrivé à son terme, la question de la pérennité des acquis se pose avec acuité.
Dr Allo révèle qu’un problème de financement s’est posé concernant la mise en place d’un mécanisme permanent de surveillance. « En attendant que l’État de Côte d’Ivoire prenne des dispositions pour transférer ces acquis à une structure étatique, nous avons entrepris des démarches auprès des chefferies pour leur demander de veiller à l’intégrité de ces sites », explique-t-il.
« En termes simples, nous leur demandons d’assurer la surveillance de ces espaces jusqu’à ce qu’une entité publique disposant de moyens techniques et financiers suffisants prenne le relais ».
De son côté, le président de l’AVCD, Olivier Niamien, affirme que son organisation s’efforce d’assurer le suivi des mangroves restaurées. Toutefois, les membres de l’association doivent également faire face à leurs activités quotidiennes, ce qui limite leur capacité à patrouiller en permanence.
Pour assurer l’avenir de la région, Dr Allo attend un sursaut et un engagement plus fort des populations locales. Selon lui, les communautés doivent impérativement intégrer le fait que les mangroves constituent leur unique barrière naturelle contre les inondations et l’érosion côtière, tout en garantissant le renouvellement des poissons.
« Ces deux arguments combinés doivent amener nos communautés à prendre conscience de l’utilité de cet écosystème naturel », dit-il. « Je pense notamment aux autorités coutumières, qui pourraient instaurer des mesures interdisant l’abattage anarchique des palétuviers, voire mettre en place des comités de surveillance villageois. Si de telles initiatives locales voient le jour, elles pourront être encouragées et soutenues au plus haut niveau par l’État et les partenaires financiers. Mais avant tout, il faut que les populations elles-mêmes manifestent une réelle volonté de protéger leur environnement ».

À Grand-Lahou, la dégradation des mangroves s’impose comme un signal d’alerte sur la vulnérabilité des écosystèmes côtiers et des communautés qui en dépendent. Malgré les efforts engagés dans le cadre du WACA, les acquis restent fragiles face à l’ampleur des pressions humaines et environnementales. Entre pêche en déclin, exploitation du bois de palétuvier et difficultés de surveillance des zones reboisées, les défis persistent.
Cependant, l’implication progressive des communautés locales laisse entrevoir une voie possible vers la résilience. Pour que ces efforts ne soient pas vains, il devient essentiel de consolider l’engagement collectif. Car, à Grand-Lahou, préserver la mangrove revient à protéger non seulement la biodiversité, mais aussi à garantir l’avenir économique et social des populations riveraines.
Image de bannière : À Braffédon, la restauration progressive des mangroves marque un premier succès, mais la pérennité du site dépend désormais d’un mécanisme de surveillance permanent. Image de Gaël Zozoro pour Mongabay.
Citations :
Ouattara, A., & Cecchi, P. (2021). « État des lieux et conservation des mangroves en Côte d’Ivoire», In T. Sané, E. H. B. Dièye, A. H. Dia, L. Descroix, B. A. Sow, P. Diédhiou, M. M. Diakhaté & N. Ndour (dir.), Vulnérabilité des sociétés et des milieux côtiers et estuariens d’Afrique de l’Ouest (pp. 93-117). Dakar, L’Harmattan-Sénégal. ISBN: 978-2-343-22490-9. https://www.researchgate.net/publication/349214438_état_des_lieux_et_conservation_des_mangroves_en_Côte_d’Ivoire
Egnankou, M. W., Gnagbo, A., Pagny, J. P. F., & Tiebre, M.-S. (2023). Sustainable management of mangroves in the Grand-Lahou lagoon complex (Côte d’Ivoire) in a context of anthropic pressures. International Journal of Biological and Chemical Sciences, 17(2), 505–518. https://doi.org/10.4314/ijbcs.v17i2.17
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