- À Daoukro en Côte d’Ivoire, des maraîchers disent avoir perdu une partie de leurs cultures après le déversement d’eaux boueuses provenant de sites d’exploitation aurifère situés en amont.
- À Amoikonkro, village situé à 45 km de Daoukro, des habitants affirment que les activités de dragage sur le fleuve Comoé ont modifié leurs usages de l’eau et affecté la pêche.
- Les autorités ivoiriennes poursuivent les opérations contre l’orpaillage clandestin tout en évaluant les impacts environnementaux sur les terres agricoles et les cours d’eau.
- Un projet pilote de cartographie et de restauration, porté avec l’appui de Abidjan Legacy Program et de la CEDEAO, doit orienter la réhabilitation des sites dégradés et leur reconversion au bénéfice des communautés.
Les traces laissées par les eaux boueuses sont encore visibles dans les bas-fonds maraîchers de Daoukro, une ville située au centre-est de la Côte d’Ivoire. Plusieurs producteurs disent avoir perdu une partie de leurs cultures après des écoulements toxiques provenant de zones d’exploitation aurifère. À quelques dizaines de kilomètres de là, dans le village d’Amoikonkro, situé à 45 kilomètres de Daoukro, les habitants évoquent une autre conséquence de l’orpaillage clandestin. Des dragues opérant sur le fleuve Comoé, qu’ils disent ne plus utiliser comme auparavant. Face à ces situations, les autorités poursuivent les opérations de démantèlement des sites illégaux tout en lançant un programme destiné à cartographier et à restaurer les espaces dégradés.
À Gagou-Sossoribougou, l’un des principaux sites maraîchers de Daoukro, Traoré Yaya montre les parcelles touchées par les écoulements. Selon lui, les eaux chargées de boue proviennent de sites d’exploitation situés en amont. « À chaque période de pluie, les eaux de mines viennent envahir les cultures. Cette année, c’était beaucoup plus grave », affirme-t-il.
Le responsable du quartier Sossoribougou explique que ces écoulements recouvrent les planches de culture d’une couche de boue, obligeant les producteurs à reprendre une grande partie du travail. « Les femmes enlèvent la boue, refont les buttes et recommencent les semis. Tout ce qui avait été planté est perdu ». Les exploitations concernées produisent principalement des légumes destinés aux marchés de Daoukro. « La majorité des salades consommées dans la ville vient d’ici », précise-t-il.
Dans le même secteur du site maraîcher, Sanata Bamba, co-présidente d’un groupement de productrices, dit faire face au même problème depuis plusieurs années. « Cela fait près de trois ans que nous vivons cette situation. Mais cette fois-ci, les dégâts ont été plus importants. La salade [laitue], le chou, le persil, les feuilles de patate (…) tout a été emporté ».
Pour Haïdara Rapha, maraîcher, les épisodes de ruissellement deviennent de plus en plus difficiles à gérer. « Quand l’eau arrive, elle couvre les cultures. Ensuite, le soleil sort et les plantes brûlent ».

Selon lui, les producteurs n’ont d’autre choix que de remettre rapidement les parcelles en état, afin de poursuivre leurs activités. Les inquiétudes concernent également l’eau utilisée pour les cultures. Koné Masogonan explique que plusieurs productrices préfèrent désormais s’approvisionner ailleurs. « On va chercher l’eau plus loin. On ne peut plus utiliser cette eau-là pour arroser les cultures ».
Traoré Yaya rapporte aussi les plaintes de certaines maraîchères. « Elles disent que lorsqu’elles entrent dans cette eau, elles ressentent des picotements sur le corps ».
Des témoignages inquiétants des producteurs, mais qui ne leur permettent pas d’établir l’existence d’une pollution chimique. Le préfet de la région de l’Iffou et du département de Daoukro, Raymond Claude Djiké, confirme que les écoulements provenant de sites d’exploitation ont atteint les bas-fonds maraîchers.
« Ces femmes travaillent durement pour produire des légumes. En une seule matinée, leurs efforts ont été réduits à néant par des eaux boueuses venues des sites d’exploitation », explique-t-il. Selon lui, les services compétents ont procédé au recensement des personnes touchées.
Au total, 113 producteurs, dont 103 femmes, ont été identifiés. Les investigations menées par les autorités ont également permis d’identifier les exploitations à l’origine des écoulements. « Les exploitants sont tenus de respecter l’environnement et les activités agricoles voisines. Pour certains, une procédure de retrait de l’autorisation a été engagée. D’autres ont reçu l’instruction de dédommager les victimes », indique le préfet.
L’administration évoque également la mise en place d’un fonds destiné à accompagner les producteurs concernés. Au-delà des indemnisations, les terres pourront-elles être exploitées dans les mêmes conditions ? Pour y répondre, des prélèvements d’eau ont été réalisés sur les sites touchés.
« Aujourd’hui, nous savons qu’il existe une pollution physique liée aux boues. En revanche, nous ne pouvons pas affirmer qu’il y a une pollution chimique, tant que les analyses de laboratoire ne sont pas disponibles », explique Kouakou Raymond Bohoussou, président de l’ONG Agir pour l’environnement dans les industries extractives (AEIE).
Selon lui, les résultats orienteront les décisions qui seront prises pour la restauration des sites. « Si les analyses montrent que les eaux ne sont pas contaminées, certaines excavations pourront être réutilisées comme des retenues d’eau pour l’agriculture ou la pisciculture. En revanche, si une pollution est confirmée, il faudra envisager des techniques adaptées de restauration ».

Le Comoé, un fleuve sous pression
À une quarantaine de kilomètres de Daoukro, le village d’Amoikonkro regarde désormais le Comoé avec inquiétude. Ici, les habitants disent que l’orpaillage clandestin ne s’est pas développé sur les terres agricoles, mais directement sur le fleuve.
« On n’a pas affaire à l’orpaillage sur la terre. C’est dans l’eau », souligne Koffi Djah, représentant du chef de village. Selon lui, les habitants ne connaissent pas les personnes qui exploitent le fleuve. « Ceux-là, on ne les voit pas. On ne les connaît pas. Ils sont dans l’eau ».
Djah affirme que cette activité a progressivement changé le rapport des populations au Comoé. « On ne peut plus boire cette eau. On ne peut plus s’en servir pour laver les vêtements. Quand le château d’eau tombe en panne, on ne peut pas aller chercher de l’eau dans le fleuve ».
Il évoque aussi les difficultés rencontrées par les pêcheurs. « Avant, ils nous vendaient des poissons. Aujourd’hui, ils ne trouvent presque plus rien ». Pour les riverains, l’exploitation est d’autant plus difficile à combattre qu’elle se déroule au milieu du cours d’eau. « Nous sommes impuissants », poursuit Djah. « Nous n’avons pas les moyens d’aller vers eux ».
Raoul N’Guessan, chef de terre à Amoikonkro, partage ce sentiment. « Les gens viennent s’enrichir, mais le village n’en trouve rien », dit-il. Selon lui, les travaux de dragage ont également modifié certains passages du fleuve. « Il y avait des endroits où les anciens traversaient à pied. Aujourd’hui, si quelqu’un s’y aventure, il risque de s’enfoncer ».
Les habitants disent avoir constaté une baisse des activités après plusieurs opérations menées par les forces de sécurité. Mais ils affirment entendre à nouveau le bruit des machines. « Pendant un moment, tout s’était arrêté. Maintenant, on entend encore les moteurs », souligne Djah.
Pour les autorités, cette présence des dragues sur le Comoé est liée à l’évolution de l’orpaillage clandestin dans la région. Le préfet Raymond Claude Djiké explique que les exploitants se sont progressivement déplacés vers le fleuve à mesure que les contrôles se renforçaient sur les sites terrestres.
« En 2023, nous avons procédé à 112 opérations de déguerpissement. En 2024, nous sommes restés pratiquement au même niveau. Les exploitants ont compris qu’ils seraient systématiquement chassés des terres. Ils se sont donc rabattus sur le Comoé ».
Une autre manière de procéder qui rend les interventions plus complexes. « Sur les sites terrestres, les forces de sécurité peuvent intervenir rapidement. Sur le fleuve, les orpailleurs disposent d’embarcations alors que les unités locales ne sont pas toujours équipées pour les poursuivre », explique-t-il.
Le préfet rappelle que le Comoé constitue une ressource stratégique pour la région. « C’est dans ce fleuve que la SODECI (Société de distribution d’Eau de la Côte d’Ivoire. Ndlr) capte l’eau destinée à la production d’eau potable. Sa protection est donc essentielle ».
Selon le préfet, des opérations ont permis de détruire, d’incendier et de couler 150 dragues entre le 1er juin et le 18 juillet 2026 dans la région. « Les comptes rendus sont faits quotidiennement. L’objectif est d’empêcher la reprise de ces activités », affirme-t-il.

Cartographier avant de restaurer
Si ces opérations visent à stopper l’exploitation illégale, elles ne règlent pas la question des sites déjà dégradés. Une fois les machines parties, restent des terres transformées, des excavations et des cours d’eau, dont l’état doit encore être évalué. Pour les autorités ivoiriennes, mettre fin à l’exploitation illégale ne constitue qu’une première étape. Il reste à déterminer comment réhabiliter les terres et les cours d’eau affectés.
C’est dans cette perspective que le gouvernement ivoirien, avec l’appui de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de Abidjan Legacy Program, a lancé un projet de cartographie des sites dégradés dans les régions de l’Iffou, située dans le centre-est de la Côte d’Ivoire, et de la Marahoué, située dans le centre-ouest du pays. Ce programme doit permettre d’identifier les zones touchées, d’évaluer leur niveau de dégradation et de proposer des solutions de restauration adaptées.
Selon Elvis Kouacou, spécialiste eau, forêt, climat et environnement à Abidjan Legacy Program, Daoukro et Bouaflé ont été retenues pour ce projet pilote en raison de l’ampleur de l’orpaillage clandestin dans ces deux localités. « Ce sont des zones fortement touchées par le phénomène. Dès l’entrée dans ces villes, on observe des sites dégradés. Ce sont aussi des régions où l’orpaillage est installé depuis longtemps », explique-t-il.
L’ONG Agir pour l’environnement dans les industries extractives (AEIE) est chargée aussi de cette mission. Pour son président, Kouakou Raymond Bohoussou, la restauration ne peut commencer sans une connaissance précise des sites.
« La première étape, c’est de faire la cartographie. Il faut identifier les sites dégradés, comprendre les dommages qui ont été causés et voir comment restaurer ces terres pour qu’elles puissent être remises à la disposition des communautés », explique-t-il.

Pour Abidjan Legacy Program, cette cartographie ne consiste pas uniquement à localiser les sites dégradés. Elle vise aussi à analyser l’évolution du phénomène, à comprendre sa dynamique et à sensibiliser les populations concernées. Les résultats permettront ensuite de hiérarchiser les sites, afin de définir les priorités de restauration.
Selon Kouacou, cette phase ne consiste pas uniquement à relever les coordonnées des sites, mais à comprendre l’histoire de chaque espace dégradé. « Il faut savoir ce qu’était cette zone avant l’orpaillage, ce qu’elle est devenue pendant l’exploitation et ce qu’elle est aujourd’hui. C’est seulement avec ces informations qu’on peut proposer une restauration adaptée ».
L’AEIE insiste également sur l’implication des populations locales. « Si les communautés ne participent pas au processus, la restauration sera difficile. Ce sont elles qui connaissent le mieux ces espaces, et qui les utiliseront demain ».
Cette implication doit aussi permettre d’identifier les usages futurs des sites restaurés. Selon Kouacou, certaines zones pourront accueillir des activités maraîchères, d’autres pourront être reboisées ou affectées à d’autres usages, selon les caractéristiques des terrains et les besoins exprimés par les communautés.
Dans les bas-fonds de Daoukro, les équipes ont procédé à des prélèvements d’eau, afin d’évaluer l’état du milieu. Pour Raymond Bohoussou, les observations réalisées sur le terrain ne suffisent pas à conclure à une contamination chimique. « Nous constatons une pollution physique. L’eau est chargée de boue. En revanche, concernant une éventuelle pollution chimique, nous attendons les résultats du laboratoire avant de nous prononcer. Cette distinction est importante », dit-il.
Si les analyses montrent uniquement une dégradation physique des sites, certaines excavations laissées par l’exploitation pourront être réaménagées. « Lorsque l’eau n’est pas polluée, ces fosses peuvent devenir des retenues d’eau pour l’irrigation ou pour des activités piscicoles ».
En revanche, si les analyses révèlent une contamination des sols ou de l’eau, d’autres techniques devront être envisagées. « Dans ce cas, il faudra passer par des méthodes de dépollution, notamment la phytoremédiation », explique-t-il.
Cette technique consiste à utiliser certaines plantes capables d’absorber ou de fixer des substances polluantes présentes dans les sols ou dans l’eau, avant une remise en culture. Pour le président de l’AEIE, l’un des principaux défis reste toutefois le financement de ces opérations. « Les compétences existent. Les solutions existent. Mais restaurer un site coûte cher. Or, dans le cas de l’orpaillage clandestin, ceux qui ont dégradé les terres disparaissent une fois l’exploitation terminée. Il n’y a plus personne pour financer la remise en état ».
Selon lui, cette situation explique pourquoi de nombreux anciens sites d’exploitation restent abandonnés pendant plusieurs années. La restauration suppose donc une mobilisation de plusieurs acteurs, souligne-t-il. « La restauration ne consiste pas seulement à remettre de la terre. Il faut redonner aux populations des espaces qu’elles pourront de nouveau utiliser durablement ».

Prévu sur deux ans, ce projet pilote doit permettre de démontrer qu’une restauration des sites dégradés est possible avant un éventuel changement d’échelle. « Nous voulons montrer que cela peut se faire, afin de mobiliser davantage de partenaires techniques et financiers », explique Kouacou. Selon lui, les financements actuellement mobilisés par Abidjan Legacy Program, la CEDEAO et leurs partenaires permettront de lancer les premières actions, mais devront être renforcés pour étendre les opérations.
Dans la ville de Daoukro comme dans le village d’Amoikonkro, cette étape est désormais très attendue. D’un côté, les maraîchers espèrent connaître les résultats des analyses réalisées sur leurs parcelles. De l’autre, les riverains du Comoé souhaitent que les opérations contre les dragues se poursuivent, afin d’éviter une reprise de l’exploitation sur le fleuve.
Pour les communautés rencontrées, la fin de l’orpaillage clandestin ne se mesurera pas seulement au nombre de sites démantelés. Elle dépendra aussi de la capacité des terres agricoles et du Comoé à retrouver les usages, dont dépend encore une partie de leur quotidien.
Image de bannière : Pollution due au dragage sur le fleuve Komoé en Côte d’Ivoire. Image de Ella Djiguimde pour Mongabay.
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