- Le conflit entre Bikok et Ebogo porte sur la répartition des recettes touristiques générées par le Kosipo, un arbre millénaire. Bikok revendique le site et estime ne pas percevoir les bénéfices générés, tandis qu’Ebogo propose un partage des frais entre les deux communes et les guides, étant donné que les touristes passent surtout par ses terres pour visiter cet arbre.
- Les tensions sur le site ont déjà des effets sur l’activité touristique : des affrontements ont été rapportés en présence de visiteurs et la qualité de l’accueil s’est dégradée. Parallèlement, l’absence d’un accord empêche tout entretien du Kosipo, avec des conséquences négatives sur la santé de l'arbre.
- Bikok dit privilégier la concertation et envisage de saisir les préfets de la Mefou-et-Akono et du Nyong-et-So’o pour aboutir à une gestion harmonieuse. De son côté, Ebogo regrette l’absence de négociation préalable et réaffirme la nécessité d’un accord clair sur le partage et la gestion du site.
« Il faut qu’on donne la part de Bikok ! ». C’est en ces termes fermes que Crescence Ottou, maire de la commune de Bikok, un arrondissement du département de la Mefou-et-Akono dans la région du Centre du Cameroun, aborde la question du partage des revenus générés par l’activité touristique du site du Kosipo, l’arbre millénaire. Situé à la limite entre ce département et celui du Nyong-et-So’o représenté par le village Ebogo, ce bois séculaire alimente depuis plusieurs mois des tensions entre les deux parties.
Sa Majesté Fouda Patrick, chef traditionnel de 3ème degré du village Ebogo, reconnaît avant toute chose que cet arbre se trouve du côté de la Mefou-et-Akono, tout en précisant que son village, bien que n’en faisant pas partie, possède également des terres dans cet autre département. « Il faut préciser qu’Ebogo est situé sur les rives du Nyong [le deuxième fleuve le plus long du Cameroun, ndlr]. Et quand on traverse le Nyong, on est dans la Mefou-et-Akono. Mais, ça n’empêche que nos populations puissent traverser de l’autre côté, étant donné que tous les peuples qui sont au bord d’un cours d’eau ont généralement des terres des deux côtés de la rive. Par exemple, nous à Ebogo, nous avons beaucoup plus de terres du côté de la Mefou-et-Akono, que du côté du Nyong-et-So’o qui est notre département. Mais, l’arbre dépend de la Mefou-et-Akono et donc de la mairie de Bikok », précise-t-il.
Cependant, le chemin habituel pour atteindre ce Kosipo est celui qui passe par Ebogo. La commune de Bikok le reconnaît, tout en déplorant le manque d’engagement de sa population dans les initiatives visant à relier le centre-ville de Bikok à cet arbre. « Nous avons un problème d’accessibilité jusqu’à l’arbre. La commune de Bikok a aménagé une voie terrestre reliant directement le centre de Bikok au site de l’arbre millénaire, bien que n’ayant pas été entretenue par les populations. Ainsi, cette voie reste encore insuffisamment connue des touristes, ce qui explique un niveau de fréquentation inférieur à celui de l’accès fluvial emprunté depuis la commune de Mengueme [par le village Ebogo, ndlr] », précise Ottou.

La question du partage des revenus au cœur du conflit
Cette situation entre les deux départements autour de ce Kosipo se heurte à une revendication : le partage des revenus générés par les visites de l’arbre. En effet, étant donné que le touriste, qui paye en moyenne 40 USD pour visiter ce géant de la forêt, emprunte la voie aménagée à Ebogo, mais que l’arbre appartient à Bikok, Ottou affirme s’être rapprochée à plusieurs reprises de l’autre partie (Ebogo) pour réclamer le versement à la commune de Bikok, d’un pourcentage de ces revenus.
Sa Majesté Fouda le reconnait, tout en dénonçant la méthode employée par la commune de Bikok à cet effet. « La mairie de Bikok a revendiqué l’appartenance de l’arbre, et a estimé que les bénéfices, que générait cet arbre qui se situe sur leur territoire, n’arrivent pas à la mairie et qu’il fallait trouver un mécanisme pour qu’elle perçoive quelque chose. Sauf qu’ils sont venus avec des menaces. Ils sont venus avec l’accaparement, avec l’intention d’arracher l’arbre pour exploiter eux-mêmes », dit-il.
Conséquence, des affrontements, parfois physiques, ont eu lieu sur le site entre les guides touristiques d’Ebogo et les représentants de la commune de Bikok, sous le regard des touristes, indique Fouda.
« Lorsque les guides touristiques d’Ebogo sont arrivés là-bas en brousse avec les touristes, ça a tonné, les gens ont menacé, les gens ont grondé. C’est-à-dire que vous venez visiter l’endroit, vous vous rendez compte qu’il y a des conflits, vous avez peut-être un policier qui menace les guides et tout ça là. Vous voyez, le touriste se sent même en danger ».
De son côté, la commune de Bikok dit avoir toujours privilégié le dialogue et réfute toute volonté d’oppression. « La commune de Bikok tient à rappeler que sa démarche n’a jamais consisté à s’opposer aux populations riveraines, encore moins à remettre en cause leur contribution à la conservation et la préservation de ce site (…). Depuis plusieurs années, je privilégie le dialogue, afin de parvenir à une solution concertée, l’objectif étant de garder une gestion harmonieuse du site dans le respect des limites administratives et des intérêts des populations concernées », précise Ottou à Mongabay.
Entre affrontements et manque d’entretien, l’activité touristique et la santé de l’arbre en danger
Le Kosipo, cet arbre millénaire, est l’une des principales attractions touristiques des départements de la Mefou-et-Akono et du Nyong-et-So’o. Ainsi, la querelle dont il est l’objet affecte directement l’industrie du tourisme dans les localités concernées, selon sa Majesté Fouda. « En termes de qualité, le tourisme est en train de mourir à Ebogo. Lorsqu’un touriste vient à Ebogo aujourd’hui, il n’est plus satisfait comme il y a 5 ans, il y a 6 ans », déclare-t-il.
De plus, comme mentionné plus haut, il est arrivé que certains touristes assistent à des querelles entre les deux parties sur le site. « Vous vous rendez bien compte qu’un touriste qui a vécu tous ces affrontements sur le site n’a pas envie de revenir », poursuit-il.
Plus grave, Fouda précise que la persistance de ce conflit pourrait pousser les guides d’Ebogo à refuser de conduire les touristes vers l’arbre, et les deux communes, dont les populations ont très peu de contact, en sortiraient perdantes. « Quand Ebogo bloque les touristes, personne ne visite plus l’arbre. Et même les entrées que la mairie de Bikok aurait souhaité avoir, elle ne peut plus les avoir, comme quand les touristes passent par Ebogo normalement et vont là-bas. Quand Ebogo bloque, Bikok n’a pas d’entrées », indique-t-il.
Ainsi, « si le tourisme renaît à Ebogo, la mairie de Bikok aurait intérêt à ce que tout se passe bien entre Ebogo et Bikok, parce que l’affluence là-bas va lui permettre d’avoir des entrées. Mais, si on décide de dérouter les touristes vers d’autres sites, parce que là-bas on rencontre de l’adversité, c’est elle qui va perdre », ajoute-t-il.
La commune de Bikok, qui semble consciente de tout cela, privilégie le dialogue. « Bien évidemment, tout différend administratif est susceptible d’affecter la promotion d’un site touristique de cette importance. C’est précisément pour cette raison qu’une telle situation devrait être évitée », précise Ottou.
Par ailleurs, cette querelle autour de ce Kosipo, classé patrimoine mondial de l’Unesco, alimente aujourd’hui un différend dont les effets se mesurent aussi sur la santé de l’arbre, selon Fouda. L’absence d’entretien régulier et la tension permanente sur le site empêchent toute action de préservation coordonnée. Or, poursuit l’autorité traditionnelle, un arbre millénaire comme le Kosipo a besoin d’un suivi constant : débroussaillage de sa base, protection contre les feux de brousse, surveillance contre les prélèvements de branches ou d’écorce par des visiteurs curieux. Sur le long terme, Fouda explique que ce conflit risque donc de fragiliser le Kosipo lui-même. Un arbre affaibli devient plus vulnérable aux intempéries et aux maladies, et c’est tout le patrimoine et l’attractivité touristique des deux communes qui pourraient disparaître avec lui.

Concertation et arbitrage administratif pour une issue
Pour sortir de l’impasse, plusieurs pistes sont sur la table. Mais Ebogo regrette tout d’abord qu’une solution de partage n’ait pas été trouvée plus tôt. « Ce que la mairie de Bikok aurait pu faire, était de s’asseoir avec les populations d’Ebogo, notamment la chefferie par exemple, et voir comment organiser tout cela. Ainsi, ensemble nous aurions pu voir, lorsque le touriste arrive pour visiter l’arbre, est-ce qu’on ne pourrait pas mettre certains frais qui iraient à la commune de Bikok et d’autres frais qui iraient à la commune de Mengueme dont nous dépendons, étant donné que le touriste est passé par Ebogo. Et d’autres frais pour les guides eux-mêmes. Donc, on aurait pu savoir et dire qui gagne quoi et comment. Et on aurait pu trouver quelque chose de conciliateur », souligne Fouda.
De son côté, Bikok envisage la saisine des autorités administratives. « Je souhaite poursuivre des échanges avec le maire de la commune de Mengueme, afin de parvenir à une résolution consensuelle, un « win-win ». J’envisage également la saisine des autorités administratives compétentes, notamment les préfets du département de la Mefou-et-Akono et du Nyong-et-So’o, afin d’aboutir à une concertation entre les différentes parties prenantes », dit Ottou.
« La volonté de la commune est claire : préserver ce patrimoine exceptionnel, développer son potentiel touristique dans l’intérêt des populations et promouvoir une gestion concertée, durable et respectueuse des compétences de chaque collectivité territoriale dans un esprit de win », précise-t-il.
Bikok a ouvert une voie terrestre et affecté un agent de recouvrement sur le site, tandis qu’Ebogo contrôle toujours l’accès fluvial le plus fréquenté. La résolution du conflit est désormais renvoyée à une concertation entre les deux communes sous l’arbitrage des autorités administratives, qui n’ont pas encore été saisies.
Image de bannière : Le Kosipo d’Ebogo au coeur d’un conflit foncier entre les communautés de la Mefou-et-Akono et celles du Nyong-et-So’o représenté par le village Ebogo. Image de Lionel Balla pour Mongabay.
Au Cameroun, le Kosipo d’Ebogo, l’arbre de 1200 ans en danger
Cameroun : Un nouvel géant arbre découvert, plus grand que le célèbre «Kosipo», attire les touristes
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.