Nouvelles de l'environnement

Burundi : Ces stratégies d’adaptation des agriculteurs face au changement climatique dans la plaine de l’Imbo

  • Les effets du changement climatique affectent l’agriculture dans la plaine de l’Imbo au Burundi avec des pluies imprévisibles, une saison sèche prolongée, des inondations et des températures élevées menaçant les récoltes et les moyens de survie des cultivateurs.
  • Les agriculteurs s’adaptent aux périodes climatiques en révisant les dates de semis, en faisant une gestion rigoureuse de l’eau, grâce aux canaux d’irrigation et aux digues, mais aussi en adoptant des variétés de cultures résistantes aux aléas climatiques.
  • La résilience de l’agriculture est renforcée par la solidarité communautaire à travers le partage des motopompes, les échanges d’expériences et de bonnes pratiques pour protéger le sol et maintenir la production.

À Gihanga, situé dans la province de Bujumbura à l’Ouest du Burundi, des centaines de cultivateurs sont dans les champs. Certains repiquant du riz, d’autres s’occupant du sarclage au moment où des équipes entières repoussent des colonies d’oiseaux prêts à ravager les champs de riz. On dirait un jeu de cache-cache entre ces oiseaux et ces agriculteurs. Au moindre mouvement du gardien des champs, ils volent en masse en gazouillant et se dirigent vers d’autres lieux champêtres, non loin de là.

Antoine Ndorere, cultivateur, âgé de 62 ans, avance lentement entre les champs de riz. Vêtu d’un pantalon retroussé jusqu’aux genoux, d’un t-shirt vert décoloré par le soleil et d’un large chapeau artificiellement cousu à l’aide d’un pagne, il inspecte systématiquement ses jeunes plants. Chaque fois, il n’avance pas, mais s’arrête, touche la terre entre ses doigts et oriente la tête vers le ciel.

« Il y a quelques années, quand j’étais encore jeune, cette région connaissait de bonnes saisons tout au long de l’année. Cependant, aujourd’hui, personne ne te dira quand il pourra pleuvoir », explique-t-il en montrant des nuages s’accumulant à l’est au-dessus de la forêt de Kibira, à l’est et en surplomb de la région de l’Imbo.

Sur l’autre rive de la rivière Kajeke au cœur de la plaine de l’Imbo située à l’ouest du Burundi, le long du lac Tanganyika et de la rivière Rusizi, traversant de vastes étendues de champs, et autour d’Antoine Ndorere, d’autres cultivateurs travaillent en échangeant entre eux, mais ces échanges sont souvent interrompus par le bruit des houes frappant la terre et des chants d’oiseaux.

Tous échangent autour des difficultés qu’ils rencontrent, revenant sur les récoltes ravagées par des inondations, des semis détruits par une saison sèche prolongée, mais aussi sur des maladies qui attaquent souvent les cultures.

Un champ de la variété de riz améliorée à Gihanga, situé dans la province de Bujumbura à l’Ouest du Burundi. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.
Un champ de la variété de riz améliorée à Gihanga, situé dans la province de Bujumbura à l’Ouest du Burundi. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.

Quand l’observation précède les actes

Les agriculteurs rencontrés dans les exploitations visitées dans cette plaine ce matin au milieu des chants d’oiseaux et des vols des tisserins entre les plants de cultures variées, racontent qu’ils ont appris à observer leur environnement climatique avant de passer à l’étape des semis.

Ils surveillent la teneur de l’humidité du sol avant de semer. En effet, certains attendent plusieurs jours après les premières pluies pour vérifier si elles vont durer dans le temps.

« Nous ne pouvons plus agir dans la précipitation au risque de commettre l’irréparable. L’expérience nous a rendus sages », confie Madeleine Bikorimana, une agricultrice de Gihanga, un village de Gihungwe dans la région de Bujumbura, en ajustant son foulard multicolore protégeant sa tête du soleil.

Dans les années 1980, les dates de semis étaient approximativement fixes. Pourtant, aujourd’hui, elles changent et dépendent des observations des agriculteurs en fonction des variations de la pluviosité. « Cette capacité d’adaptation est devenue une véritable stratégie d’adaptation au changement climatique dans notre région », affirme Isaac Nshimirimana, cultivateur de Gihanga.

Des villageois de Gihanga labourent le sol pour repiquer du riz. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.
Des villageois de Gihanga labourent le sol pour repiquer du riz. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.

Une bonne gestion de l’eau

La région de l’Imbo est traversée par des cours d’eau qui se jettent dans le lac Tanganyika. Ces rivières servent aux agriculteurs à ériger des canaux pour irriguer leurs champs.

A partir de l’expérience vécue en termes de gestion de ces canaux d’eau, les agriculteurs expliquent qu’ils ne laissent circuler la moindre goutte sans l’exploiter, comme par le passé.

Au niveau de plusieurs champs, des digues ont été érigées et renforcées afin de retenir l’eau, notamment quand la température est de plus en plus élevée. Dans d’autres champs, les cultivateurs prennent des dispositions pour éviter des pertes d’eau inutiles.

A première vue, ce sont des gestes simples et faciles à poser, mais les agriculteurs affirment qu’ils favorisent la conservation de l’humidité du sol pour une longue période.

Ces pratiques ont été apprises à partir des expériences vécues, renforcées par des échanges entre voisins privilégiant l’entraide mutuelle, d’après les cultivateurs.

« Nous avons réalisé que cette méthode marche bien et génère des résultats positifs et, aujourd’hui, tous les villageois l’appliquent dans leurs champs », souligne Melchior Ndenzako rencontré à Cibitoke, situé au nord-ouest du pays, près de la rivière Nyamagana à partir de laquelle a été construit un bassin servant à l’irrigation.

Cependant, parfois mal appréciée par certains agriculteurs, cette gestion génère entre les agriculteurs des conflits souvent gérés par des comités de gestion de l’eau. L’administration locale souligne également son implication dans la gestion des eaux d’irrigation. « La gestion de ces infrastructures d’irrigation est rigoureuse et implique toutes les catégories de la communauté sous l’encadrement de l’administration locale et de ses partenaires, dont l’Adisco », indique Marin Ntakirutimana de l’administration locale à Rugombo, un village de la commune de Cibitoke.

Une canalisation métallique communautaire pour irriguer les champs à Gihanga lorsque la saison sèche se prolonge. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.
Une canalisation métallique communautaire pour irriguer les champs à Gihanga lorsque la saison sèche se prolonge. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.

Variation des cultures pour la résilience à la saison sèche

Dans cette région agricole très fertile du Burundi de plus de 96 000 hectares cultivables, soit 134 454 terrains de football, l’une des principales adaptations concerne également le choix et la variation des cultures.

Plusieurs agriculteurs affirment avoir systématiquement abandonné certaines des anciennes variétés de riz, de tomates de patates douces (Mugande, Mutanzaniya) devenues moins productives, face aux nouvelles conditions climatiques.

A Cibitoke, Fiona Ndayiragije Radégonde, cultivatrice et élue local collinaire et à Gihanga, Boniface Minani, moniteur agricole, soutiennent que ces agriculteurs privilégient des variétés améliorées développées par l’Institut des sciences agronomiques du Burundi (ISABU), capables de mieux supporter leur cycle de croissance plus rapidement lorsque la période des pluies est plus courte.

Selon Eric Nzohabonayo, expert en Economie de l’environnement et des ressources naturelles, la région de l’Imbo, l’un des greniers agricoles du pays, survit grâce à la rotation des cultures, notamment le riz dans la partie nord, occupant 8 %, ainsi que le palmier à huile dans la partie sud, occupant 20 % de l’exploitation des terres. « Le manioc, le maïs, le haricot et la patate douce sont aussi des cultures introduites dans cette région, pour faire face aux changements climatiques », dit Nzohabonayo.

D’autre part, Manassé Nsengiyumva, chef du département de l’Environnement, de l’agriculture et de l’élevage dans la commune Mugere, au Sud de Bujumbura, précise que des cultures résistant aux chocs climatiques sont également constituées de légumes aidant à nourrir les familles, notamment pendant la saison sèche ».

Dans les champs visités, les différences sont visibles. Les propriétés cultivables dans lesquelles ces variétés sont cultivées, comme à Gihanga, où de nouvelles variétés de riz (Rutete, Murwiza, Kazosi, Rwizumwimbu), ont été introduites par l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI), présentent des plants solides malgré les températures élevées.

Serge Vyamungu fait du repiquage du riz. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.
Serge Vyamungu fait du repiquage du riz. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.

L’entraide mutuelle, une formation continue

Afin de faire face aux changements climatiques, les agriculteurs de la région de l’Imbo développent des relations d’entraide mutuelle, comme ils l’affirment eux-mêmes. Ils pensent toujours aux solutions pour la résilience commune malgré la faible capacité de certains d’entre eux à pouvoir s’adapter à ces solutions. Ainsi, l’option la plus unificatrice est, selon des témoins actifs sur le terrain, l’entraide mutuelle basée notamment sur la location des motopompes auprès des voisins à un coût très bas.

« La plupart d’entre nous n’avons pas de moyens techniques et financiers à engager dans l’agriculture face aux changements climatiques. Cependant, une résilience commune a été développée dans la communauté. C’est celle de faire louer des motopompes aux agriculteurs à faible revenu pour qu’ils irriguent leurs champs, afin d’avoir de la récolte », explique Serge Vyamungu, un agriculteur exploitant de vastes étendues de terres à Gihanga, non loin de la ville de Bujumbura.

Quant à Gédéon Nsabiyumva, chargé du département de l’Agriculture et de l’élevage, à la Société coopérative Umushinge w’Ubuzima, la contribution de cette société coopérative, pour faire face aux changements climatiques, va jusqu’à développer des cultures comme le maïs PAN 53 et le soja SB 24 résistant aux chocs climatiques pour les revendre aux agriculteurs à très bas prix. « Notre objectif est de favoriser l’accès à la nourriture à tous les citoyens à un prix abordable, tout en assurant la permanence des vivres en développant des cultures qui résistent aux chocs climatiques », dit-il.

Osée Hatari est parmi les agriculteurs de Gihungwe, dans la province de Bujumbura. S’il arrive que la pluie ne tombe pas régulièrement, il investit des moyens dans l’irrigation à base d’une motopompe. Il témoigne ne pas vouloir récolter seul en cas de manque de pluie. « J’ai le souci de mes voisins. Lorsque je vois qu’ils ne vont pas récolter à cause du manque d’eau, je leur prête ma motopompe ; ils achètent eux-mêmes du carburant, et nous faisons des relais pour irriguer nos champs », confia-t-il.

La grande question, selon la plupart des cultivateurs interrogés par rapport au prêt ou à l’emprunt des motopompes, c’est quand on a besoin de la motopompe en même temps. Ils disent que l’option est d’attendre que l’autre finit d’irriguer ses champs, ce qui perturbe le suivi régulier des champs et d’autres programmes familiaux.

Ceux qui ont des moyens limités, pour avoir du carburant en grande quantité, se contentent d’acheter des bouteilles d’un litre et demi communément appelées « Kinju ». Ces bouteilles, ayant servi à la conservation de l’eau purifiée, servent à la plupart des agriculteurs pour faire marcher leur travail, selon les agriculteurs Stanislas Kagoma de Mugerero et Floride Ndaboroheye du village de Buringa, dans la province de Bujumbura.

Cette entraide fait vivre des familles entières, et cela leur donne des leçons.

Une motopompe à essence captant de l'eau pour irriguer les champs à Gihungwe, dans la commune Mpanda au Burundi. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.
Une motopompe à essence captant de l’eau pour irriguer les champs à Gihungwe, dans la commune Mpanda au Burundi. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.

Préservation et surveillance des sols pour préparer les prochaines saisons

Dans plusieurs champs, les cultivateurs ne laissent plus la terre nue après les récoltes. Les résidus végétaux sont conservés, afin de protéger le sol contre le soleil et limiter son dessèchement. « Nous fabriquons également du compost à partir des déchets végétaux et du fumier disponibles dans les exploitations », explique Janvier Harerimana rencontré dans son champ de riz à Mugerero, dans la localité de Gihanga, les pieds couverts de boue, le visage endurci par le soleil et le regard posé sur les jeunes pousses qui ondulent sous la brise.

Derrière son sourire discret se cachait un cultivateur convaincu que la fertilité des sols se construit avant tout avec les ressources disponibles à la ferme. Son champ, soigneusement entretenu, s’étendait comme un tapis vert parfaitement nivelé. Les plants de riz, vigoureux et bien alignés, témoignaient d’un suivi attentif et d’une gestion rigoureuse de l’eau.

Au bord de son champ, un tas de compost en pleine maturation attirait le regard. C’est là que Harerimana transforme les déchets végétaux issus des récoltes, les herbes coupées et le fumier provenant des exploitations voisines en un engrais organique riche. « Rien ne se perd », dit-il en remuant le mélange avec une fourche.

Lorsqu’ils font l’épandage de cette matière organique dans les champs, les cultivateurs améliorent la fertilité des sols tout en conservant l’humidité. Ces pratiques demandent énormément de travail, mais les agriculteurs témoignent déjà de leur utilité.

Une autre alternative initiée par les agriculteurs est d’observer leurs cultures, car, selon eux, chaque détail compte. Ils expliquent que cette surveillance leur permet d’intervenir le plus rapidement possible avant que les problèmes ne deviennent plus importants.

Un champ de tomates et de manioc à proximité de la rivière Nyamagana, à Cibitoke situé au Nord-Ouest du Burundi, dans le cadre de la variation des cultures. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.
Un champ de tomates et de manioc à proximité de la rivière Nyamagana, à Cibitoke situé au Nord-Ouest du Burundi, dans le cadre de la variation des cultures. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.

Et les défis…

Pour alimenter les motopompes afin d’irriguer les champs, il faut du carburant. L’approvisionnement, qui se fait principalement à partir de la RDC, se heurte cependant à plusieurs problèmes comme le témoignent plusieurs agriculteurs interrogés comme Marie Biraronderwa, cultivatrice de Kagwema, à Gihanga. C’est notamment l’éloignement des points d’approvisionnement par rapport à la situation géographique de leurs champs, les risques de vol pendant le transport, certains préférant emprunter la voie de la rivière Rusizi.

Là aussi, les risques sont évidents, car la traversée se fait en s’accrochant aux bidons vides ou remplis de carburant, allant parfois jusqu’à quatre pour une seule personne, puis en nageant à travers une rivière très large avec une grande profondeur et riche en faune aquatique, notamment les crocodiles.

Au bord de la Rusizi, du côté de Nyamitanga à Cibitoke, à quelques dizaines de mètres de la frontière, voulant savoir les circonstances du processus d’approvisionnement en carburant pour alimenter les motopompes, Christine Nimbona rencontrée sur place affirme avoir perdu son mari dans la Rusizi, alors qu’il transportait du carburant pour un cultivateur de son village.

Champ de tomate à LKabezi au Sud de Bujumbura dans le cadre de la variation des cultures à cause des changements climatiques. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.
Champ de tomate à LKabezi au Sud de Bujumbura dans le cadre de la variation des cultures à cause des changements climatiques. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.

Ces pertes en vie humaine affectent l’alimentation des motopompes à cause de la peur, car on ne connaît pas le transporteur chargé de colporter le carburant à travers la rivière, et donc ceux qui acceptent le risque exigent des sommes élevées pour le transport, selon des habitants de Cibitoke.

Malgré tous ces défis, les adaptations maîtrisées par les agriculteurs eux-mêmes et éprouvées au fil des saisons, montrent que l’agriculture de l’Imbo peut évoluer. L’avenir de ce grenier du Burundi dépendra du climat, mais aussi, sans doute, de cette intelligence paysanne qui transforme chaque contrainte en une opportunité d’apprentissage.

Au cœur des champs de l’Imbo, entre les chants des oiseaux, les canaux d’irrigation et la détermination des cultivateurs, l’adaptation n’est pas uniquement une réponse aux changements climatiques ; elle est aussi une façon de se donner de l’espoir et d’en donner aux autres.

Image de bannière : Des villageois de Gihanga labourent le sol pour repiquer du riz. Image de Gaspard Maheburwa pour Mongabay.

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