- À Porto-Novo, au Bénin, une révolution discrète se joue à travers la production de briquettes de charbon à partir de coques de noix de palme et d’amidon.
- Portée par l’Association Gbobètô, cette initiative s’inscrit au nombre des solutions locales développées, pour répondre aux défis énergétiques et environnementaux.
- Dans un contexte marqué par le changement climatique et la déforestation liée à la production de charbon de bois, cette innovation promeut l’économie circulaire, malgré des défis persistants.
Au siège de l’Association Gbobètô à Porto-Novo, la capitale du Bénin, le travail va bon train dès les premières heures des jours ouvrables. Angèle Yèhouénou, ouvrière de l’unité de production, trie les coques de noix de palme carbonisées. « Cette étape est essentielle pour garantir la qualité de l’éco-charbon commercialisé sous la marque Alafia (“bien-être” en langues locales) et éviter les fumées », explique-t-elle. Dans un autre atelier, des techniciens entretiennent la machine de broyage des coques carbonisées.
Les matières premières proviennent de cinq coopératives agricoles de la Vallée de l’Ouémé et Kétou situés au sud-est du Bénin. Les productrices de gari fournissent l’amidon de manioc, tandis que les productrices d’huile de palme livrent les coques carbonisées. Après réception, celles-ci sont triées afin d’écarter les éléments insuffisamment carbonisés, susceptibles de produire de la fumée ou de mauvaises odeurs.
Les coques sélectionnées sont ensuite broyées, puis mélangées à l’amidon de manioc, qui sert de liant naturel. Le mélange est compacté dans une extrudeuse, avant d’être séché pour obtenir finalement les briquettes.
« Les coques de noix de palme sont abondantes au Bénin, mais encore peu valorisées. Leur carbonisation permet d’obtenir un combustible doté d’un bon pouvoir calorifique. L’amidon constitue un liant simple, naturel et efficace. Toutefois, la qualité dépend de la carbonisation, du taux d’humidité, des proportions du mélange et du séchage », explique à Mongabay, Yannis Amoussou, ingénieur agronome, spécialisé en nutrition, sciences et technologies alimentaires.
Créée en 2019, l’association franco-béninoise Gbobètô a lancé ses activités en 2021. Son projet s’inspire d’initiatives menées en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale et au Cambodge avec la coque de noix de coco. « Nous avons voulu adapter ce modèle à un déchet agricole local. À notre connaissance, d’autres initiatives de charbon vert existaient au Bénin, mais pas à Porto-Novo », dit à Mongabay, Myriam Aloégninou Bouillaud, directrice de Gbobètô, dans son bureau lors d’un entretien.

Le projet est né d’un triple constat : l’augmentation des déchets urbains, la raréfaction du charbon de bois alimentant la déforestation, et les effets sanitaires de ce combustible encore utilisé par près de 95 % des ménages.
Avant d’aboutir à la combinaison « coque de noix de palme carbonisée-amidon », plusieurs matières ont été testées, notamment la rafle de maïs, la balle de riz et le papier mâché. Cinq années de recherche ont permis de mettre au point une recette offrant un pouvoir calorifique proche de celui du charbon de bois traditionnel.
Chaque année, des centaines de milliers de tonnes de coques de noix de palme sont produites au Bénin, mais seulement 2 à 3 % sont valorisées par les forgerons.
Pour Euloge Ogouwalé, professeur titulaire des Universités (CAMES), expert en vulnérabilité et adaptation aux changements climatiques, « ces innovations répondent simultanément à la gestion des déchets agricoles, à la lutte contre la déforestation et à l’accès à une énergie domestique plus durable. Elles illustrent les principes de l’économie circulaire, où les déchets deviennent des ressources créatrices de valeur ajoutée ».

Du local-tech au service du développement
Pour impulser cette « révolution » verte, l’association a fait le choix du local-tech. « On n’est pas parti sur des équipements compliqués ou importés. On imagine souvent qu’il faut ramener des machines d’Italie, d’Allemagne ou de France, alors qu’elles ne sont pas toujours adaptées aux matières premières locales. En plus, leur maintenance devient compliquée lorsqu’il faut attendre une pièce venue de la Chine. Nous avons des artisans capables de fabriquer et réparer des machines conçues localement », explique Bouillaud.
Au-delà de l’impact environnemental, cette approche vise à créer des opportunités socio-économiques locales en favorisant une économie circulaire. Les artisans participent à la fabrication, à la maintenance des équipements et au renforcement de leurs compétences.
Pour Gbobètô, la priorité est de proposer une alternative aux ménages vulnérables face à la raréfaction du charbon de bois. Les briquettes offrent une durée de combustion de 15 à 17 minutes de plus que le charbon traditionnel. « Vous avez 700 g pour l’équivalent de 100 francs CFA (0,17 USD) de charbon de bois, alors que 100 francs CFA (0,17 USD) d’éco-charbon Alafia correspondent à 1 kg », souligne Florès Aguidi, coordonnateur des projets.
Cette différence n’est pas perceptible à l’œil nu, mais apparaît lors de la pesée. Pour l’emballage, Gbobètô utilise des sacs en papier ciment recyclés issus des chantiers. « Pour un ménage, adopter l’éco-charbon permet de réaliser des économies sur la cuisson tout en contribuant à préserver l’environnement. C’est aussi une illustration concrète de l’économie circulaire », ajoute Aguidi.
Selon Yannis Amoussou, « les briquettes ne supprimeront pas à elles seules la déforestation, mais elles peuvent y contribuer de manière importante si leur utilisation devient massive. Chaque kilogramme de déchets agricoles transformés en combustible représente autant de bois qui ne sera pas prélevé dans les forêts ».

Défis socioculturels, environnementaux et pollution au CO₂
« Correctement fabriquées, les briquettes offrent un pouvoir calorifique comparable à celui du charbon de bois. Elles brûlent plus longtemps, produisent moins de fumée et moins de cendres », explique Amoussou. Leur prix peut également être inférieur lorsque les matières premières sont disponibles localement.
Pour lui, cette innovation valorise des déchets agricoles, réduit la pression sur les ressources forestières, limite le brûlage à ciel ouvert des résidus et crée des emplois dans la collecte, la carbonisation, la fabrication, le conditionnement et la commercialisation. Les femmes et les jeunes y trouvent des opportunités entrepreneuriales accessibles.
Ogouwalé estime que le modèle est durable si les matières premières proviennent réellement de déchets agricoles, et si le procédé de fabrication est maîtrisé. « L’éco-charbon émet toujours du CO₂, mais son bilan carbone reste généralement plus favorable que celui du charbon de bois ».
L’éco-charbon de l’association Gbobètô s’utilise comme le charbon classique et est vendu au même prix, mais au poids. Son allumage demande davantage de temps et produit un peu plus de cendres en raison de sa carbonisation. Plusieurs utilisateurs apprécient toutefois ses cendres, qui conservent la chaleur et permettent de réchauffer des aliments.
La mesure précise des émissions de CO₂ demeure l’un des principaux défis de Gbobètô. « Une étude d’impact environnemental est coûteuse, mais indispensable pour convaincre des partenaires financiers et changer d’échelle », souligne Bouillaud appelant à des appuis institutionnels et académiques.
Le tri des coques varie selon leur niveau de carbonisation, les moins bien carbonisées étant retirées.
Amoussou rappelle qu’aucun combustible solide n’est totalement exempt d’émissions de CO₂. Toutefois, les briquettes présentent un meilleur bilan carbone, car elles valorisent une biomasse résiduelle qui aurait souvent été brûlée ou abandonnée. Lorsque la production est bien maîtrisée, leurs émissions globales peuvent être sensiblement réduites.

Alternative au charbon de bois et économie circulaire
« C’est une innovation particulièrement intéressante. Les coques de noix de palme sont abondantes et souvent sous-utilisées. Leur valorisation en combustible permet de réduire les déchets, créer de la valeur ajoutée locale et de renforcer l’économie circulaire », souligne Ogouwalé.
Pour Amoussou, « elles illustrent parfaitement le principe de l’économie circulaire, où les déchets deviennent des ressources créatrices de valeur ».
L’éco-charbon peut ainsi contribuer à réduire la déforestation en diminuant la demande en bois-énergie, à condition que sa production soit développée à grande échelle et soutenue par des politiques publiques volontaristes.
Face au commerce illégal du charbon de bois, Bouillaud plaide pour davantage de contrôle et un appui aux alternatives. « Pourquoi couper des arbres si l’on peut produire avec des déchets autrefois abandonnés ? », interroge-t-elle. Elle préconise la multiplication de micro-usines à travers le pays, afin de rapprocher l’unité de production des consommateurs et d’éviter que les ménages dépendent uniquement de Porto-Novo.
Cette logique implique aussi la reconversion des charbonniers traditionnels. Selon Amoussou, leurs expériences dans la production et la commercialisation des combustibles constituent un atout. Avec des formations, un accès aux équipements, des financements adaptés et un accompagnement technique, ils pourraient intégrer une filière plus durable.
Les principaux obstacles demeurent le manque de financement, l’insuffisance d’équipements performants, la faible sensibilisation des consommateurs, l’absence de normes de qualité appliquées, la concurrence du charbon de bois à bas prix et certaines habitudes culturelles.
Ogouwalé estime que l’éco-charbon réduit les dépenses énergétiques des ménages, crée de nouveaux revenus pour les producteurs et améliore les conditions de cuisson grâce à une combustion plus propre. Le développement de cette filière pourrait également générer des milliers d’emplois dans la collecte, la transformation, la commercialisation et la distribution, notamment au profit des femmes et des jeunes. Il insiste sur la nécessité d’investir dans les équipements, la formation, la normalisation de la qualité, le financement des producteurs et la sensibilisation des consommateurs. Selon lui, ce modèle est reproductible au Bénin et dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.
Amoussou ajoute que les briquettes permettent de réduire les dépenses énergétiques grâce à une combustion plus longue, à condition qu’elles soient disponibles, compétitives et acceptées par les consommateurs. Pour concurrencer efficacement le charbon de bois, la filière devra garantir une qualité constante, un prix attractif et une disponibilité permanente.

La solution Gbobètô à l’horizon 2028
« Si le processus est maîtrisé, il devient facile de doubler la chaîne de production et de produire deux, trois ou quatre fois plus. C’est la dynamique dans laquelle nous sommes », explique Bouillaud.
L’association produit actuellement 300 kg d’éco-charbon par jour et ambitionne d’atteindre une tonne quotidiennement en doublant sa chaîne de production. Elle souhaite répondre aux besoins de 500 ménages par jour, puis approvisionner des industriels, notamment les cimenteries, dont les besoins correspondent au pouvoir calorifique de son produit. Les contraintes restent financières et techniques, même si les questions de stockage des intrants saisonniers ont été anticipées.
À l’horizon 2028, Gbobètô vise à couvrir au moins 20 % des besoins d’une cimenterie de la Vallée de l’Ouémé. L’association attend de l’État des politiques publiques favorables, un soutien à la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et une véritable volonté politique.

Pour Ogouwalé, les initiatives de production d’énergies alternatives doivent être considérées comme des partenaires de la transition énergétique. Elles ont besoin d’un accompagnement technique, d’un meilleur accès au financement, d’une structuration en coopératives et de normes de qualité. « L’éco-charbon n’est pas seulement un nouveau combustible ; c’est une opportunité de concilier développement économique, protection de l’environnement et création d’emplois », conclut-il.
Amoussou partage cette analyse : « L’éco-charbon représente aujourd’hui l’une des alternatives les plus prometteuses pour répondre simultanément aux enjeux énergétiques, économiques et environnementaux en Afrique. Investir dans cette filière, c’est investir dans une énergie durable, la création d’emplois locaux et la préservation des ressources naturelles au bénéfice des générations futures ».
Image de bannière : L’éco-charbon de Gbobètô à l’étape de séchage pour être prêt à la cuisson. Image de Ange Banouwin pour Mongabay.
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