- L’un des sept parcs nationaux de la République démocratique du Congo, Kahuzi-Biega, abrite des gorilles des plaines orientales, une espèce en danger critique d'extinction.
- Il y a un demi-siècle, ce parc était aussi habité par des Twa, un peuple autochtone de l’Afrique centrale, qui en a été expulsé.
- En 2022, l’instance judiciaire de l’Union africaine a reconnu des violations dans le parc et a adressé 19 recommandations au gouvernement. Mais les actions se font attendre près de deux ans après.
- Selon des sources, la situation sécuritaire précaire dans la région avec le M23, y compris le fait que les recommandations ne sont pas contraignantes pour l’État, soulève un autre défi dans la mise en œuvre de la décision.
LUBUMBASHI — Deux ans après qu’une décision de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) a été rendue publique, le gouvernement n’a pas encore pris en compte l’essentiel de ces recommandations.
La décision, prise en 2022 et rendue publique en juin 2024, a reconnu des violations des droits humains dans l’expulsion des Twa pour la création du Parc national de Kahuzi-Biega (PNKB), une aire protégée dans le bassin du Congo abritant des gorilles des plaines orientales, une espèce en danger critique d’extinction. Elle adresse 19 recommandations au gouvernement de la République démocratique du Congo (RDC), pour la correction d’une série de violations.
Il est demandé aux autorités congolaises, par exemple, d’instituer aussi vite que possible une commission chargée d’effectuer une démarcation entre les terres ancestrales des Twa et celles du parc, situé dans le Sud-Kivu. La CADHP recommande aussi, outre les lois devant faciliter ces opérations, de « réintégrer les Twa sur leurs terres ancestrales ».
« Depuis cette décision, le gouvernement n’a mis en place qu’une loi [en 2022], en faveur de la protection des droits peuples autochtones. Mais, pour le reste des recommandations visant le retour des Twa sur leurs terres, ces avis n’ont jamais été faits. On a rencontré le ministre des Droits humains à Banjul ; on a eu l’occasion de lui demander la bonne foi du gouvernement, quant à l’application de cette décision. Mais il n’a pas lui-même compris en soi la thématique », explique Gentil Amuli, avocat et directeur général du Centre d’espoir pour les droits humains (CEDH), une organisation de défense des droits basée dans le Sud-Kivu.
Aujourd’hui, l’application des recommandations reste encore plus difficile qu’il y a quelques années, suggèrent les experts.

Depuis le début de l’année 2025, le groupe armé M23, opposé au gouvernement congolais, a pris le contrôle d’un vaste territoire des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, incluant des parties du PNKB. Selon nos sources, les gérants du parc, incluant un partenariat entre l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN) et l’ONG Wildlife Conservation Society (WCS), ont des difficultés à accéder à ces zones.
De plus, selon des avocats, les recommandations de la CADHP ne sont pas contraignantes pour l’État, ce qui soulève un autre défi dans la mise en œuvre de la décision.
Mongabay n’a pas obtenu de réponses venant des ministères du gouvernement congolais, notamment celui des droits humains, et de WCS, qu’il a sollicités à ce sujet.
Amuli, qui dit cependant rester positif, compte poursuivre le plaidoyer auprès du gouvernement congolais pour la cause des Twa.
Pour Jean-Baptiste Safari Mufanzara, leader communautaire des Twa et originaire de Muyange, un village du territoire de Kabare dans le Sud-Kivu, l’Etat néglige la cause des Twa.
« Quand les autres communautés réclament, l’Etat réagit, et elles trouvent de solution. [Mais, ici,] il y a une sous-estimation. Ce dossier a commencé ici à Kavumu, au Tribunal de Kavumu. Il est monté jusqu’à Bukavu [la capitale de la province du Sud-Kivu]. Il est monté jusqu’à Kinshasa, et ensuite jusqu’à l’Union africaine. Ce sont ces étapes-là qu’on a suivies, et que vous-même pouvez constater. Ce n’était pas facile », explique Safari.
Il note tout de même, comme avancée, la promulgation de la loi sur les peuples autochtones.
Une longue attente
Promulguée le 15 juillet 2022, la loi n°22/030 protégeant les droits des peuples autochtones en RDC consacre le consentement libre, informé et préalable (CLIP) pour tout projet sur leurs terres, luttant contre la stigmatisation et favorisant l’accès aux services de base. Mais, en situation de déplacements consommés il y a longtemps, à l’instar de celle concernant les Twa de Kahuzi-Biega, la loi ne résout pas le conflit.

Pour Kapupu Diwa, qui préside la Ligue nationale des associations autochtones pygmées du Congo (LINAPYCO), et contacté par Mongabay, beaucoup de peuples autochtones se trouvent aujourd’hui portés hors de leurs terres ancestrales. Selon lui, l’exploitation minière, mais aussi la conservation par aires protégées, sont deux des facteurs aggravant cette situation.
« On est devenus des déplacés de terres, des réfugiés. On te déplace de ton milieu naturel pour te mettre dans un environnement malsain », déplore Diwa, parlant des villes et villages pollués et secoués par les effets des changements climatiques, pour des Twa habitués aux forêts.
Aujourd’hui, souligne une étude consacrée à ce cas, les délocalisés vivent dans le dénuement, sans propriétés foncières. Installés à la lisière du PNKB , dans le territoire de Kalehe notamment, ils n’ont pas de terre pour cultiver dans les villages bantu très hiérarchisés, où ils ont été installés. L’Etat leur avait confié des parcelles, juste nécessaires pour y bâtir leurs maisons.
Mais la conservation s’étant installée sur les terres ancestrales des Twa dans le PNKB durant des décennies, la restauration risque d’être difficile.
Pour sa part, en revanche, la biodiversité du parc fait face aux menaces, y compris par certains membres de cette communauté qui exploitent le bois et installent l’agriculture permanente. Ces activités illégales servent souvent d’excuses pour certaines autorités, pour ne pas laisser les gens accéder au parc. Les tensions deviennent parfois fortes entre les agents du parc et ces voisins.
En 2019, relate le leader communautaire Safari, après l’annonce de l’échec d’un autre procès judiciaire à Kinshasa, des membres de la communauté Twa se sont mobilisés pour une action collective. Certains se sont réinstallés au sein de l’aire protégée.
« Ils sont déjà fatigués avec des promesses mensongères du gouvernement. Ils sont entrés dans le parc [de Kahuzi Biega]. Ils y faisaient leurs activités quotidiennes. Et malheureusement, certains ont été attaqués par le gouvernement congolais. On les a enfermés dans la Prison centrale de Bukavu, [allusion au] cas du procès Kasula », explique Safari.

Le Tribunal militaire de garnison de Bukavu (TMGB) a connu de l’affaire Kasula Jean-Marie. Pour ce qui est des peines au terme du procès, les six hommes, y compris Kasula, ont été condamnés à 15 ans de prison et à une amende de 5 000 USD chacun à verser à l’ICCN pour les préjudices causés, les deux femmes à 12 mois de prison et à une amende de 86, 85 USD chacune, pour détention d’armes et association de malfaiteurs.
Dans la foulée, le gouvernement a engagé, en 2019, des négociations ayant débouché sur une série d’accords avec les Twa.
« Parmi les grands accords, on a recommandé aux Pygmées de quitter urgemment le parc. En grande partie, à 85%, les Pygmées ont quitté le parc. Mais depuis, il n’y a pas de réalisation jusqu’aujourd’hui », explique Safari.
Les comités de suivi mis en place, à l’issue du Procès Kasula, pour assurer les dialogues réguliers entre l’ICCN, l’Etat et les Twan’ont pas fait avancer les solutions.
Dans le cas de la décision de la CADHP pour le PNKB, Safari croit encore qu’une solution est possible.
Quelle qu’elle soit, y compris dans l’hypothèse d’une réinstallation sur d’autres terres, explique-t-il, « on devrait inévitablement laisser les communautés accéder au parc pour des cérémonies culturelles ».
Image de bannière: Un homme Batwa dans le village autochtone de Ntondo, en RDC. Image de Molly Bergen/WCS, WWF, WRI via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0).