- Au cœur du Parc national de la Salonga, l’une des plus vastes aires protégées d’Afrique, des chercheurs s’efforcent de gagner la confiance des bonobos sauvages, l’un des grands singes les plus menacés du continent.
- Les défenseurs de la conservation estiment que l’habituation des bonobos constitue un outil essentiel pour protéger l’espèce, en permettant aux scientifiques de mieux surveiller leur santé, leur comportement et leur population tout en renforçant les efforts de conservation à long terme.
- Alors que la République démocratique du Congo est confrontée à une nouvelle flambée d’Ebola dans sa partie orientale, les responsables du parc reconnaissent le risque permanent de transmission de maladies zoonotiques. Ils soutiennent toutefois que, lorsqu’elle est menée dans le respect des protocoles stricts de biosécurité, l’habituation des bonobos offre des avantages importants pour la conservation, la recherche scientifique et l’écotourisme, qui l’emportent sur les risques.
PARC NATIONAL DE LA SALONGA, République démocratique du Congo — Peu avant le lever du soleil, alors qu’une grande partie de la forêt tropicale demeure encore plongée dans l’obscurité, une équipe de chercheurs et de pisteurs quitte le camp de recherche d’Inkomu. Leur destination : le site de nidification occupé, la veille, par un groupe de bonobos sauvages au cœur de la forêt du Parc national de la Salonga.
Leur mission consiste à amener les bonobos (Pan paniscus) à considérer la présence humaine comme une composante naturelle de leur environnement. En gagnant la confiance des animaux, les chercheurs espèrent mieux comprendre leur comportement, leur écologie et leur état de santé. Ce processus minutieux, appelé « habituation », consiste à passer du temps auprès des grands singes, jour après jour, jusqu’à ce qu’ils s’habituent progressivement à la présence humaine.
Il s’agit d’un travail lent et exigeant pouvant prendre plusieurs années, nécessitant patience, constance et des milliers d’heures en forêt. Bien avant l’aube, souvent dès 3 heures du matin, les pisteurs — dont certains sont d’anciens braconniers dont la connaissance de la forêt est aujourd’hui mise au service de la conservation — se mettent en route vers le site de nidification de la nuit précédente. Ils doivent arriver avant le réveil des bonobos. Commence alors une longue journée de suivi des grands singes du matin jusqu’au moment, où ils construisent de nouveaux nids pour la nuit, à travers l’une des forêts tropicales les plus reculées de la planète.
« L’idée de l’habituation est de rencontrer le groupe, chaque jour, de manière très amicale et sans interaction directe, afin qu’il vous accepte comme faisant partie de la forêt », explique Felix Bofeko, assistant de recherche travaillant sur le programme d’habituation des bonobos dans le Parc national de la Salonga. « On se rapproche progressivement jusqu’à ce qu’ils acceptent votre présence », a-t-il confié à Mongabay, lors d’une visite du parc, en mars 2026.

Les travaux menés dans le Parc national de la Salonga s’inscrivent dans un ambitieux programme d’habituation des bonobos. Avec les chimpanzés, ces derniers sont les plus proches parents vivants de l’être humain. Les responsables du parc espèrent que ce projet permettra de nouvelles avancées scientifiques, renforcera la conservation, soutiendra les moyens de subsistance des communautés locales et, à terme, fera de la Salonga l’un des rares endroits au monde, où il sera possible d’observer des bonobos sauvages.
Selon les estimations, entre 12 000 et 18 000 bonobos sevrés vivraient dans le Parc national de la Salonga. L’espèce est classée « En danger » sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
Gagner la confiance des bonobos
Les bonobos ne vivent nulle part ailleurs qu’en République démocratique du Congo (RDC), selon le World Wildlife Fund (WWF) ou Fonds mondial pour la nature. Une grande partie des connaissances scientifiques sur l’espèce provient d’une poignée de sites de recherche dispersés à travers le pays.
À la Salonga, les chercheurs ont sélectionné un groupe d’environ 60 bonobos à la fin de l’année 2023, et ont commencé à les suivre quotidiennement dans la forêt.
Au début, les animaux fuyaient à la simple vue d’un être humain.
« Lorsque nous avons commencé fin 2023, les bonobos s’enfuyaient dès qu’ils nous voyaient », raconte Bofeko. « Aujourd’hui, nous pouvons rester avec eux pendant deux ou trois heures à la fois ».
Les progrès ont été lents, mais encourageants. Les chercheurs affirment que les bonobos tolèrent désormais une présence humaine limitée et permettent parfois aux observateurs de les regarder se nourrir, se reposer ou jouer. L’objectif est qu’un jour de petits groupes de visiteurs puissent les observer sans les stresser.
« Lorsqu’il n’y a que deux personnes, les bonobos restent détendus », explique Bofeko. « Nous espérons que d’ici à un an, ils toléreront trois ou quatre personnes ».

Pourquoi l’habituation est importante
Pour les défenseurs de la conservation, l’habituation permet aux scientifiques d’observer le comportement des bonobos, de surveiller leur santé, d’étudier leur organisation sociale et de mieux comprendre leurs interactions avec leur environnement.
Francesca Grillo, jeune chercheuse impliquée dans le projet Bonobo Diversity Project (BonDiv), explique que la Salonga fait partie d’un réseau de sites répartis à travers la RDC, pour la collecte des données standardisées sur les populations de bonobos.
« Nous ne faisons pas seulement de l’habituation ; nous recueillons également des données sur le comportement, la diversité, la culture et le régime alimentaire », explique-t-elle.
Les chercheurs collectent des échantillons d’urine et de matières fécales qui sont analysés pour étudier la génétique, les agents pathogènes et l’alimentation des animaux. Des pièges photographiques, des systèmes de surveillance acoustique et d’autres technologies sont également déployés pour étudier la faune à travers le parc.
Les scientifiques considèrent souvent l’habituation comme l’un des outils les plus importants pour protéger les grands singes. Les animaux, qui sont connus, suivis et valorisés, bénéficient généralement d’une meilleure protection que ceux invisibles.

Dans l’ombre d’Ebola et des autres maladies zoonotiques
L’apparition d’une nouvelle flambée d’Ebola dans l’est de la RDC a ravivé une inquiétude bien connue des scientifiques et des défenseurs de la conservation : le risque de transmission de maladies entre les humains et les grands singes.
Jusqu’à présent, aucun cas de propagation de la maladie au-delà de la province de l’Ituri, dans le nord-est du pays, n’a été signalé. Toutefois, cette épidémie a attiré une nouvelle attention sur les risques sanitaires associés aux programmes de conservation des grands singes, y compris le projet d’habituation des bonobos mené dans la Salonga, à plusieurs centaines de kilomètres de l’épicentre actuel de la maladie.
« Chaque flambée de maladie zoonotique est une source de préoccupation majeure pour nous, car nous travaillons à proximité de la faune sauvage », explique Terence Fuh, codirecteur du parc. « Dans le cadre du programme d’habituation des bonobos, le risque de transmission bidirectionnelle des maladies est encore plus élevé ».
En réponse, les autorités du parc ont renforcé les protocoles sanitaires existant et prévoient des formations supplémentaires avec des experts de l’Institut Helmholtz basé en Allemagne, pour l’approche One Health. Les membres du personnel sont soumis à des contrôles de santé réguliers. Ils doivent signaler tout symptôme de maladie, respecter des mesures d’hygiène strictes et porter des masques chirurgicaux lorsqu’ils suivent les bonobos. Ils doivent également maintenir une distance minimale de sept à dix mètres avec les animaux.
La préoccupation ne se limite toutefois pas à Ebola. Selon Fuh, les maladies respiratoires représentent probablement une menace encore plus importante au quotidien.
« Au début de ma carrière en primatologie, alors que je dirigeais un programme d’habituation des gorilles en République centrafricaine, j’ai vu de mes yeux un simple rhume humain se transmettre à un groupe de gorilles habitués, provoquant une épidémie respiratoire généralisée », raconte-t-il.
Les précédentes épidémies d’Ebola ont décimé des populations de gorilles et de chimpanzés dans d’autres régions d’Afrique centrale, soulignant la nécessité d’une vigilance constante. Bien que les données scientifiques, concernant la sensibilité des bonobos à Ebola, restent limitées, les chercheurs estiment qu’ils pourraient présenter des vulnérabilités similaires à celles de leurs proches cousins.

Construire un avenir touristique
L’effort d’habituation vise également à transformer la manière dont les communautés locales perçoivent le parc. Pendant des décennies, de nombreux habitants associaient principalement la Salonga aux restrictions liées à la chasse et à l’accès aux ressources forestières.
Aujourd’hui, les chercheurs et les gestionnaires du parc espèrent que les bonobos pourront devenir le socle d’une économie touristique durable.
« Ce camp, ici à Inkomu, sera le seul endroit de la Salonga où, d’ici à un an ou dix-huit mois, les touristes pourront observer des bonobos habitués », explique le codirecteur du parc, Luis Arranz. « Nous voulons en faire une destination spéciale ».
Plus de dix habitants de la région ont déjà été recrutés, notamment d’anciens chasseurs, dont la connaissance de la forêt fait d’eux d’excellents pisteurs.
« S’ils étaient de bons chasseurs, ils sont aussi excellents pour la protection et le pistage », affirme Arranz.
Les promoteurs du projet espèrent que le tourisme créera des incitations économiques favorables à la conservation, à l’image de ce qui a été observé avec les programmes de tourisme des gorilles, ailleurs, en Afrique.
En attendant, l’habituation demeure un exercice d’équilibre délicat. Les responsables du parc estiment néanmoins, que les bénéfices pour la conservation l’emportent sur les risques.
« Lorsqu’elle est menée dans le respect des protocoles scientifiques rigoureux, l’habituation demeure un outil essentiel de conservation », conclut Fuh.
Image de bannière : Des bonobos dans le parc national de la Salonga, le plus grand Parc national de forêt tropicale d’Afrique. Les chercheurs s’efforcent d’habituer les bonobos sauvages à la présence humaine, afin de soutenir les efforts de conservation et la recherche scientifique. Image de Alice Péretié / Chengeta Wildlife.
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