- Asphyxiés par la hausse des soins vétérinaires, les agriculteurs de Mimbulu n'ont d'autre choix que de se débrouiller par eux-mêmes.
- Dans cette lutte quotidienne pour préserver leurs élevages, la forêt du Miombo s'est transformée en pharmacie à ciel ouvert. Ses plantes médicinales, souvent alternées à des restes d'antibiotiques modernes, s'imposent désormais comme les nouveaux traitements de base.
- La course à la résilience paysanne face à la crise fait que chaque agriculteur tente de sauver sa volaille en attendant le soutien de l'État.
À midi, nous atteignons le village Mimbulu à bord d’un minibus jaune, la couleur obligatoire pour le transport en commun dans la province du Haut-Katanga Ce coin du territoire de Kipushi se trouve à trente kilomètres au sud-ouest de Lubumbashi, en République démocratique du Congo (RDC). Ici, les habitants vivent de la terre, du bétail et du charbon de bois.
Un pied hors du bus, le goudron cède la place à une piste ocre qui s’enfonce dans la brousse jaunie par la lumière. Autour de nous, s’étendent quelques champs déjà déserts. Le front moite, nous fonçons et finissons par nous perdre au cœur d’une végétation bercée par les chants d’oiseaux. La solitude nous oblige à faire demi-tour. Traînant le pas sous le vent sec de juin, deux silhouettes de paysans se profilent dans la poussière. Baba Kasongo ouvre la marche. Casquette bleue, vieille veste et sac rayé au bout d’un bâton. A sa suite, sa femme Mama Tshitshi garde la cadence. Pagne bigarré, tricot vert retroussé, elle avance avec un arrosoir noir à la main et un sac de vivres d’une vingtaine de kilos en équilibre sur la tête.
« Nous sommes allés arroser les légumes », dit Baba Kasongo. « Les amarantes et les choux-fleurs », ajoute sa femme, le sac toujours immobile sur la tête.
La culture n’est pas leur seul travail. Kasongo élevait une cinquantaine de poules, mais aujourd’hui, son enclos est vide. « J’en ai vendu, j’en ai mangé, et on m’a volé le reste », dit-il.
L’homme ne se décourage pas pour autant. « Dès la semaine prochaine, je recommence avec une race plus charnue ».
Durant la dernière saison sèche, la maladie a frappé sa basse-cour, emportant quatre de sa volaille. « Elles peinaient à marcher. Elles devenaient silencieuses, faciles à attraper. J’avais négligé ces signes, et le lendemain, elles étaient mortes ».
Soudain, l’homme s’arrête. Derrière lui, Mama Tshitshi grimace, fatiguée par l’effort et la douleur au bras droit. Il la regarde avec compassion, lui glisse un mot tendre et l’encourage doucement à presser le pas.

Le miombo, un remède de survie
Pour soigner ses poules et protéger son élevage, le septuagénaire a un secret. Juste derrière sa parcelle, s’étend une concession de trois kilomètres carrés appartenant à un octogénaire de Lubumbashi. Le riche propriétaire fait venir des vétérinaires de la ville, un luxe que ne peut s’offrir Kasongo. C’est donc à l’abri des regards qu’il montre clandestinement ses fameuses plantes médicinales.
« Si le propriétaire repère un corps étranger pendant son inspection, il va gueuler », dit le vieil homme. « Mais moi, je m’en fous ».
« Voici le ndalé », dit-il au rythme de notre marche, en désignant un arbre. « Il donne des graines que nous laissons infuser dans de l’eau tiède. L’amertume soigne les poules ».
Un peu plus loin, il pointe du doigt le kabutchungu (Calea urticifolia), une fleur amère utilisée contre les hémorroïdes, la malaria et la typhoïde en RDC.
« Nous broyons les feuilles dans l’eau tiède. La poule boit, elle a une courte diarrhée, puis elle se remet rapidement. Une pilule de Flagyl ou de Téramycine écrasée donne aussi de bons résultats », dit-il, alliant savoir traditionnel et médecine conventionnelle.
Baba Kasongo ne recourt pas aux vétérinaires. « Ils sont trop chers, tout comme leurs produits. Trente dollars pour un simple chien ! », dit-il. « L’argent, que j’économise grâce aux plantes, me permet de nourrir ma famille, de payer l’école des enfants et de renforcer mon poulailler ».
Sa cueillette est écologique : quand il arrache les graines, l’arbre survit. Le ndalé (Bobgunnia madagascariensis) a de la chance, il est aujourd’hui boudé par les fabricants de charbon de bois.
« Autrefois, on le coupait beaucoup. Sa braise tenait longtemps sous les marmites en argile », souligne le vieil homme. « Ça c’est un savoir de nos ancêtres ».
À côté du ndalé (Bobgunnia madagascariensis), se dresse le mukondo (Julbernardia paniculata). « Celui-ci, par contre, est particulièrement bon pour le charbon de bois », précise-t-il. Cette filière de la braise, Baba Kasongo la connaît par cœur pour y avoir passé une grande partie de sa vie.
« À l’époque où je produisais le charbon, personne ne pouvait m’en empêcher. La terre n’appartient à personne », dit-il. « J’abattais l’arbre, quelles que soient ses propriétés médicinales. Mais aujourd’hui, c’est fini. Je coupe du bois uniquement pour le foyer de la maison ».

Osciller entre la brousse et la pharmacie
Dans ce village, Kasongo n’est pas le seul à utiliser les plantes médicinales pour soigner ses volailles. Habitant le même village, maman Kutemba élève des poules. Tout en épluchant des feuilles de courge pour le repas du soir, elle confie que depuis le début de l’année, ses bêtes n’ont pas connu la maladie grâce aux recettes de la brousse. « Je broie le kabutchungu, je creuse un petit trou dans le sol pour y verser l’eau avec les fleurs, et elles boivent », explique-t-elle avec des gestes précis.
Par manque de plantes, la paysanne opte parfois pour des comprimés d’antibiotique. « Je mets de la Téramycine dans leur boisson. Après, si elles doivent vivre, elles vivent. Si elles doivent mourir, elles meurent ».
Le kabutchungu (Calea urticifolia) est une chance : il pousse en abondance. Pour le ndalé, l’effort est tout autre. Il faut marcher de longues heures en brousse ou passer commande, car ces arbres sont dispersés.
À dix maisons de de chez maman Kutemba, Angèle Samba, agricultrice, change la couche de son bébé. Pour elle, l’aventure de l’élevage s’est arrêtée brutalement.
« Des voleurs ont tout emporté », dit-elle. « Ça m’a totalement découragée. J’ai arrêté ».
Pourtant, Samba soignait ses poules aux infusions de kabutchungu. Près d’elle, son petit garçon de six ans lui chuchote à l’oreille. Elle sourit et traduit : « Il se rappelle que leur grande sœur, Dada, leur donnait aussi des médicaments modernes dissout dans l’eau ».

Le biomimétisme à l’épreuve de la science
C’est dans l’enceinte du Laboratoire vétérinaire de Lubumbashi que nous rencontrons Clément Mukeba Ilunga, épidémiologiste depuis 20 ans. À peine rentré du quartier résidentiel du Golf Plateau, où il était parti soigner le chien d’un client, il prend le temps de nous répondre. Ce praticien connaît bien la réalité rurale pour avoir lui-même géré une ferme à Mimbulu. Quant à cette pharmacopée de survie qu’appliquent les villageois, elle repose sur le biomimétisme : « Les éleveurs soignent leur volaille en imitant les animaux sauvages, qui savent d’instinct quelles plantes brouter en forêt lorsqu’ils sont malades », confie-t-il en ajustant ses lunettes.
L’incapacité à mesurer les principes actifs constitue, selon lui, le principal danger de ces pratiques. « Si même les médicaments modernes, rigoureusement étudiés par l’OMS, provoquent des effets secondaires en cas de surdosage, il faut rester extrêmement vigilant avec les plantes ».
S’il reconnaît que les deux approches peuvent parfois être complémentaires, l’épidémiologiste tient à en rappeler les limites :
« La forêt ne peut pas remplacer les produits vétérinaires », souligne-t-il, le regard fermé. « Si un produit végétal ne donne pas de résultat, il faut impérativement passer à un traitement de laboratoire aux dosages précis et éprouvés ».

Le triple remède de l’économiste
Contacté par téléphone, Jean Bosco Kaumba Mutumba, chef des travaux à la Faculté des sciences économiques et de gestion de l’université de Lubumbashi, constate que le problème de l’accès aux soins vétérinaires est avant tout structurel, en RDC. « Dépourvu d’industrie pharmaceutique locale, le pays est condamné à une dépendance totale vis-à-vis de l’extérieur », dit-il.
Cette importation systématique provoque une réaction en chaîne qui ruine les éleveurs. « L’éloignement géographique fait exploser les coûts de transport, mais c’est surtout la pression fiscale à la douane qui vient lourdement gonfler le prix de vente final », précise l’économiste.
À ce fardeau financier, s’ajoute un abandon institutionnel quasi total. Livrés à eux-mêmes dans un environnement précaire, sans encadrement de l’État, les agriculteurs se retrouvent « démunis face aux maladies qui déciment leurs enclos ».
Pour briser ce cycle, l’expert préconise un véritable plan de sauvetage articulé autour d’un choc fiscal et d’un appui étatique massif. « La première urgence est douanière : il faut instaurer une fiscalité zéro. Les produits vétérinaires importés doivent franchir la frontière sans aucune taxe », dit-il, soulignant que cette mesure réduirait drastiquement les coûts sur les marchés locaux.
Mais cette baisse mécanique ne résoudra pas tout. Kaumba Mutumba insiste sur le rôle moteur que doivent jouer les pouvoirs publics : « Le gouvernement doit également débloquer des subventions directes pour refinancer des exploitants à bout de souffle, et relancer la machine agropastorale ».
Pour que cet effort soit pérenne, il conclut sur une urgence structurelle : « Il est vital d’assainir le secteur pour protéger les éleveurs de la pollution et de l’insécurité, tout en leur garantissant un véritable accompagnement institutionnel ».
Image de bannière : À côté du ndalé épargné, car jugé mauvais pour la braise, Kasongo montre un mukondo, l’arbre qu’il préférait autrefois couper pour son charbon. Image de Yves Tshilelu pour Mongabay.
RDC : Le développement de l’énergie solaire menace la forêt de miombo dans la région du Katanga
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