- Dans la région du Katanga, au sud-est de la République Démocratique du Congo, le développement de l’énergie solaire participe à la déforestation de la forêt de miombo, l'écosystème de savane boisée claire le plus grand au monde.
- Des cas de coupe d’arbres, de destruction de la végétation et de rasage des champs des populations locales, pour l’installation des panneaux photovoltaïques, se multiplient.
- Les autorités congolaises peinent à faire respecter la législation environnementale dans la réalisation des projets solaires, par des entreprises minières notamment.
- Cette situation inquiète les scientifiques et les environnementalistes. Certains estiment que les centrales photovoltaïques devraient être construites sur des sites déjà anthropisés. D’autres par contre veulent privilégier les mini-barrages pour l’hydroélectricité.
Dans le sud-est de la République Démocratique du Congo (RDC), la savane boisée de miombo s’ouvre sur un vaste champ solaire colonisant les paysages de Kawama et Kapemba, deux localités du groupement Mukumbi du territoire de Kambove, à environ huit kilomètres de Likasi, la deuxième grande ville de la province du Haut-Katanga.
Environ 150 000 panneaux photovoltaïques dorment écrasés par le soleil pour produire 50 mégawatts, selon une source sous couvert d’anonymat au sein de Kai Peng Energy (KPM), une société minière chinoise qui réalise les travaux. Dans cette partie du pays, la centrale solaire de KPM devient la plus grande et visiblement la plus moderne. Sa réalisation est une réponse au déficit structurel chronique auquel fait face la Société nationale d’électricité, avec des répercussions sur l’exploitation minière opérée par les entreprises privées.
Seulement, force est de constater qu’au-delà des efforts sur ce plan énergétique, que déploie KPM à travers sa centrale photovoltaïque, des dommages causés à l’environnement sont cependant importants. Et, au niveau local, beaucoup de résidents en sont conscients. « Nous cultivions dans la zone qui abrite aujourd’hui la centrale photovoltaïque de KPM. C’est déjà 282 hectares [environ 395 terrains de football] déjà déforestés d’après les listes, que nous avons vues lors du déguerpissement », a dit Meschacks Kipopo, agriculteur. La trentaine, vivant à Kapemba, visiblement souffrante, boîtant en plus du pied gauche attaqué par un ulcère le rendant incapable de travailler pour sa famille.
Après avoir perdu sa terre au profit de KPM, la situation de Kipopo pourrait encore empirer, lorsqu’il voit la possibilité d’accéder à un nouvel espace agricole s’amenuiser dans sa localité. « Aujourd’hui encore, KPM a acquis 42 hectares [58 à 60 terrains de football]. L’entreprise a même dit avoir besoin de plus de terres », ajoute-t-il.

Mongabay n’a pas cependant pu accéder aux informations officielles de KPM pour vérifier ces chiffres. L’entreprise a, en effet, refusé de donner suite à toutes nos sollicitations d’interviews. Nous cherchions encore à savoir si KPM avait mené des études d’impact environnemental, mais aussi si les actions, pour atténuer les dommages qui auraient été causés à l’environnement et à la population locale, avaient été réalisées. Mais un tour sur le site d’exploitation énergétique de la société a permis à Mongabay de voir des engins rasant la végétation et les termitières, et des dessoucheuses abattre les arbres sur une superficie s’étendant à perte de vue.
Dans les rangs des communautés locales, des plaintes ne cessent de pleuvoir à la vue de l’extension de la centrale solaire de KPM.
A Kawama, une autre localité, arrosée constamment par la poussière et vivant dans un vacarme effréné causé par les engins de KPM qui se dépassent dans un incessant aller-retour, sur une route de couleur ocre, le chef Kawama Kazadi ne mâche pas ses mots. « La présence de la centrale solaire de KPM dans notre environnement est une mauvaise nouvelle pour nous. Nous voyons toujours les engins rouler pour transporter les minerais, et nous voyons toujours les arbres en train d’être coupés pour laisser place aux panneaux photovoltaïques ; mais nous sommes dans le noir », dit-il.
Pourtant, « les panneaux sont déjà là et l’énergie solaire est déjà produite, mais elle ne sert qu’à alimenter les installations de KPM », ajoute un autre habitant de la localité de Kawama assis pieds croisés au niveau des chevilles, dans la pénombre de sa case, et ayant préféré garder l’anonymat.

La faune de miombo en péril dans le territoire de Kambove
Au groupement Mukumbi, la zone, où les panneaux solaires de KPM ont été installés, était une forêt dont les ressources étaient exploitées par les habitants, pour leurs besoins alimentaires. Avant l’arrivée de KPM, la forêt était giboyeuse : on y trouvait des sangliers, des antilopes notamment. « Tout cela n’existe plus. La faune est en péril. Les champs et tous les arbres, qui étaient là, ont été systématiquement rasés par KMP sur un espace tellement vaste qu’il nous est difficile de donner précisément la superficie. Et, pour cultiver, nous sommes obligés d’aller sur des montagnes, où les espaces sont encore disponibles, mais pas fertiles », indique encore Kazadi.
Les plaintes de Kazadi, chef de la localité de Kawama, sont également partagées dans la localité voisine de Kapemba, localité résidentielle de Kipopo, que Mongabay a précédemment visitée et dont les panneaux photovoltaïques de KPM côtoient les abords de la localité de Kapemba. Assis sur sa chaise à palabre, le regard dans le vide, Berry Kabesha, chef de Kapemba, ne décolère pas en voyant sa localité en proie à une crise alimentaire et se vider. « Nous sommes une localité, nous dépendons du chef de groupement Mukumbi. Et généralement, quand les Chinois de KPM viennent dans la localité pour raser les champs et couper les arbres pour leur projet solaire, ils nous disent qu’ils ont le feu vert du chef de groupement. Ils rasent donc tout, y compris les termitières. Mais aujourd’hui, voilà on n’a plus de ressources forestières et alimentaires, et les gens partent pour se chercher ailleurs », dit-il.
Toutefois, d’après les témoignages, KPM avait accepté d’indemniser les résidents en contrepartie de leurs terres. Mais ce que Kipopo ne comprenait pas aussi est que « KPM fixait elle-même le montant et le délai. Parfois, ses agents venaient pour nous donner deux jours au-delà desquels leurs engins rasaient tout ».
Pour un champ de maïs légèrement plus vaste qu’un terrain de football, KPM indemnisait chaque agriculteur à hauteur de 1000 USD, d’après Kipopo. Un montant qu’il juge cependant dérisoire lorsque la récolte sur la même superficie peut donner jusqu’à 2000 USD en plus d’avoir la possibilité des prochaines récoltes.
Il s’ensuit des cas de malnutrition déclarés, d’après les témoignages recueillis sur place. Ce que Mongabay n’a pu constater pour prouver ces déclarations. De même, il n’a pu obtenir la version officielle malgré sa visite à la commune de Kambove, où le bourgmestre s’est refusé à tout commentaire. L’autorité communale a cependant jugé calomnieux les témoignages que formule la population contre KPM, sans donner d’autres détails.
Pendant ce temps, la société civile de Kambove dit recevoir quelques plaintes de la population victime des travaux de KPM. C’est à l’image du « dossier d’indemnisation d’une maman. Elle a reçu une partie, mais je ne suis pas satisfait. Le problème, ce sont nos autorités, qui n’aiment que l’argent », dit Jean bin Kirinda, secrétaire de la société civile de Kambove.
Dans la région du Katanga, une telle déforestation pour construire un champ solaire n’est plus rare. Dans cette partie du pays où les entreprises minières ne cessent de naître, l’énergie solaire est une alternative face au déficit de la Société nationale d’électricité (SNEL). Seulement, le développement de cette énergie a des répercussions sur l’environnement, et l’installation des centrales photovoltaïques a des répercussions sur la biodiversité par la destruction, la fragmentation ou l’altération des habitats naturels, notamment via le défrichement, le terrassement et l’installation de clôtures. Et ce, dans le contexte de la forêt de miombo déjà fragilisée par l’agriculture, ou la déforestation liée à l’exploitation minière, alors qu’elle abrite des espèces menacées, notamment le lycaon, le lion, le léopard, le rhinocéros et la girafe.

Quid des territoires de Lubudi et Kipushi
La route vers le village Lumbwe, en quittant la commune de Fungurume dans le territoire de Lubudi de la province du Lualaba, offre un paysage alternant entre les herbes grisonnantes, les champs de maïs et les arbres clairsemés. En approchant l’agglomération rurale de Lumbwe, le décor change. On aperçoit trois personnes derrière la clôture métallique ceinturant la forêt. L’une d’elles est en tenue de la Police nationale congolaise avec une arme en bandoulière, tandis que les deux autres sont en tenue civile. C’est le service de garde de la centrale solaire de Kipay Energy, une entreprise de droit congolais, fondée par Eric Monga, qui se spécialise dans le développement des infrastructures d’énergie verte en RDC.
Les trois hommes sont entraînés pour empêcher l’accès au site qui compte pour sa première phase 4860 panneaux installés sur sept hectares, l’équivalent de 10 terrains de football. L’énergie produite alimente partiellement la société chinoise Tenke Fungurume Mining (TFM), titulaire d’une concession minière de 1 437 km carrés renfermant de nombreux gisements de cobalt et de cuivre.
Mais dans sa deuxième phase, le projet solaire, que construit Kipay Energy, se veut encore plus grand et plus ambitieux. « J’ai reçu le message du chef du groupement Nguba me disant que Kipay energy sollicite d’obtenir 2 km dans ma localité », a affirmé Alexis Banza, chef de terre, que Mongabay a physiquement rencontré, assis devant sa maison et entouré par ses notables et conseillers, au village Lumbwe.
Au niveau de Kipay Energy, l’annonce d’élargir la centrale photovoltaïque de Lumbwe avait été diffusée quelques mois plutôt. Plusieurs médias, dont éconews basé à Kinshasa, capitale de la RDC, ont également relayé l’information.
Seulement, pour la population, « céder deux kilomètres, c’est accepter de raser encore un espace forestier beaucoup plus grand allant jusqu’ à atteindre le village de Lumbwe, alors que, déjà pour la première phase opérationnelle, l’énergie ne profite qu’à TFM », a déclaré une source proche du chef Banza préférant garder l’anonymat.
Le passage de Mongabay à Lumbwe a permis de constater que la zone choisie, pour accueillir les travaux de la deuxième phase de la centrale photovoltaïque de Lumbwe, pourrait détruire les sources d’eau et les étangs naturels dans la forêt qui alimentent la région.
Mongabay a contacté quelques responsables de Kipay Energy, de même que l’entreprise sans arriver à obtenir les informations officielles de KPM, jusqu’à la publication de cet article. Même situation pour la Société minière du Katanga (SOMIKA), qui a aussi développé sa centrale solaire au village Lupoto, dans le territoire de Kipushi dans la province du Haut-Katanga. Sa direction générale n’a pas donné suite à la demande d’interview formulée par Mongabay, en dépit des nombreuses plaintes de la population riveraine dénonçant également la perte de la forêt, suite à l’extension de l’usine de la SOMIKA et l’installation de ses panneaux photovoltaïques.

La législation congolaise mise à l’épreuve
Aux côtés de l’agriculture, première cause de déforestation au niveau mondial, le développement de l’énergie solaire accélère donc silencieusement la déforestation de miombo dans le sud-est de la RDC. Cependant, les autorités congolaises peinent encore à faire respecter la législation environnementale dans la réalisation des projets solaires par des miniers.
Parlant au nom du coordonnateur de la direction provinciale de l’Environnement et du développement durable, Abraham Mwenze, chef de bureau chargé des études de planification, reconnaît également que la déforestation est liée au développement des centrales photovoltaïques dans le Haut-Katanga. Assis dans son bureau partiellement éclairé par le soleil vespéral, Mwenze indexe en partie les miniers, qui violeraient « les lois et règlements en vigueur ».
Comme pour illustrer cette violation, il évoque le décret n°13/015 du 29 mai 2013 relatif aux installations classées en RDC. Ce texte instaure le principe d’autorisation qui veut que les investisseurs soumettent leurs projets au service technique du ministère de l’Environnement. C’est pour permettre à cette structure de l’État de mener une enquête publique et technique, afin d’étudier les conditions du terrain pouvant accueillir un projet classé, en prélevant les coordonnées géoréférencielles. C’est aussi pour faire des études du lieu, s’agissant de la texture du sol et de la végétation, qui fournit des informations sur la richesse de l’écosystème.
Une démarche censée aboutir à un avis du bureau technique, qui autoriserait ou non la réalisation d’un projet classé comme la centrale photovoltaïque. Sauf « qu’il semble que les miniers préfèrent aller directement vers le Fonds forestier national (FFN), où ils paient directement la taxe sur la déforestation », déclare Mwenze.
Par ailleurs, cette situation serait encore favorisée par le manque de synergie dans le processus de contrôle environnemental entre le ministère des Mines et celui de l’Environnement, notamment via son service technique. « Le Code forestier nous donne le droit de donner préalablement un avis soit pour l’exploitation, soit pour l’interdiction. Mais généralement, les miniers nous contournent, et nous n’avons pas le droit d’entrer dans une entreprise et poser des actes de contrôle. Dans ce cas, nous constatons la déforestation comme tout le monde », dit encore Abraham Mwenze.
Parmi les conséquences, la poursuite de l’abattage des arbres et la destruction de la végétation. Puisque si le FFN n’intervient pas en amont pour autoriser l’exploitation de la forêt après un avis technique favorable, il a cependant le droit de prélever la taxe pour octroyer le permis de coupe. A l’hectare, le montant est de 1825 USD, d’après Mwenze.
En outre, le développement de l’énergie solaire, tel qu’il se déroule dans la région du Katanga, viole la loi n°18/001 du 09 mars 2018 portant Code minier en République Démocratique du Congo. L’article 12 du texte oblige notamment ceux qui exploitent dans les forêts congolaises de respecter les normes de protection de l’environnement. C’est à l’image des conditions d’abattage d’arbres telles que définies par l’arrêté ministériel du 05 octobre 2006, dont l’article 42 interdit la coupe rase ou l’abattage des essences, dont le diamètre est inférieur au diamètre minimum d’exploitation. Ce diamètre est supérieur à 50 cm, 60 cm ou 70 cm, selon les espèces, et à hauteur de poitrine.
Pourtant aussi, « l’article 53 du Code forestier dispose que tout déboisement doit être compensé en quantité et qualité », ajoute encore Mwenze.

Des solutions pour vaincre la déforestation liée au développement de l’énergie solaire
Ainsi, Freddy Kasongo, membre de la coalition de la société civile congolaise et internationale, regroupant plusieurs associations et ONG « Le Congo n’est pas à vendre » (CNPAV), pense que la question de l’exploitation de la forêt à des fins énergétiques devrait plus se poser au niveau du plan d’atténuation et de réhabilitation de l’environnement. Un programme de mesures correctives et préventives que tout opérateur devrait présenter dans son étude d’impact environnemental.
Une responsabilité qui incombe également à l’État congolais en raison de la taxe sur la déforestation que perçoit le FFN, qui devrait soutenir la politique de compensation de la déforestation liée aux investissements dans l’énergie solaire par les opérateurs privés. En plus, pour Kasongo, cela ne suffit pas : « Il faut aussi exiger plus de redevabilité au FFN, pour que la taxe qu’il perçoit ne soit pas ordinaire, mais pré-affectée à la lutte contre la déforestation », ajoute-t-il.
Pendant ce temps, des scientifiques nourrissent d’autres formules pour lutter contre la déforestation liée au développement de l’énergie solaire dans la région du Katanga. Daisiré Musasa, environnementaliste, propose de prioriser les zones déjà anthropisées comme les anciennes carrières ou les parkings et toitures de maison. Puisque, « lorsque vous enlevez les arbres, vous détruisez la végétation pour installer les panneaux solaires, vous résolvez le problème énergétique pour les utilisateurs, mais vous détruisez l’écosystème. Parce que dans cette végétation, il y a de petits êtres vivants. Minuscules qu’ils puissent être, ils ont autant que nous droit à la vie, et ils sont dans leur milieu naturel », dit-il.
Au sujet de la question sur l’hydroélectricité, Musasa se montre encore prudent. « Quand vous installez une centrale hydroélectrique, vous perturbez les conditions de vie en aval de votre barrage. En plus, vous allez augmenter la pression, augmenter ou diminuer le niveau des eaux contre les êtres aquatiques jusqu’à provoquer la disparition de certaines espèces. Pourtant, nous avons l’obligation de conserver toutes les espèces, l’énergie solaire pour moi est la solution, mais dans des zones déjà artificielles », ajoute-t-il.
Maurice Kahoma, chercheur en énergies renouvelables, partage l’idée des panneaux photovoltaïques sur des zones artificielles, mais reste par contre convaincu que l’hydroélectricité est également fiable en RDC. Ce qui passe cependant par la maîtrise des défis techniques et organisationnels.
Il propose de multiplier les centrales hydroélectriques de petite taille, des infrastructures que Kahoma présente comme étant moins traumatisantes pour l’environnement. « On privilégie les turbines, qui utilisent la force du courant naturel, sans avoir besoin de créer de grands lacs de retenue. Ça évite les émissions de méthane, et ça préserve la vie aquatique », dit Kahoma.
Image de bannière : De l’énergie solaire à Lumbwe. N’étant pas connecté au réseau de Kipay Energy, un commerçant local entretient ses trois panneaux photovoltaïques pour tenir son alimentation. Image de Willy Mbuyu pour Mongabay.
Le solaire en Afrique pénalisé par la chaleur et la poussière, mais toujours prometteur
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.