- Sur la colline Rurtyazo, au Burundi, se trouve un centre éco-culturel créé par Perpétue Miganda, une femme conciliant la nature, l’histoire et les savoirs ancestraux.
- Après plusieurs années en développement social et communautaire, sa passion pour le savoir ancestral l’a poussée à fonder un centre éco-culturel pour exposer la richesse de la culture burundaise et éduquer la population au respect de l’environnement.
- À travers un écosystème mêlant arbres indigènes et plantes médicinales, l’enclos forestier de Perpétue Miganda promeut ce qu’elle appelle la « civilisation du végétal » fondée sur l’harmonie entre l’homme, l’animal et l’environnement.
- Malgré les incompréhensions au début de son projet, son initiative est appréciée dans l’opinion burundaise et est désormais reconnue comme un projet innovant de restauration écologique et de valorisation culturelle, au Burundi.
Sur la colline Rurtyazo, dans la commune Mwaro, dans la province de Gitega, est érigé un centre pas comme les autres. Son nom : « le Centre héritage éco-culturel de Karambi ». Du nom de sa fondatrice Perpétue Miganda, diplômée en psychologie et en science de l’éducation de l’université du Burundi, ce centre ressemble à un enclos traditionnel burundais « le Rugo ».
Après avoir travaillé dans les domaines du développement social et communautaire jusqu’en 2000, elle s’est intéressée aux questions de gouvernance. Bien qu’elle ait travaillé à l’étranger dans ce domaine, sa passion se tourne vers la restauration de l’héritage ancestral, basée sur le respect de la nature et la cohabitation entre l’homme, les animaux et l’environnement. « Après plusieurs années dans le développement social, avec un focus sur la jeunesse et le genre, il y a bientôt six ans que je me suis tournée vers les savoirs ancestraux », confie Miganda.
Portée par sa passion pour les savoirs ancestraux, elle publie en 2017 un livre intitulé « Trésors du Burundi ancestral ». Avec le temps, elle réalise toutefois qu’un centre éco-culturel permettrait de transmettre et de faire vivre ces traditions de manière plus concrète et expressive qu’un ouvrage.
« Après la publication de cet ouvrage, quand je faisais une publicité, j’ai constaté qu’il y avait beaucoup de questions en rapport avec les thèmes que j’y avais abordés, notamment les piliers du développement social dans le cadre des savoirs ancestraux. C’est alors que je me suis dite qu’il faut matérialiser ce que j’avais écrit dans ce livre, en créant le site éco-culturel de Karambi : Kwa Miganda », précise Miganda, ajoutant que son centre est un écosystème vivant de mémoire, où la nature n’est pas séparée de l’histoire humaine, mais en est le support, le langage et parfois même l’archive.

Valorisation des arbres indigènes et des plantes médicinales
Historiquement, les arbres indigènes faisaient partie intégrante des paysages naturels et des pratiques culturelles au Burundi. Certaines espèces indigènes avaient même une valeur symbolique et spirituelle dans les traditions burundaises, notamment les ficus et les érythrines, souvent associés aux rites, aux ancêtres ou aux espaces sacrés.
Pour Miganda, la vie traditionnelle a toujours été caractérisée par l’utilisation des choses, qui provenaient des plantes naturelles. Alors qu’aujourd’hui, les forêts disparaissent progressivement au Burundi, Miganda entend sensibiliser la population pour la faire reconnaître l’interdépendance homme-animal-nature, d’où sa philosophie « la civilisation du végétal ».
« La civilisation du végétal est une sorte d’harmonie autour de la vie humaine, la vie environnementale et la vie animale. Il faut vraiment qu’il n’y ait pas de destruction, car avant la modernité, les Burundais utilisaient des objets confectionnés à partir des arbres, bref de la nature », explique Miganda dans un entretien accordé à Mongabay.
D’après une étude publiée par East African of Science, Technology and Innovation, les arbres indigènes sont aujourd’hui moins utilisés dans les programmes de reboisement et d’agroforesterie au Burundi, où les espèces exotiques, surtout l’eucalyptus, ont fortement transformé les paysages ruraux, parfois au détriment de la biodiversité locale et des fonctions écologiques des espèces autochtones. Reconnus pour leur résilience face au changement climatique, les arbres indigènes jouent plusieurs rôles, notamment la régulation de l’eau, la protection des sols et la lutte contre le changement climatique.

Miganda croit aussi en leurs avantages, d’où son intérêt pour ces arbres. Dans son centre, se trouve tout un écosystème d’arbres indigènes. « Vous y trouvez un nombre important d’arbres indigènes et de plantes, notamment les euphorbes résistant à la sécheresse, l’érythrine qui un arbre sacré au Burundi, des dragonniers, etc. », dit Miganda.
Jadis, la médecine traditionnelle occupait une place importante au Burundi. Certaines maladies étaient soignées à la maison grâce aux plantes. Convaincu par la valeur des plantes, Perpétue Miganda se veut gardienne de cette tradition ancestrale. Elle possède un jardin de plantes médicinales qu’elle utilise pour guérir des visiteurs ayant un malaise. « Lorsque quelqu’un visite notre site et qu’il a un malaise, il peut nous demander de lui préparer par exemple une tisane qu’il peut prendre deux ou trois fois », confie Miganda.
La restauration de l’écosystème n’est pas la seule ambition de Miganda. Selon elle, il faut que le centre soit un lieu de valorisation de la femme et d’éducation au respect de l’environnement. « Ici, au site éco-culturel, les femmes sont vraiment valorisées et impliquées ; nous organisons des réunions avec elles », explique Miganda.
« Il faut éduquer les communautés concernant la préservation de l’héritage traditionnel, car ces plantes médicinales, que vous voyez, étaient importantes pour la santé animale et humaine, et même pour la protection de l’environnement ».
Pour Miganda, la restauration de l’écosystème doit concilier l’homme, les arbres indigènes, les plantes médicinales et les animaux, comme le faisaient nos ancêtres.

Entre incompréhension et admiration
Dans la tradition burundaise, particulièrement en milieu rural et dans les conceptions sociales anciennes, la femme était souvent perçue comme celle dont la place principale se situait au foyer. On attendait d’elle qu’elle s’occupe des tâches domestiques, de l’éducation des enfants, de la préparation du repas, de l’entretien du ménage et des travaux champêtres. Le modèle social valorisait fréquemment une femme discrète, dévouée à sa famille et attachée à l’espace domestique, tandis que les hommes occupaient davantage les sphères publiques, décisionnelles ou économiques visibles. Cette vision s’accompagnait aussi d’attentes fortes autour de l’obéissance, du mariage, du soin apporté au foyer et du maintien de l’honneur familial, même si ces représentations variaient selon les familles et ont évolué au fil du temps.
Au début de son projet, Miganda n’a pas épargné la société de la surprise. Son entourage ne comprenait pas en quoi ce site aurait une importance dans un monde, où la modernité se fait place. « Au départ, les gens de la communauté locale ne comprenaient pas pourquoi je m’intéressais aux savoirs ancestraux. Les uns disaient qu’il faudrait plutôt avancer avec la modernité, mais aujourd’hui je reçois beaucoup de compliments de la part des visiteurs nationaux et internationaux », dit Miganda.

Face aux critiques, Miganda a choisi de poursuivre ses ambitions, même si elle avoue s’être heurtée à des contraintes financières. Néanmoins, lorsqu’elle a cru en ses capacités et en son projet, les critiques ou le manque de soutien sont devenus des défis à surmonter plutôt que des barrières définitives.
Selon elle, toute vision a un prix. « Ce que je peux dire, c’est que ces genres de choses (construction du site Eco-culturel de Karambi) demandent une passion et une persévérance. La preuve, au début de ce projet, j’arrivais à un stade, où je ne voyais pas quoi faire pour continuer », explique Miganda.
Béatrice Irakoze, une femme d’une cinquantaine d’années ayant visité le centre, témoigne son admiration pour un écosystème varié et riche.
« Lorsque je suis arrivée sur le site éco-culturel de Karambi, j’ai été époustouflée par la beauté de l’endroit. J’avais l’impression de vivre à l’époque pendant laquelle le Burundi était dirigé par des rois, où tout était peint à la burundaise. Des plantes de plusieurs sortes, l’enclos traditionnel, des tambourinaires, des vêtements en ficus, de la nourriture à la burundaise, etc. », témoigne Irakoze.
« Kwa Miganda n’est vraiment pas un endroit simple, où les gens devraient aller pour se nourrir de la richesse de la culture ancestrale du Burundi. C’est un voyage immersif au cœur d’un monde, où l’intelligence humaine façonne le destin d’un peuple », ajoute Irakoze.
Eliane Niyokindi, voisine du Centre Héritage éco-culturel de Karambi, jointe par téléphone par Mongabay, témoigne sa satisfaction et parle de l’importance du site pour la colline en général et pour elle en particulier. « Je me réjouis de la vision de Perpétue Miganda, qui a mis en place ce site, car il nous est vraiment utile », dit-elle.
Insistant sur l’importance du site, Niyokindi confirme qu’elle vend à bon prix sa récolte, quand les étrangers visitent le site. « Lorsque, par exemple, des visiteurs viennent ici en provenance de Bujumbura, ils peuvent, le plus souvent, s’approvisionner en nourriture chez moi, notamment le haricot à un prix vraiment satisfaisant si je compare avec d’autres acheteurs locaux », précise-elle.

Du même avis que Niyokindi, Nestor Nduwayo, cultivateur, affirme que le centre éco-culturel est d’une importance capitale pour la population, confirmant qu’il a déjà utilisé les plantes médicinales de ce centre. « Ayant appris que Kwa Miganda proposait des plantes médicinales capables de soulager certaines douleurs, je m’y suis rendu lorsque mon fils souffrait de maux de tête et, après les avoir bus, il était guéri le lendemain », dit Nduwayo.
Considéré comme l’un des projets écotouristiques et culturels les plus originaux du pays, le centre de Miganda incarne une tradition ancestrale basée sur le savoir burundais, les choses naturelles et le voyage dans l’histoire. En guise de reconnaissance et de valorisation de ce centre éco-culturel, le ministère chargé du Tourisme a décerné un certificat à sa fondatrice. « J’ai reçu un certificat de la part du ministère chargé du Tourisme en collaboration avec Visit Burundi reconnaissant ce centre comme la première initiative de promotion de l’éco-tourisme au Burundi », conclut Miganda.
Image de bannière : Perpétue Miganda en vêtement traditionnel devant une de ses maisons traditionnelles. Image de Therence Hategekimana pour Mongabay.
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