- La résurgence d’Ebola en République démocratique du Congo a ravivé l’attention, non seulement sur les efforts visant à développer un vaccin contre l’épidémie actuelle, mais aussi sur la question de longue date de l’origine du virus.
- Alors que les scientifiques s’efforcent de mieux comprendre et de contenir la souche Bundibugyo, les interrogations se multiplient sur les origines et les voies de transmission d’Ebola, une maladie souvent très mortelle chez l’être humain.
- Comme lors d’autres épidémies, les chauves-souris se retrouvent une nouvelle fois sous les projecteurs. Pendant la pandémie de COVID-19, par exemple, des colonies de chauves-souris ont été détruites dans des pays comme l’Inde, le Pérou et Cuba, tandis qu’elles étaient abattues sur des marchés en Indonésie ou chassées des zones urbaines au Rwanda, par crainte de transmission de maladies.
- Bien qu’aucun cas d’abattage de chauves-souris lié à l’actuelle épidémie d’Ebola n’ait été signalé, Dr Paul Webala, biologiste de la faune à l’université Maasai Mara au Kenya, qui étudie les chauves-souris depuis plus de vingt ans, met en garde contre de telles pratiques. Selon lui, les chauves-souris jouent un rôle écologique essentiel, et les preuves scientifiques établissant un lien direct entre elles et les épidémies d’Ebola demeurent non concluantes.
Alors que la République démocratique du Congo fait face à une nouvelle flambée d’Ebola, les chauves-souris sont une fois encore montrées du doigt comme l’espèce réservoir. Pourtant, selon l’écologue Paul Webala, une grande partie de la perception du public, associant les chauves-souris à Ebola, n’est pas étayée par des preuves scientifiques palpables.
Dans cet entretien accordé à Mongabay, Dr Paul Webala, professeur associé de biologie de la faune à l’université Maasai Mara, au Kenya, explique pourquoi les chauves-souris sont souvent mal comprises, les services écologiques qu’elles rendent et les raisons pour lesquelles la destruction de leurs habitats pourrait représenter un risque sanitaire plus important que les chauves-souris elles-mêmes.

Mongabay : Dès qu’une épidémie d’Ebola survient, beaucoup de personnes pensent immédiatement aux chauves-souris. Sont-elles injustement stigmatisées ?
Paul Webala : Les chauves-souris constituent le deuxième plus grand groupe de mammifères après les rongeurs. Environ 25 % de toutes les espèces de mammifères sont des chauves-souris. Elles jouent des rôles extrêmement importants dans les écosystèmes et font partie intégrante de la biodiversité. Si elles disparaissaient, des systèmes écologiques entiers pourraient commencer à s’effondrer.
Malheureusement, elles sont associées à de nombreux mythes et idées reçues. Dans certaines communautés, elles sont liées à la mort, aux mauvais esprits ou aux mauvais présages. En raison de ces croyances anciennes, elles ont souvent été persécutées.
Lorsque l’on ajoute à cela les maladies zoonotiques, cette perception négative devient encore plus forte. Pourtant, de nombreux animaux sont porteurs d’agents pathogènes, qu’il s’agisse d’animaux domestiques, de bétail ou d’espèces sauvages. Les chauves-souris ne sont pas uniques à cet égard.
Le problème est qu’une grande partie de ce qui apparaît dans les médias repose sur des informations incomplètes. Même les scientifiques ont encore beaucoup à apprendre sur ces animaux.

Mongabay : Certains scientifiques décrivent certaines espèces de chauves-souris comme de potentiels réservoirs d’Ebola. Quelles preuves la science a-t-elle à ce sujet ?
Paul Webala : Le mot clé est « potentiel ».
À l’heure actuelle, il n’existe aucune preuve concluante, que les chauves-souris sont la source ou le réservoir des principaux virus Ebola affectant les humains.
Les chercheurs ont détecté des anticorps chez certaines espèces de chauves-souris. Mais la présence d’anticorps signifie simplement que l’animal a été exposé à un agent pathogène. Cela ne prouve pas qu’il soit à l’origine de la maladie.
Depuis les grandes épidémies d’Ebola en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, des milliers de chauves-souris ont été échantillonnées et analysées. Malgré ces efforts considérables, les scientifiques n’ont pas pu démontrer de manière concluante que les chauves-souris constituent le réservoir du virus Ebola.
En réalité, nous ne savons toujours pas avec certitude quelle espèce animale constitue le réservoir naturel d’Ebola.
Ainsi, lorsque certaines personnes affirment catégoriquement que les chauves-souris sont responsables d’Ebola, elles vont au-delà de ce que la science permet actuellement d’affirmer. Une grande partie de ces affirmations relève davantage de la spéculation que de faits établis.

Mongabay : Quelles sont les conséquences des accusations portées sur les chauves-souris ?
Paul Webala : Les conséquences sont graves. Depuis la pandémie de COVID-19, les chauves-souris ont été persécutées dans de nombreuses régions du monde. Des colonies ont été enfumées ou brûlées dans leurs grottes. Des sites de repos ont été détruits. Des arbres servant de gîtes ont été abattus.
C’est préoccupant, car les chauves-souris fournissent des services écosystémiques essentiels.
De nombreuses espèces consomment, chaque nuit, d’énormes quantités d’insectes. Certains sont des ravageurs agricoles, tandis que d’autres sont des vecteurs de maladies comme les moustiques. En régulant naturellement ces populations, les chauves-souris permettent aux agriculteurs d’économiser des millions de dollars en pertes de récoltes et en pesticides.
D’autres espèces, notamment les chauves-souris frugivores, jouent un rôle crucial dans la dispersion des graines. Elles transportent des graines sur de longues distances et contribuent à la restauration des forêts dégradées.
Elles pollinisent également de nombreuses plantes tropicales. L’un des exemples les plus connus est le baobab, souvent appelé « l’arbre de vie » de l’Afrique. Une grande partie de sa pollinisation est assurée par les chauves-souris.
Sans elles, nombre de ces fonctions écologiques seraient affaiblies, voire perdues.

Mongabay : Certains estiment que si les chauves-souris transportent des maladies, leur élimination réduirait les risques pour les humains. Est-ce vrai ?
Paul Webala : C’est tout le contraire. Le véritable moteur de l’émergence des maladies infectieuses est souvent la destruction des habitats naturels. Lorsque les humains détruisent ces habitats, la faune sauvage est contrainte de vivre plus près des populations humaines. Cela augmente les possibilités de transmission des agents pathogènes.
Perturber des colonies de chauves-souris peut en réalité accroître les risques de propagation des maladies.
Un bon exemple vient de l’Ouganda. Après l’association du virus de Marburg à des chauves-souris présentes dans une grotte, des tentatives ont été faites pour fermer cette grotte et en chasser les chauves-souris. Celles-ci se sont dispersées vers d’autres zones, augmentant potentiellement la superficie sur laquelle le virus pouvait se propager.
Une approche plus efficace consiste à préserver les habitats naturels et à gérer de manière responsable l’accès de l’homme à ces espaces.

Mongabay : Pourquoi les chauves-souris sont-elles importantes pour la conservation et la résilience climatique ?
Paul Webala : Leur contribution est immense. Premièrement, les chauves-souris insectivores contrôlent naturellement les populations de ravageurs. Deuxièmement, les chauves-souris frugivores dispersent les graines et favorisent la régénération des forêts. Troisièmement, elles pollinisent de nombreuses plantes tropicales. Quatrièmement, leur guano constitue un engrais naturel très précieux. Dans certains pays, il est même récolté commercialement en raison de sa richesse en nutriments.
Enfin, elles pourraient aider les scientifiques à mieux comprendre la résistance aux maladies. Certaines espèces semblent capables d’héberger des agents pathogènes sans tomber gravement malades, et les chercheurs cherchent à comprendre comment cela est possible.

Mongabay : Quelles leçons les défenseurs de la conservation et les responsables de la santé publique devraient-ils tirer des épidémies d’Ebola ?
Paul Webala : La principale leçon est qu’il existe encore énormément de la désinformation sur les maladies zoonotiques. Les scientifiques doivent davantage dialoguer avec le public et fournir des informations précises.
La conservation dépend de la compréhension du public. La biodiversité est essentielle à la vie sur Terre, et les populations doivent comprendre à la fois les risques et les bénéfices associés à la faune sauvage.
La solution n’est pas la peur ; elle réside dans des décisions fondées sur des preuves scientifiques.
Mongabay : Quelle est l’idée fausse la plus répandue sur les chauves-souris, que vous aimeriez voir disparaître ?
Paul Webala : Avant de diffuser une information ou de prendre une mesure, il faut consulter des experts. Les informations négatives se propagent très rapidement. Malheureusement, la désinformation voyage souvent plus vite que les faits.
Les gens devraient rechercher des conseils scientifiques fiables avant d’accuser des animaux, ou de prendre des mesures susceptibles de nuire aux populations sauvages.
Image de bannière : Une chauve-souris frugivore à palais court (Casinycteris argynnis), une espèce présente dans les forêts d’Afrique centrale. Image publiée avec l’aimable autorisation de Paul Webala.
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