- Une institution financière a été mise place en RDC dans le but de promouvoir le crédit carbone communautaire.
- Cette structure dénommée Halt-Bank essaye de mobiliser les populations congolaises et africaines pour limiter la déforestation et profiter des forêts à travers leur potentiel de crédit carbone.
- L'initiative offre aux communautés locales la possibilité de s'organiser pour planter des arbres, fabriquer des foyers améliorés, et réduire la pression sur les forêts tout en percevant des revenus directs, et protéger ainsi leur environnement contre la dégradation et la pollution.
Les initiatives de crédit carbone se multiplient en République démocratique du Congo (RDC), pays immense abritant 200 millions d’hectares de la forêt équatoriale du bassin du Congo. Cet espace forestier, qui représente 86 % de la superficie de ce pays d’Afrique centrale, en fait un pôle majeur des luttes climatiques portant sur la réduction des émissions de gaz toxiques.
Mais les populations ne tirent véritablement pas bénéfice de ce potentiel, selon le constat de Jean-Pierre Kayembe, directeur général d’Halt-Bank, une institution financière qu’il a créée dans le but de promouvoir le crédit carbone communautaire. Il est aussi expert en finance carbone et crédit carbone communautaire. Pour lui, ce modèle d’engagement écologique permet aux Congolais et aux Africains en général de profiter de leurs forêts, ce qui n’est pas encore le cas avec les investissements étrangers, qui endettent le continent et leur vendront un jour de l’air.
Depuis environ une décennie, le pays organise son cadre légal, mais aussi son administration, dans le but de capter des fonds du marché carbone. Il a également rehaussé sa Contribution déterminée au niveau national (CDN) de 17% à 21%. Mais l’atteinte de cet engagement, tout comme pour nombre de ses projets REDD+ au pays, demeure particulièrement tributaire des financements internationaux.
Le potentiel de crédit carbone congolais concerne notamment la déforestation évitée à travers divers mécanismes, tels que les foyers améliorés de fabrication locale, que propose Jean-Pierre Kayembe, sous forme d’activités impliquant diverses personnes selon leur compétence.
Dans une interview accordée à Mongabay, Kayembe explique que le crédit carbone communautaire vise à contrer l’influence des multinationales qui, selon lui, s’approprient injustement les bénéfices financiers du marché carbone au détriment des véritables gardiens de la nature. En transformant le travail écologique en titres échangeables, le projet cherche à instaurer une forme de justice climatique concrète pour les ménages congolais. Chaque planteur, chaque fabricant de foyer amélioré, par exemple, pourra ainsi percevoir des revenus directs, tout en protégeant leur environnement contre la pollution mondiale.

Mongabay : Pour un Africain ordinaire, qu’est-ce que le crédit carbone concrètement ?
Jean-Pierre Kayembe : De manière générale, le crédit carbone est un marché où les pollueurs doivent payer ceux qui possèdent des forêts. Cependant, aujourd’hui, les vrais bénéficiaires se voient privés de leurs droits. C’est pour cela que nous avons lancé le concept de crédit carbone communautaire.
Dans ce modèle, les communautés s’organisent elles-mêmes pour préserver la forêt, la restaurer, ainsi que pour produire et introduire des foyers améliorés. Elles y investissent ce qu’elles possèdent en grande quantité : leurs compétences, leurs idées, leur temps, mais aussi des moyens matériels trouvés directement dans la nature comme le sable, la cendre ou les morceaux de tôle. La valeur de chaque apport est quantifiée sur les produits améliorés, qui génèrent les crédits carbone, et ces bénéfices sont ensuite partagés avec les communautés.

Mongabay : Qu’est-ce que les membres de la communauté y gagnent directement ?
Jean-Pierre Kayembe : Le premier gain réside dans l’obtention d’un titre qui représente le travail et la sueur fournis. Grâce à ce titre, il devient possible d’accéder directement à des biens et à des services au sein du « système Halt-Bank ».
Mongabay : Concrètement, pour un habitant de Lubumbashi ou de Mbandaka en RDC, où les forêts sont coupées, quel est l’intérêt à s’investir dans la reforestation ou les foyers améliorés ?
Jean-Pierre Kayembe : Actuellement, des investisseurs étrangers viennent dans nos forêts pour s’auto-payer. Face à cela, nous proposons que les communautés locales s’organisent pour planter des arbres. Dès que vous plantez, un titre vous est remis. Ce titre permet déjà d’accéder à des biens et services.
Par la suite, nous mutualisons l’ensemble de ces titres pour capter les crédits carbone, qui sont redistribués aux mêmes communautés ayant travaillé pour planter des arbres, fabriquer des foyers améliorés et assurer leur distribution.
Mongabay : Quel est l’état du déploiement de ces structures communautaires en RDC ?
Jean-Pierre Kayembe : La République démocratique du Congo compte une centaine ou plus de 200 Concessions de forêts des communautés locales (CFCL), dont une vingtaine est déjà validée dans le Katanga. En tant qu’acteur ayant accompagné la constitution de ces forêts communautaires dans le Haut-Katanga, je travaille à pousser ces communautés vers le crédit carbone. Dans la phase actuelle, en collaboration avec l’ANCER [Agence nationale d’électrification rurale, ndlr], l’objectif est d’amener ces communautés à planter beaucoup d’arbres pour capter ce crédit carbone communautaire.
Mongabay : Pourquoi une CFCL devrait-elle recevoir un paiement financier ?
Jean-Pierre Kayembe : Au sein de la CFCL, la communauté doit organiser ce qu’on appelle la gestion durable de la forêt. En mettant en place cette gestion durable, elle réalise soit l’évitement, soit la séquestration des émissions de gaz à effet de serre. Ces deux activités sont rentables dans le cadre de cette nouvelle économie du climat. Elles donnent droit à des certificats faisant l’objet de paiements sur le plan international.
Mongabay : Comment s’obtient cette certification ?
Jean-Pierre Kayembe : Il s’agit de tout un processus. Le ministère de l’Environnement a proposé un mécanisme d’homologation des projets avec lesquels nous travaillons. Le ministre nous a invités à une rencontre, et a chargé le directeur de bois énergie d’analyser de manière concrète comment faire bénéficier ces crédits carbone communautaires aux populations locales.

Mongabay : Vous présentez Halt-Bank comme une banque de biens et de compétences. Comment fonctionne-t-elle ?
Jean-Pierre Kayembe : Halt-Bank est une banque de compétences, d’idées, de moyens et de disponibilité, où la communauté s’organise elle-même. Un membre apporte une idée, un autre la transforme en projet, un troisième amène des moyens ramassés dans la forêt ou l’atmosphère, et un autre donne son temps pour transformer ces ressources en un bien commercialisable. Ce processus permet d’éviter l’émission de gaz à effet de serre bien au-delà du simple crédit carbone.
Nous recevons des jeunes qui apportent leurs compétences. Ils sont formés comme ingénieurs pour encadrer les artisans, ce qui représente un dollar d’investissement et de suivi par foyer.
D’autres jeunes fournissent les matières premières nécessaires, telles que des copeaux, de la cendre ou des morceaux de tôle récupérés sur les chantiers. Chaque matériau apporté possède une valeur quantifiée qui est créditée sur le compte de la personne, lui permettant de recevoir son titre. Enfin, ceux qui apportent la main-d’œuvre, pour forger, reçoivent deux dollars par foyer fabriqué. Ces titres permettent de consommer des biens et services, ou de capter des crédits carbone.
Mongabay : La rémunération des contributeurs dépend-elle de la vente de ces foyers ?
Jean-Pierre Kayembe : Pas nécessairement. Face à l’inondation du marché par des foyers venus de l’étranger, dont les promoteurs captent déjà les crédits carbone, nous avons choisi de distribuer nos foyers gratuitement aux ménages. Lorsqu’un ménage utilise le foyer amélioré, l’utilisateur obtient un titre de 10 USD qui génère 25 USD par an. Ce titre peut être cédé à un tiers, comme une école ou un centre de santé, qui touchera le crédit carbone, tout en réservant 25 % des gains au géniteur initial du titre.
Mongabay : Halt-Bank est-elle certifiée comme une banque verte ?
Jean-Pierre Kayembe : C’est effectivement une banque verte. Le processus d’homologation exigeait un dépôt minimal de 50 millions USD auprès de la Banque centrale, pour obtenir la certification. Pour contourner cette contrainte, nous avons adopté une formule plus simple en nous constituant sous la forme d’une mutuelle de santé, devenant d’abord une caisse complémentaire de sécurité sociale, avec l’objectif de progresser petit à petit pour devenir une banque.
Mongabay : Quel est votre chiffre d’affaires actuel, si ce n’est pas secret ?
Jean-Pierre Kayembe : C’est un secret. Notre volonté est d’étendre l’initiative à grande échelle, car la situation va exploser positivement d’un moment à l’autre.

Mongabay : En quoi l’arrivée des foyers améliorés industriels en RDC représente-t-elle une menace pour votre initiative ?
Jean-Pierre Kayembe : C’est une très grande menace, car ces foyers sont financés par des multinationales. Ces multinationales devraient logiquement payer les communautés locales qui préservent la forêt à partir de produits locaux. Pourtant, elles produisent de manière industrielle, introduisent leurs produits chez nous et obtiennent des certificats de crédit carbone, qui leur rapportent au moins 115 USD par an et par foyer, pendant une durée de 5 à 10 ans. Pendant ce temps, les communautés locales, qui possèdent la forêt et l’ont conservée, triment. Cela ne constitue pas une justice climatique.
Mongabay : D’où viennent ces foyers industriels et combien coûtent-ils ?
Jean-Pierre Kayembe : Ils proviennent notamment de Nairobi et de Chine. Leurs prix, initialement fixés à 75 USD, sont descendus à 50 USD, et ils sont aujourd’hui vendus jusqu’à 20 USD.
De notre côté, notre foyer est fixé à 15 USD, mais nous éprouvons des difficultés à l’écouler. Les produits industriels arrivant dans des cartons, les consommateurs sont attirés par cet aspect visuel, et se tournent vers eux. Pourtant, nous avons vulgarisé et sensibilisé sérieusement sur cette question, pour faire adopter le foyer amélioré au Katanga et partout en RDC, depuis les années 2008-2010. Aujourd’hui, ce sont les multinationales qui vendent à grande échelle et captent les bénéfices du crédit carbone. Le marché existe bel et bien en RDC, car la population est désormais consciente de la nécessité de migrer vers ces technologies, suite au travail de sensibilisation que nous avons abattu.

Mongabay : Vous affirmez que l’on viendra bientôt nous vendre de l’oxygène. N’est-ce pas une vision exagérée ?
Jean-Pierre Kayembe : Non, ce n’est pas exagéré. Dans la réalité du marché du carbone, le produit consommable fondamental est l’oxygène. Nous avons d’abord connu un marché volontaire. Depuis la COP 21, la transition se fait vers un marché conventionnel qui n’est pas encore conclu, car les 5 milliards USD annoncés restent invisibles à ce jour.
Les discussions actuelles s’orientent vers un marché obligatoire qui imposera à chaque entité, ménage ou individu de connaître sa quantité d’émissions de gaz à effet de serre, afin de la réduire ou de la compenser. « Acheter l’oxygène », c’est précisément cela, car ce seront les mêmes pollueurs qui se feront payer à nos frais, après avoir argué que ce sont eux qui conservent les forêts.
Mongabay : Quelle est la solution pour surmonter ce manque de soutien et s’en sortir ?
Jean-Pierre Kayembe : La solution passe impérativement par la mobilisation communautaire. Les prétendus financements actuels permettent en réalité aux financiers de capter les crédits carbone tout en nous endettant. Au final, ce sont nos enfants qui devront payer cette dette.
Image de bannière : Forêt tropicale serpentée de rivières au Parc national de la Salonga, en RDC. Image de Rhett Ayers Butler.
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