- Le Grand-Nord camerounais subit, depuis plusieurs années, une crise électrique majeure avec des délestages pouvant dépasser 12 heures par jour. Selon la Société camerounaise d'électricité, (SOCADEL), la cause principale de ces coupures est le barrage de Lagdo, construit sur le fleuve Bénoué dans la région du Nord, et dont la vétusté et l’envasement ont fait chuter la capacité de stockage de 7,7 à 1,6 milliard de m3 et la production de 72 à 30 MW, outre le dérèglement climatique.
- Selon Arouna Arouna, directeur régional de la SOCADEL pour le Grand-Nord, les périodes de sécheresse plus longues assèchent la Bénoué et stoppent les turbines. A l’inverse, les pluies violentes remplissent trop vite le réservoir et forcent des lâchers d’urgence, qui causent des inondations en aval et du gaspillage. Aussi, après les longues périodes de sécheresses, les pluies intenses érodent les sols nus et remplissent le lac de boue.
- En 2020, l’État camerounais avait lancé un appel d’offres de 100 milliards francs CFA, soit 200 millions USD pour réhabiliter le barrage de Lagdo, et porter sa capacité de 72 à 80 MW. Six ans plus tard, le marché n’a toujours pas été attribué, et les travaux n’ont pas démarré. Pendant ce temps, les populations du Grand-Nord subissent des coupures quotidiennes et l’inflation y afférente.
Depuis 2020, le Grand-Nord camerounais — composé des régions de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême-Nord — subit une forte crise électrique, avec des délestages allant parfois au-delà de 12 heures par jour.
Face à cette situation, le gouverneur de l’Extrême-Nord, Midjiyawa Bakary, a convoqué, le 21 avril 2026, une réunion de crise à laquelle ont participé des responsables de la Société camerounaise d’électricité (SOCADEL). Créée par décret présidentiel le 4 mai 2026, cette société publique a repris la gestion du secteur électrique après le rachat par l’État camerounais de 95 % du Britannique Energy of Cameroon (ENEO), ancien opérateur du réseau.
Au cours de la réunion, le directeur régional Grand-Nord de la SOCADEL, Arouna Arouna, a désigné la chute du rendement du barrage de Lagdo comme la cause principale des coupures dans cette partie du pays. Construit entre 1977 et 1982 sur la Bénoué, dans la région du Nord, l’ouvrage devait constituer la colonne vertébrale électrique du septentrion et irriguer 15 000 hectares de périmètres agricoles.
Or, selon plusieurs communiqués techniques publiés par la SOCADEL depuis 2020, l’envasement, l’usure des équipements et le dérèglement climatique ont fortement réduit ses performances. Sa capacité de stockage est passée de 7,7 milliards de m³ à sa mise en service en 1982 à 1,6 milliard de m³ en 2021.
Concrètement, la centrale ne produit plus que 30 MW sur les 72 MW installés à l’origine. Cette contre-performance explique, selon Arouna, les délestages observés depuis des années dans tout le Grand-Nord, et qui se sont aggravés ces derniers mois.

Le cœur électrique du Grand-Nord étranglé par le climat
Dans ses communications publiques sur la contre-performance enregistrée au barrage de Lagdo, SOCADEL met surtout en avant la variabilité et les changements climatiques comme causes principales. « Cette situation résulte de plusieurs facteurs. Tout d’abord, les changements climatiques affectent le niveau d’eau du barrage de Lagdo (…) Ces éléments conjugués entraînent une diminution de la production électrique, obligeant ENEO [désormais SOCADEL, ndlr] à procéder à des rationnements », peut-on lire dans un communiqué publié le 02 juillet 2025. « Cette situation est consécutive à la limitation de la production de la centrale de Lagdo, causée par une hydraulicité particulièrement basse depuis le mois d’août 2020 », précise un autre communiqué de ENEO signé le 15 octobre 2020.
« Un barrage comme Lagdo dépend de la pluie qui alimente la Bénoué. Aujourd’hui, le changement climatique nous conduit vers des périodes de sécheresse plus longues, ce qui assèche la rivière, et les turbines sont à l’arrêt. Mais aussi, lorsque les pluies sont violentes, les réservoirs se remplissent trop vite. Vous voyez que le barrage doit lâcher l’eau d’urgence pour ne pas rompre. Ce qui entraîne souvent des inondations en aval et de l’eau gaspillée au lieu de produire », explique Arouna.
Ce dernier évoque également une accélération de l’ensablement liée à l’instabilité climatique sur le site du barrage de Lagdo. « Quand il pleut fort après de longues périodes sèches, les sols sont nus et l’érosion explose. Toute la terre finit dans le réservoir. Ainsi, le lac se remplit de boue plus vite. C’est pourquoi vous voyez que Lagdo est passé de 7,7 à 1,6 milliard de m³ en quelques années. Parce que c’est davantage la boue qui est dans le lac, au lieu de l’eau. Conséquence : une faible production d’électricité même s’il pleut », dit-il.
Certains experts pointent aussi l’excès de chaleur, entraînant une forte évaporation pendant les longues périodes de sécheresse. « Plus il fait chaud, plus l’eau du lac s’évapore. Sur un réservoir de 586 km2 comme Lagdo, ça fait des millions de m³ d’eau perdus chaque année sans produire un seul MW. De plus, cette chaleur peut aussi taper sur les équipements, notamment les turbines et les transformateurs qui vont vieillir plus vite », explique Steve Kassa, chercheur en géographie à la Faculté des arts, lettres et sciences humaines (FALSH) de l’université de Yaoundé I.

Délestages permanents, le Grand-Nord en surcoût
À Garoua, capitale de la région du Nord, les populations ont normalisé l’usage des groupes électrogènes dans leurs activités quotidiennes. Des commerçants déclarent dépenser des sommes considérables pour les alimenter en carburant. « Il y a un budget, que nous mettons de côté tous les jours, pour l’achat du carburant pour les groupes électrogènes. La grande surprise est souvent que la journée se termine sans que nous n’ayons à utiliser cet argent. Mais c’est très rare. Donc, tous les jours, nous devons approvisionner nos groupes électrogènes », dit Oumarou Sanda, opérateur économique et propriétaire de plusieurs poissonneries à Garoua.
« Moi, personnellement, la bonne marche de mon activité dépend entièrement de la présence de l’électricité. Les poissons doivent toujours être au frais, car presque tous les jours, je reçois de nouveaux stocks de poissons. Une seule journée, ou même plusieurs heures sans que les congélateurs ne soient alimentés serait fatal pour mon activité », précise-t-il.
Et cette dépendance aux groupes électrogènes alimente l’inflation locale, car le coût du carburant est répercuté sur les prix des marchandises par les commerçants. « Quand il n’y a pas l’énergie, c’est environ 100 litres d’essence [90 000 francs CFA, environ 200 USD, ndlr] que j’achète pour être sûr d’alimenter toutes mes boutiques. Et cette quantité peut juste durer un jour et demi. Puis, il faut encore en acheter, tant que l’énergie n’est pas de retour. Et même si l’énergie est là, les groupes électrogènes doivent toujours être approvisionnés, car on peut couper à tout moment. Vous imaginez bien que le prix des marchandises ne peut plus être le même. Les clients le savent déjà. Quand nous utilisons les groupes électrogènes, les prix des kilogrammes de poissons ne sont plus les mêmes. Et comme nous utilisons presque toujours ces groupes, les prix sont donc toujours élevés », poursuit Sanda au micro de Mongabay.
« Quand on veut manger du poisson, ou même de la viande, on préfère acheter ce qui est frais. Les pêcheurs de la Bénoué proposent des carpes pêchées directement dans le fleuve et les prix sont abordables. Ceux qui vont à la poissonnerie acheter les poissons importés, comme le maquereau ou la sardine, sont ceux qui ont beaucoup d’argent. Ils coûtent très cher et nous essayons de comprendre. Les commerçants disent dépenser beaucoup d’argent pour les maintenir au frais », dit Yacoubou Adamou, étudiant à la Faculté des sciences économiques et de gestion (FSEG) de l’université de Garoua.
Aucun travail de réhabilitation lancé en 2026
En 2020, alors que le barrage de Lagdo commençait à montrer des signes de faiblesse, l’État camerounais a lancé un appel d’offres d’un montant de 100 milliards de francs CFA, soit 200 millions USD, pour la réhabilitation de cette infrastructure. La même année, la société allemande VOITH avait répondu à cet appel d’offres, en proposant par ailleurs de financer ces 100 milliards de francs CFA nécessaires à cette réhabilitation, qui incluait également l’extension des capacités de production du barrage, de 72 à 80 MW. Par la suite, quatre autres entreprises se sont positionnées, notamment l’américain General Electric et les chinois Sinohydro et CWE.
Six ans plus tard, le marché n’a toujours pas été attribué à une entreprise. Résultat : les travaux n’ont toujours pas démarré et l’état du barrage continue de se dégrader. Sollicités par Mongabay, des responsables du ministère de l’Eau et de l’énergie ne se sont pas prononcés sur cet appel d’offres. De leur côté, certains analystes lient cette lenteur, observée dans l’attribution dudit marché, au manque de volonté politique. « Il s’agit d’un éléphant rose, tout simplement. Déjà que le coût est exorbitant, comme d’ailleurs tous les projets initiés au Cameroun par le système en place. Il n’y aura aucune réhabilitation avant le prochain président de la République. Car, non seulement c’est cher, en plus ils n’ont aucune intention d’arranger quoi que ce soit, c’est du bluff politicien », déclare à Mongabay, Aimé Sadou, consultant pour plusieurs chaînes de télévision nationales et membre de la société civile.
En attendant le lancement des travaux de réhabilitation du barrage de Lagdo, seule infrastructure de production d’énergie dans la partie septentrionale du pays, les populations locales continuent de subir les conséquences de cette contre-performance. Entre coupures prolongées quotidiennes et inflation, elles semblent s’être déjà habituées à cette situation. « Au lieu d’être surpris qu’on a coupé l’énergie, nous sommes plutôt surpris que l’énergie soit venue », dit d’un ton ironique Hamadou Hamidou, commerçant au marché central de Ngaoundéré, la capitale régionale de l’Adamaoua.
De son côté, et afin de fournir un peu d’électricité aux populations du Grand-Nord, la SOCADEL mise actuellement sur les centrales thermiques, installées dans les trois régions, malgré le coût exorbitant de leur entretien. « Rien que pour le mois d’avril 2026, la société a dépensé près de 3 milliards de francs CFA, soit 6 millions USD, pour alimenter les centrales thermiques de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême-Nord. La société envisage aussi de connecter le réseau du Grand-Nord à celui du Sud du pays », a déclaré Arouna, le 21 avril 2026, lors de la réunion de crise convoquée par le gouverneur de l’Extrême-Nord.
Image de bannière : Vue d’ensemble du cours d’eau du Fleuve Bénoué en période de saison sèche avec son pont de franchissement. Image de KENMEUGNE KAMTOH Kévin via Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
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