- Dans un contexte de réchauffement climatique et de disparition du couvert végétal, notamment en milieu urbain, le Parc urbain Bangr-Wéoogo (PUBW) ou le « Bois sacré » du peuple autochtone de Toukin, représente un enjeu capital dans la conservation des espèces naturelles et de la biodiversité végétale.
- Cette forêt à la forme d’une aile d’oiseau, située le long de l’avenue Kombelem peelman, à Ouagadougou, sur la RN°4, est un vaste domaine de 260 hectares, dont 240 aménagés.
- Elle abrite aujourd’hui 18,17% du potentiel floristique, notamment le quart de l’ensemble des espèces végétales du pays, selon cette étude.
- Immersion dans ce dernier refuge d’espèces végétales menacées ou en voie de disparition dans la commune de Ouagadougou.
En franchissant l’entrée du sanctuaire de cette forêt urbaine sous le soleil de plomb, en cette journée de 15 mars 2026, on éprouve une douce fraîcheur pendant que le ciel disparaît sous les branches entrelacées de grands caïlcédrats, laissant place à des rayons de lumières tamisées.
De loin, une petite silhouette à peine visible, adossée sur l’une des banquettes en béton au milieu des caïlcédrats, a le regard plongé sur des feuilles de papier. Nouranne Compaoré, une étudiante en master de biochimie, profitant de l’air frais, loin du brouhaha de la ville, révise ses cours dans le silence de la forêt, ce dimanche 15 mars 2026.
Comme cette jeune étudiante, nombreux sont les Ouagavillois prenant d’assaut le parc urbain, les week-ends, notamment en périodes de canicule.
La direction générale du parc parle de 200, voire 300 visiteurs, les week-ends, durant les périodes chaudes. Les pieds posés sur un tapis de feuilles mortes, la future biochimiste ne se laisse distraire par aucun bruit ni aucune présence humaine. La jeune étudiante a même élu domicile sous ces grands caïlcédrats formant le manchon de la forêt-galerie du PUBW.
A vue d’œil, les hommes ne sont pas les seuls à suffoquer sous cette chaleur intense. La forêt subit, elle aussi, le stress hydrique sévère de ce mois caniculaire, avec une végétation à la merci de la sècheresse.
Les experts en météorologie prévoient des pics de 43°c et 45°c dans le courant du mois d’avril, en fonction des régions. Avec des herbes asséchées et des feuilles mortes recouvrant tout le sol, les dégâts sont énormes, et la plupart des arbustes se sont dénudés de leur feuillage.
Loin de l’image de forêt emblématique tant admirée des Ouagavillois et ceux de passage dans la capitale burkinabè, c’est une végétation stressée qui parsème tout le paysage du parc durant ces périodes de l’année, à l’exception des zones denses peuplées de géants caïlcédrats (Khaya senegalensis), de karités (Vitellaria paradoxa) et de baobabs (Parkia biglobosa), des espèces locales aux multiples vertus utilisées dans les reboisements à cause de leur ombrage et de leur tolérance à la sècheresse, et adaptées au climat chaud.

25 % du potentiel floristique du pays
Parmi ces espèces végétales valorisées dans le paysage forestier du parc, figure une autre espèce, pas des moindres : le Kigelia africana ou le Womga en mooré, une plante médicinale prisée dans la pharmacopée burkinabè et aujourd’hui enregistrée sur la Liste rouge des espèces végétales en danger de disparition de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
El Hadj Mohamed Sore, ce fils de lignée de tradithérapeutes, la cinquantaine bien sonnée, en sait beaucoup sur cette espèce. Interrogé sur le Kigelia africana, l’homme parle d’une plante médicinale aux multiples vertus thérapeutiques et beaucoup utilisée dans la médecine traditionnelle… Malheureusement, constate le tradithérapeute, il devient de plus en plus difficile de trouver cette plante en dehors des parcs, où les demandeurs sont obligés d’avoir une licence d’exploitation. « C’est pourquoi il est toujours bon d’avoir des forêts partout, où il y a des hommes, parce que les plantes sont le premier ingrédient de la médecine traditionnelle et beaucoup appréciées des communautés locales », dit-il .
En la matière, l’OMS, dans l’une de ses publications de 2020, révélait que 80 % de la population burkinabè avaient recours aux plantes pour leurs soins de santé. Pour dire que le parc est devenu le dernier recours de ces espèces de grande utilité pour les populations burkinabè, la biodiversité et la communauté scientifique.

Selon le directeur général, Boureima Koudougou, jusqu’en 2025, il ne restait qu’un seul pied de Kigelia africana sur tout le paysage du parc, le seul lieu où l’on peut encore le retrouver. « Nous avons dû orienter tous les reboisements de l’année vers la seule espèce médicinale, et aujourd’hui, on peut se féliciter d’en avoir plusieurs pieds, même s’ils sont encore très petits », souligne cet inspecteur des eaux et forêts, les mains levées vers l’une de ces petites plantes ayant entamé sa croissance au milieu des herbes mortes.
Peuplé de savanes arborées, boisées et arbustives, ainsi que de manchons de forêt-galerie, le PUBW abrite, selon le dernier inventaire floristique réalisé en 2017, par des chercheurs burkinabè, 25 % du potentiel floristique du pays. « Cela représente le quart de l’ensemble du potentiel floristique, ce qui est énorme pour une forêt située en plein cœur de la ville, parce qu’on se retrouve autour de 327 espèces végétales locales enregistrées, dont 117 espèces ligneuses reparties en 82 genres et 32 familles, sans compter les herbacées », indique l’inspecteur des eaux et forêts.
« Ainsi, toutes ces richesses, associées au lac des trois barrages de Ouagadougou, ont valu au parc d’être déclaré Zone humide d’importance internationale, dont un site Ramsar en février 2019 », a-t-il rappelé fièrement, en ajoutant qu’il est aujourd’hui cité comme un modèle unique de forêt classée en plein centre-ville, en Afrique de l’Ouest.
Dans le contexte urbain de disparition du couvert végétal et de réchauffement climatique, le PUBW joue plusieurs rôles, notamment celui d’épurateur de l’air de la ville. « Grâce aux arbres, il capte le dioxyde de carbone, c’est à dire qu’il absorbe le CO2 produit et joue le rôle de microclimat qui réduit la chaleur, quand les températures montent. Ce sont autant de rôles qui montrent que nous avons une mine d’or entre les mains, dont nous devons prendre soin », souligne Koudougou. C’est d’ailleurs pourquoi une garde est montée sur ledit site, afin de s’assurer que personne n’y entre pour couper du bois ou commettre d’autres contraventions sans autorisation.

Le PUBW ou le Bois sacré des Toukais
Vestige historique et berceau d’une richesse d’espèces végétales naturelles et uniques, le PUBW représente également un sanctuaire de culte pour le peuple autochtone de Toukin, d’où son nom de Bois sacré. De par le passé, le site a appartenu à l’empereur mossi, et a été, partant de là, la propriété du Mogho Naaba. Au fil du temps, et avec l’arrivée du colon, celui-ci s’était approprié cette richesse végétale et en avait fait une zone de refuge dénommée Bois de Boulogne, en hommage à la Forêt de Boulogne de Paris. En 1919, la forêt sacrée sera restituée à l’administration de la Haute -Volta. Malgré cette restitution et son érection en forêt classée du Barrage de Ouagadougou par l’arrêté du 19 octobre 1936, le site gardera toujours son volet sacré avec une loi invisible jouant un rôle capital dans sa gestion.
Le Chef de Toukin, le Naaba Toogre, en charge de cette question auprès du Mogho Naaba, , sans langue de bois, revient sur le rôle de cette forêt qui est aussi leur bois sacré. « C’est le temple de nos divinités qui héberge les âmes de nos ancêtres, et il est autant un lieu sacré comme les églises et les mosquées. Parce que tout ce qui s’y trouve (arbres et animaux) est sacré, c’est-à-dire encadré par des interdits qu’il faut respecter sous peine de conséquences », a-t-il dit d’un ton ferme.
Il rappelle que même les gardiens des mânes ne touchent à rien dans la forêt à part les bois morts utilisés pour préparer les animaux de sacrifice, lors des évènements sacrés qui se tiennent au sein du parc. La preuve que les interdits ne s’appliquent pas seulement aux autres, mais à tous, y compris les Toukais.

Témoin silencieux de l’histoire de la ville, l’ancienne forêt du Barrage de Ouagadougou a connu plusieurs projets d’aménagement, avant sa rétrocession à la commune de Ouagadougou en 1991. Le 5 janvier 2001 reste donc marquée dans son histoire. La forêt classée du barrage de Ouagadougou fut alors baptisée Parc urbain Bangr-Wéoogo, Brousse du savoir ou Forêt de la connaissance en langue locale mooré. Des changements qui ne se sont pas faits sans l’accord des autorités coutumières. En la matière, Naaba Toogre parle de la consultation préalable des différentes parties prenantes, avant toute décision sérieuse.
« Aucune décision ne peut être d’ailleurs prise sans notre aval. Nous sommes consultés d’abord, et c’est lorsque nous nous sommes entendus sur la décision quelconque qu’elle est prise et rendue publique », dit-il, en indiquant que tout le monde le sait et que personne ne déroge à la règle. C’est d’une forme de gestion hybride qu’il s’agit en somme, pour ce qui est de la protection de cette forêt urbaine.
« Je pense d’ailleurs que si le parc n’a pas été anthropisé durant toutes ces années et a survécu à toutes les tentations de déclassement total jusqu’à ce jour, c’est parce qu’il y a ce volet sacré qui dissuade les contrevenants. Parce que nous sommes tous des Africains, et chacun sait ce que cela vaut quand on parle d’un interdit. Alors qu’avec les lois modernes, les gens ont moins peur et se disent qu’avec l’argent, on peut tout faire. Ici, il ne s’agit pas de cela, si vous transgressez un interdit, peu importe votre richesse, si on n’agit pas vite, vous mourrez. Donc, personne ne veut s’exposer ou exposer sa lignée aux courroux des dieux », a-t-il souligné de façon sarcastique, tout en précisant que tout ce qui est contenu dans le parc entretient un lien étroit avec les communautés autochtones.
Comparé aujourd’hui à une oasis dans un désert en raison de la disparition du couvert végétal dans un rayon de 50 kilomètres, selon le botaniste burkinabè à l’université Joseph Ki-Zerbo, le professeur Sita Guinko, ce poumon vert de Ouagadougou abrite une diversité floristique importante, allant des espèces végétales médicinales uniques aux produits forestiers non ligneux et aux plantes exotiques naturelles.
En somme, elle conserve une diversité végétale significative de 327 espèces d’arbres naturelles et uniques établies sur un domaine de 260 hectares, dont 240 aménagés, soit près de 370 terrains de football, malgré la pression humaine d’une population de plus de trois millions d’habitants. C’est grâce à l’instauration d’une politique de conservation efficace et d’un système de gestion hybride (collaboration entre administration publique et traditionnelle), que le PUBW parvient à se maintenir.

Mortalité élevée des arbres
Mais loin de cette belle image de forêt admirée, un sérieux combat se mène à l’intérieur contre la mortalité des arbres due aux inondations récurrentes causées par un système de drainage défectueux.
Selon Boureima Koudougou, toutes les eaux de drainage de la ville transitent par le parc avant de se retrouver dans le Massili (nom d’une rivière traversant Ouagadougou), ce qui pose le problème des inondations et des stagnations asphyxiant les racines des arbres et causant la mort des espèces non aquatiques. Une situation qui, selon lui, se justifie par le fait que ce sont des eaux chargées de déchets solides, et des sédiments composés de plastiques empêchant l’eau de s’infiltrer et de nourrir correctement les plantes. « En conclusion, nous sommes donc inondés, mais les plantes n’ont pas accès à l’eau. C’est ce qui crée leur mort, mais aussi celle des autres êtres vivants du parc », a-t-il précisé.
« L’autre fait expliquant également ce problème est l’artificialisation de la ville, avec les pavés partout, et lorsqu’il pleut, l’eau ne s’infiltre plus, et le coefficient de ruissellement s’accélère », a poursuivi Koudougou.
En analysant les différents aspects du problème, il donne son verdict en ces termes: « Lorsqu’une ville est trop imperméabilisée, il faut travailler à avoir des canaux d’évacuation très large et de bonne qualité, parce qu’il n’y aura plus d’infiltration et l’écoulement d’eau va s’accélérer. C’est le cas aujourd’hui de la ville de Ouagadougou, parce qu’avec les aménagements multiples, l’autre revers, c’est que le parc recevra désormais beaucoup plus d’eau due à l’augmentation du coefficient de ruissellement. Ce qui veut dire que si rien n’est fait pour résoudre cette question de l’imperméabilisation de la ville, on pourra perdre progressivement cette forêt urbaine. C’est aujourd’hui l’enjeu majeur pour la conservation de ce seul poumon vert, que nous avons dans la ville de Ouagadougou ».
En attendant que cela ne soit résolu, le PUBW continue de jouer son rôle crucial et écologique vital dans la conservation de la biodiversité végétale du pays. Véritable sanctuaire végétal, Bangr-Wéoogo abrite également un paradis ornithologique de plus de 300 espèces d’oiseaux, dont les cris animent la forêt, ainsi qu’un parc zoologique et un mini-zoo regroupant une faune sauvage et domestique très riche.
Image de bannière : Nouranne Comparé révisant ses cours au sein du Parc urbain Bangr-Wéoogo à Ouagadougou. Image de Yvette Zongo pour Mongabay.
Citation :
Gnoumon, A., Thiombiano, A., Hahn-Hadjali, K., Abadouabou, B., Sarr, M. et Gninko, S. (2008). Le Parc Urbain Bangr-Wéoogo: une aire de conservation de la diversité floristique au coeur de la ville de Ouagadougou, Burkina Faso. Frankfurt, Flora et Vegetatio Sudano-Sambesica 11, 35-48. https://ojs.ub.uni-frankfurt.de/fvss/index.php/fvss/article/view/5/4
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