- Au Burkina Faso, où près de 1,8 million d’hectares de forêts ont disparu, et où les terres agricoles sont en « péril », des artistes ont choisi de porter le combat environnemental en musique. Leurs chansons alertent sur la disparition des arbres, la dégradation des terres et les effets du changement climatique.
- Salif Bologo, Sibiri Ouédraogo et Ibrahim Simporé font partie des musiciens ayant choisi de faire de la protection de la nature un combat artistique. À travers des concerts et des festivals dédiés à l’environnement, ils utilisent leurs voix et leurs arts pour sensibiliser et encourager un changement de comportement.
- Pour ces artistes, la musique a le pouvoir de toucher les consciences et d’atteindre les populations mieux que les messages institutionnels de sensibilisation.
Le 6 juin 2026, au Jardin de la musique Remdoogo, un espace culturel situé à Ouagadougou, Salif Bologo, connu sous le nom de Bol Filas, monte sur scène et interprète plusieurs titres, dont « Planète dégradée », un morceau en faveur de la planète.
« Planète dégradée parle du changement climatique. C’est une chanson qui invite les populations à protéger nos forêts et nos sols. Les plantes nous donnent l’oxygène et la nourriture. Elles nourrissent aussi la terre », explique l’artiste.
« La terre devient de plus en plus pauvre. Elle ne répond plus à son rôle de mère nourricière. Il faut repenser notre manière de vivre à travers le reboisement et la restauration des écosystèmes », affirme Moukailou Dorinta, directeur du Génie et des infrastructures forestières, une structure technique intervenant dans la planification, la réalisation et le suivi des infrastructures liées à la gestion durable des forêts et des ressources naturelles au Burkina Faso.
L’engagement de Salif Bologo pour la nature remonte à son enfance. Fils d’un paysagiste, il dit avoir découvert très tôt l’importance des plantes et des ressources naturelles. « Je travaillais avec mon père dans son jardin de plantes. J’ai compris très tôt l’importance de ce que la nature nous donne. Mais en grandissant, j’ai vu le tort que nous causons à l’environnement », explique-t-il.
Devenu artiste, il décide alors de porter cette cause en musique. Il commence par composer des chansons sur la protection de la nature, qu’il fait écouter à ses proches. En février 2011, il sort un premier album dans lequel figurent plusieurs titres consacrés aux défis écologiques, dont « Planète dégradée ».
« Je me suis demandé pourquoi ne pas mener ce combat à travers la musique. C’est comme ça qu’est née cette chanson », explique Bologo. À travers ses textes, il évoque une réalité que connaît le Burkina Faso : la disparition progressive des forêts, la dégradation des terres et les effets du changement climatique.

Des forêts qui disparaissent, des sols qui s’épuisent
Selon une étude de la stratégie nationale REDD+ du Burkina Faso, le pays a perdu près de 1,8 million d’hectares de superficie forestière entre 2000 et 2022. Les forêts sont passées de 6,9 millions d’hectares à 5,1 millions d’hectares durant cette période. Le rapport 2024 sur cette stratégie précise que le Burkina Faso perd chaque année 247 145 hectares de terres forestières, soit environ 350 000 terrains de football.
Les terres sont également sous pression à cause de l’expansion agricole, la coupe abusive du bois, les feux de brousse, l’urbanisation et les sécheresses répétées. Selon le rapport 2024 sur « l’État et la dynamique des sols » au Burkina Faso, près de 19 % des terres du pays sont en péril.
L’engagement de Salif Bologo ne se limite pas à la musique. « Je fais de l’éducation environnementale en milieu scolaire depuis 2011. Je rencontre les élèves ; on échange sur les questions liées à l’environnement. Je crée souvent des éco-clubs », dit-il.

Les artistes musiciens donnent de la voix
Sur les scènes musicales burkinabè, le message écologique gagne du terrain. Parmi les artistes engagés, Sibiri Ouédraogo, connu sous le nom d’Oscibi Jhoann, fait de la protection de la nature un sujet central de ses chansons.
« Dans mes compositions, je mets l’accent sur la protection de la nature. Cette question est importante pour moi, parce que je suis fils de paysan. Je connais son utilité et son impact sur la vie humaine », explique-t-il. Pour lui, la destruction de la nature finit par toucher directement les populations. « Lorsque l’environnement est dégradé, l’humanité souffre. Au-delà des autres combats, il faut aussi des chansons pour parler de la protection de la planète, parce que la nature, c’est la vie », souligne l’artiste de reggae.
Son engagement est aussi lié à son histoire personnelle. Né à l’Ouest de la Côte d’Ivoire, il se souvient d’une forêt aujourd’hui presque disparue. « Il y avait une forêt dense, où on trouvait tout. Il pleuvait tout le temps, il y avait beaucoup d’animaux. De années plus tard, je ne voyais plus rien. Les arbres ont été coupés, il y a eu des feux de brousse et la disparition des animaux », raconte-t-il.
Après son arrivée au Burkina Faso, son pays d’origine, en 1998, l’artiste dit avoir constaté avec amertume d’autres formes de dégradation : les feux de brousse, la déforestation et certains usages excessifs de produits chimiques. « Il est de mon devoir, en tant qu’être humain et artiste, de porter cette voix et de dire qu’il faut protéger la nature », affirme-t-il.
En 1999, il sort un titre appelé « Environnement ». Dans cette chanson, il appelle à planter et entretenir les arbres, mais aussi à limiter les pratiques détruisant les écosystèmes. « Quand on déclenche les feux de brousse, toute la végétation est touchée. La faune et la flore en souffrent », explique Clarisse Coulibaly, ingénieure forestière et analyste de programme en environnement au Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).
Une étude du Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILSS), publiée en octobre 2025, indique que le Burkina Faso a enregistré plus de 182 000 foyers de feux de brousse, soit une hausse de 259 % par rapport à la moyenne 2020-2024. Selon l’étude, cette augmentation est l’une des plus fortes de la CEDEAO et du Sahel, et a pour conséquence la dégradation des sols, la réduction de la couverture végétale, compromettant la disponibilité́ du fourrage pour l’élevage.

L’agroécologie au cœur des messages musicaux
Pour Sibiri Ouédraogo, la protection de la nature passe aussi par une agriculture plus respectueuse de la santé humaine. « Je chante aussi l’agroécologie qui est liée à la santé humaine. Lorsqu’on dégrade la terre, on mange de la maladie. Aujourd’hui, les pesticides chimiques causent des décès », affirme-t-il.
À travers ces propos, l’artiste parle des personnes décédées au Burkina Faso après qu’elles aient consommé des aliments contenant des résidus de pesticides. En effet, le 1er septembre 2019, à Didyr dans la région du Nando (environ 120 km de Ouagadougou), 13 membres d’une même famille ont perdu la vie après avoir consommé des aliments contenant des résidus de pesticides. Quelques jours plus tard, le 9 septembre de la même année, cinq autres personnes sont décédées à Nayamtenga dans la région du Nakambé (environ 140 km de Ouagadougou) dans des circonstances similaires. Lors d’un point de presse tenu le 11 septembre 2019, l’ancienne ministre de la Santé, Claudine Lougué, avait expliqué que les analyses réalisées sur les victimes et les aliments consommés avaient révélé des taux élevés de pesticides.
Face à ces défis, certains artistes ont décidé d’aller plus loin en créant des espaces de sensibilisation. C’est dans cette dynamique qu’est né en 2023 le Festival international de musique pour l’environnement, créé par Ibrahim Simporé, alias Ras Simposh. Le 12 juin 2026, à Tampouy, un quartier populaire de Ouagadougou, des artistes se retrouvent sur scène à l’occasion de la quatrième édition du festival. Leur message est le même : protéger la planète. Pendant les prestations, les chansons parlent des arbres, de l’eau, de la pollution et des conséquences des activités humaines.
Sur scène, Ibrahim Simporé alerte sur les dangers du cyanure utilisé dans certaines activités d’orpaillage. « J’ai parlé du cyanure utilisé par les orpailleurs et qui est dangereux pour l’homme, la nature et les animaux », explique-t-il.

L’environnement au plus près des populations
Pour Simporé, le festival permet de toucher un public plus large. « À travers le festival, on peut toucher plus d’âmes sur la question environnementale », a dit Simporé.
« J’ai retenu de ce festival qu’à travers nos petits gestes, nous pouvons éviter de détruire la nature que nous allons laisser aux générations futures », a dit Ousmane Sawadogo, un festivalier.
De l’avis de Jérôme William Bationo, expert en médias et développement spécialisé dans les questions climatiques, la force de la musique réside dans sa capacité à atteindre un large public. « La musique est un des outils les plus puissants dont nous disposons. Les artistes peuvent toucher l’émotion, l’identité et le quotidien des populations », explique-t-il, dans un courriel à Mongabay. Selon lui, les enjeux environnementaux restent encore trop souvent confinés aux institutions alors qu’ils concernent directement les citoyens.
« La musique entre dans les cours, les foyers et les transports. Elle n’a pas besoin d’un niveau d’instruction particulier pour être comprise », ajoute-t-il.

Malgré leur engagement, les artistes estiment que la « musique verte » reste encore peu soutenue au Burkina Faso. Salif Bologo dit en avoir fait l’expérience. Après son premier concert consacré à l’environnement en février 2011, il a dû attendre jusqu’en juin 2026, pour organiser un deuxième concert, une initiative qu’il décrit comme difficile à réaliser à cause des difficultés liées à mobilisation des ressources financières.
Le même constat est fait par Ibrahim Simporé, qui explique que l’organisation du Festival international de musique pour l’environnement a été compliquée par le manque de moyens financiers.
Malgré ces difficultés, les artistes disent continuer de porter leurs messages. Pour eux, leurs chansons sont une autre façon de sensibiliser efficacement une population confrontée chaque jour aux multiples conséquences de la dégradation de la nature.
Image de bannière : Face à la dégradation de la nature, des artistes burkinabè font de la musique un moyen pour sensibiliser les populations aux enjeux environnementaux. Image de Hadepté Da pour Mongabay.
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