- À Vo-Kponou, dans le sud du Togo, 150 femmes transforment des déchets agricoles en charbon écologique à base de coques d’arachides et de résidus de manioc, afin de réduire l’usage du bois de chauffe.
- Le Togo reste fortement dépendant du bois-énergie : près de 98 % des ménages utilisent encore le bois ou le charbon pour cuisiner, accentuant la déforestation.
- Des chercheurs de l’université de Lomé alertent sur la pression croissante exercée sur les forêts, aggravée par le changement climatique et la perte de biodiversité.
- Le charbon écologique offre une double solution : limiter la pollution des déchets agricoles tout en créant des revenus complémentaires pour les femmes rurales.
Pendant des années, Akouélé Ama, une femme d’une quarantaine d’années, se rendait dans les broussailles autour de Vo-Kponou, à 40 kilomètres de Lomé, dans le sud du Togo, à la recherche de bois de chauffe. Lorsque ses propres récoltes ne suffisaient plus, elle payait des coupeurs pour abattre des arbres, afin d’alimenter le foyer sur lequel elle préparait du riz, de la pâte de maïs et d’autres repas destinés à sa famille et à son petit commerce alimentaire.
« Nous n’avions pas vraiment le choix », raconte cette mère de cinq enfants en ajustant son foulard sous la chaleur de midi, ce samedi 12 mai 2026. « Le bois devenait rare, mais il fallait continuer à cuisiner. Chaque semaine, il fallait trouver de nouveaux fagots ou acheter du charbon de bois ».
Au fil des années, elle a vu les arbres disparaître progressivement autour des villages du canton de Vokoutimé à 55 km de Lomé. Les coupeurs s’éloignaient davantage pour trouver du bois, tandis que les prix du charbon ne faisaient qu’augmenter. Aujourd’hui, Ama n’utilise presque plus de bois de chauffe. Elle a rejoint l’association Familles engagées pour le développement inclusif en Afrique (FEDIA).

C’est désormais non loin de chez elle, dans une cour sablonneuse bordée de champs de manioc et d’arachide, qu’elle participe à la fabrication d’un charbon écologique produit à partir de coques d’arachides, de résidus de manioc et d’amidon. Sous un hangar recouvert de tôles, des femmes s’activent autour de bassines remplies de matières végétales noircies. Les mains couvertes de poussière, elles mélangent, compressent puis façonnent de petites briquettes, qu’elles étalent ensuite au soleil. « Depuis que nous avons commencé à utiliser ce charbon, je ne coupe plus de bois et je n’ai plus besoin de payer quelqu’un pour le faire », explique-t-elle en montrant les briquettes alignées sur des nattes de séchage. « Il produit moins de fumée, dure plus longtemps et me coûte moins cher ».
À Vo-Kponou, dans le canton de Vokoutimé, les femmes de l’association FEDIA transforment ainsi des déchets agricoles en charbon écologique destiné aux ménages locaux. Une initiative née du constat que la dépendance au charbon de bois accélère la disparition des ressources forestières, tandis que les déchets agricoles s’accumulent sans véritable valorisation.
Ablavi Bedou, présidente de l’association FEDIA regroupant 150 membres, explique que les femmes du village, pendant longtemps, ignoraient quoi faire des coques d’arachide et des résidus de manioc entassés dans les lieux publics après les récoltes. Aujourd’hui, elles les transforment en charbon écologique. « Avant, les coques d’arachide ou les résidus de manioc étaient souvent brûlés, ou abandonnés dans les champs. Grâce à ce charbon, nous ne coupons plus le bois dans la forêt pour nos besoins », explique la présidente de l’association FEDIA, en surveillant le séchage des briquettes.
Les femmes de l’association se réunissent deux fois par mois pour produire ce combustible alternatif. Elles commencent par carboniser les coques d’arachide en les chauffant dans un environnement pauvre en oxygène, puis les écrasent, afin d’obtenir une fine poudre.
Elles extraient ensuite l’amidon en cuisant le manioc à la vapeur. Puis, elles mélangent cette poudre avec l’amidon et laissent fermenter la préparation pendant une journée. L’amidon fermenté agit comme un liant naturel, lorsqu’elles malaxent la pâte fraîche avant de former des boules qu’elles font ensuite sécher au soleil.

Une réponse locale à la pression sur les forêts
Au Togo, le charbon de bois et le bois de chauffe demeurent les principales sources d’énergie domestique. Dans une étude publiée en juin 2021, dans la revue du Laboratoire de recherches biogéographiques et d’études environnementales de l’université de Lomé, portant sur la production du bois-énergie dans la région centrale du Togo, les chercheurs indiquent que près de 98 % de la population togolaise utilise encore des combustibles ligneux pour la cuisson, tandis que le charbon de bois représente une part importante de l’énergie consommée dans les centres urbains.
D’après un rapport de la FAO publié en 2021, plus de 600 000 tonnes de charbon de bois seraient consommées chaque année dans le pays, avec une forte demande concentrée dans le Grand Lomé, où des milliers de ménages dépendent encore du charbon pour cuisiner.
Dans les marchés de Lomé comme dans les villages de la région Maritime, des sacs de charbon sont quotidiennement acheminés depuis les zones forestières vers les centres de consommation. Dans certaines zones forestières togolaises, les producteurs de charbon doivent désormais parcourir de longues distances pour trouver du bois exploitable. Cette pression touche particulièrement des espaces forestiers déjà fragilisés par l’expansion agricole et l’exploitation du bois-énergie.
Dr Bimare Kombate, spécialiste en botanique et écologie forestière à l’université de Lomé, estime que cette forte dépendance au bois-énergie contribue aujourd’hui à fragiliser davantage les écosystèmes forestiers dans plusieurs régions du pays. « Dans la commune de Kozah 1, par exemple, nous observons une pression de plus en plus forte sur les ressources forestières, liée à la demande en bois-énergie », explique-t-il.
« Cette pression, exacerbée par les effets du changement climatique, entraîne une déforestation accélérée et une perte progressive de biodiversité dans certaines localités du nord du Togo ».
Selon le chercheur, la diminution des ressources ligneuses ne se limite pas à la disparition des arbres. « Lorsque les ressources ligneuses diminuent, ce ne sont pas seulement les arbres qui disparaissent », souligne-t-il. « Toute la biodiversité associée aux écosystèmes forestiers est affectée, avec des conséquences sur les sols, le climat local et les moyens de subsistance des populations rurales ».

Pour Dr Bimare Kombate, le développement d’alternatives, comme les briquettes produites à partir de déchets agricoles, pourrait contribuer à réduire cette pression sur les forêts. « La valorisation énergétique des résidus agricoles représente une piste importante pour une gestion plus durable de la filière bois-énergie au Togo », affirme-t-il.
« Ces solutions permettent à la fois de limiter les déchets agricoles et de proposer des combustibles alternatifs susceptibles de réduire la consommation de charbon de bois traditionnel ».
Dr Pali Kpelou, enseignant-chercheur et spécialiste en bioénergie associé à l’université de Lomé, estime également que les briquettes issues de déchets agricoles représentent une solution prometteuse face à la pression croissante exercée sur les ressources forestières togolaises. « Aujourd’hui, la forte dépendance des ménages au charbon de bois et au bois de chauffe exerce une pression importante sur les formations végétales », explique-t-il.
« Dans plusieurs localités, cette pression s’ajoute déjà aux effets du changement climatique et à la dégradation progressive des écosystèmes ». Spécialisé dans les bioénergies et la valorisation énergétique de la biomasse, le chercheur estime que les résidus agricoles, longtemps considérés comme des déchets, peuvent désormais jouer un rôle important dans la transition énergétique locale.
« Les coques d’arachide, les résidus de manioc ou d’autres sous-produits agricoles possèdent un potentiel énergétique réel », souligne-t-il. « Lorsqu’ils sont correctement carbonisés et transformés en briquettes, ces résidus peuvent servir de combustibles alternatifs capables de réduire partiellement la consommation de charbon de bois traditionnel ».
Ayélé Séverine Kouévi-Kokoh, jeune entrepreneure et étudiante ayant soutenu un mémoire de master à l’université de Lomé sur la valorisation des déchets organiques en charbon écologique dans le Grand Lomé, indique que le procédé utilisé par l’association FEDIA repose principalement sur la récupération et la transformation des déchets agricoles disponibles localement. « Ce qui est particulièrement intéressant dans ce procédé, est qu’il repose sur la valorisation des déchets agricoles disponibles localement, transformant des résidus souvent abandonnés en une source d’énergie écologique, accessible et bénéfique pour les communautés rurales », souligne l’étudiante.
Après plusieurs jours de séchage au soleil, les briquettes sont prêtes à l’utilisation. Selon les femmes membres de l’association FEDIA, le charbon écologique présente plusieurs avantages : il brûle plus lentement que le charbon traditionnel, produit moins de fumée et revient moins cher pour les ménages.

Des revenus complémentaires pour les femmes rurales
Dans cette zone rurale, où les opportunités de revenus restent limitées, beaucoup de femmes dépendent essentiellement de l’agriculture saisonnière et du petit commerce. La fabrication du charbon écologique leur permet désormais de diversifier leurs sources de revenus. Assise devant un étalage de sacs de briquettes, Kossiwa Dédé explique que cette activité a progressivement amélioré son quotidien. « Grâce aux ventes, je peux participer aux dépenses du foyer et payer certaines fournitures scolaires de mes enfants », dit-elle. « Avant, je n’en avais pas la possibilité ».
Les bénéfices générés restent modestes, mais les femmes affirment qu’ils apportent une stabilité financière appréciable, notamment durant les périodes de faible activité agricole. L’association FEDIA espère désormais augmenter sa capacité de production, afin de répondre à une demande de plus en plus croissante dans les villages voisins et dans certains quartiers périphériques de Lomé.

Des défis techniques et financiers
Pour les spécialistes des énergies domestiques, les initiatives communautaires comme celle de Vo-Kponou peuvent contribuer à réduire la pression sur les forêts, à condition d’être accompagnées sur les plans technique et financier. La qualité des briquettes, leur pouvoir calorifique et leur durabilité dépendent notamment des méthodes de carbonisation et des proportions utilisées dans les mélanges. Les membres de FEDIA souhaitent acquérir des équipements plus performants pour améliorer leur production, notamment des presses mécaniques et des dispositifs de séchage adaptés aux périodes humides. « Nous voulons produire davantage et mieux emballer notre charbon, afin d’atteindre d’autres marchés », explique Ablavi Bedou.
L’association envisage également de former d’autres groupements de femmes à la fabrication de charbon écologique dans la région Maritime.
À mesure que le soleil décline sur Vo-Kponou, les briquettes alignées dans la cour continuent de sécher lentement. Pour les femmes de l’association FEDIA, chaque tas de charbon écologique représente à la fois une source de revenus et une manière de préserver les arbres l’entourant leurs villages. « Nous voulons montrer qu’on peut cuisiner sans détruire toute la forêt », affirme Ablavi Bedou avant de rejoindre les autres femmes rassemblées autour des moules de fabrication.
Image de bannière : Le processus de carbonisation des coques d’arachide par chauffage. Image de Hector Sann’do Nammangue pour Mongabay.
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