- Sur les sites de Ruashi Mining et Chemaf, l’extraction du cuivre et du cobalt ne se limite pas à un défi industriel. Elle anéantit les métallophytes qui constituent pourtant un patrimoine biologique unique.
- Capables de s'épanouir sur des sols toxiques pour restaurer les écosystèmes, ces plantes disparaissent aujourd’hui sous les déblais.
- Dans ces quartiers riverains, la pression minière ne menace pas seulement la santé humaine ; elle condamne aussi un remède naturel indispensable à la régénération des sols.
À 10 kilomètres au nord-est de Lubumbashi, dans la commune de la Ruashi, en République démocratique du Congo (RDC), une bretelle s’enfonce dans la concession de l’entreprise Ruashi Mining. Sur l’asphalte jonché de cailloux, une poudre grisâtre s’élève au passage des jeeps. Bien qu’on soit en pleine saison des pluies, le ciel est sec depuis huit jours. Dans Luano, ancien village devenu quartier, les motards rôdent. Leurs moteurs vrombissent comme pour défier le silence de ces parages, où une poignée d’arbres peinent à abriter les habitants. Ici, l’industrie verrouille l’horizon : au nord l’aéroport, au sud les quartiers populaires. Entre la brousse clairsemée et les maisons de briques couvertes de tôles, le soleil de midi accable les rares passants.
Au bout d’une passerelle de fortune, face à la brousse, une mère quadragénaire est assoupie sur sa « papa Yambi », cette chaise traditionnelle à trois pieds, ses deux enfants à ses pieds. Tirée d’un sommeil lourd, les yeux rougis, elle lâche : « Il est difficile que je réponde à vos questions en toute lucidité. Vous n’avez qu’à lire sous mes yeux ».
À quelques mètres de la concession Ruashi Mining, filiale du groupe sud-africain Metorex, racheté et contrôlé par le géant chinois Jinchuan Group International Resources, Moïse Lumbu supervise la livraison d’une commande de briques. Avec son frère Mechack Kayembe, briquetier aussi, ils vivent dans le quartier Luano depuis quatorze ans. Rien de la métamorphose du site ne leur a échappé. Pour Lumbu, l’industrie est une agression : « Ils utilisent des explosifs qui retournent tout. Ils trient le minerai et sacrifient tout ce qui verdit sur la mine », confie-t-il, sans quitter des yeux son comptage.
Nous tentons de nous approcher pour voir la mine, mais le passage vers la brousse est désormais inaccessible. « L’accès est interdit aux corps étrangers, même aux riverains », prévient Kayembe. Autrefois, un couloir permettait d’accéder aux champs. « Aujourd’hui, même les trains ne circulent plus comme avant », ajoute Lumbu en pointant la clôture.
La surveillance est omniprésente. Au poste de contrôle, la police des mines monte la garde, armes en bandoulière. Un cordon de sécurité permanent sépare désormais les riverains de leurs anciennes terres agricoles.

Derrière le mur : la vie sur la mine de l’Étoile
De l’autre côté de Ruashi Mining, le mur de béton de l’entreprise Chemaf est éventré. Nous nous y glissons comme certains riverains. Dans cette partie de la mine de l’Étoile, le décor change. Des remblais forment des montagnes artificielles et des collines rocailleuses, où la terre n’est plus qu’une étendue pâle, blanchie par les rejets acides.
Ici, une végétation exceptionnelle livre un combat étrange : les plantes métallophytes. Des fleurs vertes et des buissons résistent à la terre craquelée, défiant la toxicité du terrain. Si l’activité minière fragilise souvent ces plantes, elle en révèle aussi l’utilité thérapeutique. Contacté depuis Kinshasa où il séjournait, Mylor Shutcha, professeur à l’université de Lubumbashi en RDC et spécialiste en remédiation des sites pollués par l’activité minière, souligne que « ces végétaux ne sont pas seulement les victimes de l’activité minière ; ils sont aussi la clé de la remédiation des sites pollués ».
Au pied des terrils rocailleux, un groupe d’enfants est occupé à nager dans une eau stagnante. « Mokonzi est là, sortez ! », alerte l’un d’eux. Ils détalent, craignant une patrouille, avant de revenir plonger. « Si les bulldozers passent, c’est qu’ils vont déverser les décombres de minerais. Ils écrasent les fleurs qui se tiennent sur leur passage pour aller en ensevelir d’autres sous les déblais », explique Lebon Nkulu, un enfant du quartier Kalukuluku déscolarisé, en agitant l’eau avec ses mains.
Patrick Tshanga, un autre enfant du quartier Kalukuluku déscolarisé, compagnon de jeu de Lebon Nkulu, précise : « Certains riverains cultivent cannes à sucre, haricots et patates douces ». Mais ces produits sont menacés par les feux de brousse et les jets d’eau du bassin. Malgré le danger, Ziro Nsenga et ses amis demandent des photos, oubliant un instant la police des mines qui vient si souvent briser leurs jeux.

Quand la mine défigure la montagne
Sur la route qui mène vers le village Tangani, en face des remblais massifs bouchant l’horizon, Chancelle Kutemba et Benedie Mwanza fuient la chaleur à l’ombre d’une maison en briques cuites. Elles sont assises sur une banquette en bois, adossées au mur, les visages tournés vers la boulangerie. Chancelle tient un bébé dans ses bras, tandis que les enfants s’agitent et jouent autour d’elles. À quelques pas, Guillain Kyembe et Kendjo Biayi, tous deux boulangers, s’activent au rythme d’une musique qui résonne doucement à leurs côtés.
Curieux de notre présence masculine au milieu des dames, Kyembe nous rejoint, emboîtant le pas à Biayi. Pour Kutemba, le vrombissement des engins s’est tu. « L’exploitation continue », dit pourtant Guillain en désignant les montagnes de débris. « Cette colline que vous voyez s’est complètement métamorphosée. Auparavant, elle était verte. On y montait pour cueillir des plantes médicinales », explique Biayi.
Aujourd’hui, cette pharmacie naturelle est inaccessible, écrasée ou ensevelie sous les décombres de minerais. Mwanza, berçant son bébé, ajoute : « Nous respirons la poussière qui se dégage de ces activités-là tous les jours, surtout quand la pluie ne tombe pas ».

Une barrière sanitaire menacée
À l’entrée du village Tangani, situé au nord de la Ruashi, Kerry Mwanangwe, 16 ans qui y réside, sert de guide sur une termitière pour contourner la surveillance militaire. De ce perchoir, on distingue quelques taches de verdure ayant survécu aux explosifs. Mais sur le chemin du retour, la marche est interrompue. Un cortège funèbre passe : sur le siège avant du taxi-bus jaune, à côté du chauffeur, un homme tient une croix noire en métal pointée vers le cimetière voisin.
Le cortège soulève une épaisse poussière ocre qui suspend le temps, un instant. Lorsqu’elle finit par se dissiper, elle laisse apparaître Maman Elizala. Cette grand-mère, revenant du champ, un sac blanc chargé de vivres sur la tête qu’elle soutient d’une main, se confie : « À l’arrivée de Chemaf, les agriculteurs ont été dédommagés avant d’être délocalisés. Puis, l’entreprise a rasé tout ce qui poussait sur cette zone afin d’y extraire le minerai ». Pour elle, la réparation est impossible : « Il y a trop d’acide. Si c’était à Luishia, ces entreprises paieraient des millions pour les dommages environnementaux ».

Quand le bouclier naturel cède
Pour le professeur Mylor Shutcha, la disparition des métallophytes ne prive pas seulement le sol de sa fertilité, elle anéantit les fonctions vitales de tout un écosystème.
« Lorsque ces espèces disparaissent, nous perdons d’abord des ressources génétiques irremplaçables », explique-t-il. « Ce ne sont pas n’importe quelles plantes. Elles sont les seules capables d’être utilisées dans des stratégies de remédiation pour soigner les sites pollués ».
Au-delà de l’écologie, le professeur souligne une perte économique majeure : « Ces végétaux sont le moteur de la chimie verte. Leur capacité unique à accumuler de fortes concentrations de métaux permet d’extraire des molécules à haute valeur ajoutée, et de produire des métaux biosourcés. C’est toute une industrie du futur, basée sur ces gisements végétaux, que l’on sacrifie ».
Enfin, le professeur alerte sur l’équilibre sanitaire de la région : « Ces plantes participent aux cycles biogéochimiques. En fixant le sol, leur végétation dense limite l’érosion et empêche le transfert latéral ou profond des métaux vers les zones environnantes. Elles sont le bouclier qui permet aux forêts voisines de rester saines. Les détruire, c’est briser les services écologiques qui protègent toute la province ».
Au regard de ces enjeux, les opérateurs miniers Ruashi Mining et Chemaf n’ont donné aucune suite à nos questions et demandes d’entretien. Nos démarches, menées par courriel et via les réseaux sociaux professionnels, de Lubumbashi aux sièges sociaux de Metorex à Johannesburg et de Shalina Resources à Dubaï, sont restées lettres mortes.
Image de bannière : Face à l’immensité de l’extraction dans une mine à ciel ouvert de Kinsevere, une végétation résiliente borde le gouffre de terre rouge du Haut-Katanga. Image de Yves Tshilelu pour Mongabay.
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