- La justice congolaise a interpellé en octobre 2025, quatre personnes pour trafic illicite de primates, notamment les chimpanzés.
- Ces personnes, en possession de plus de 40 primates, n’ont pas encore été jugées ; elles ont été remises en liberté provisoire.
- Les 30 animaux survivants, soignés au centre P-WAC, au Kongo Central, sont désormais hors de danger, selon la responsable du centre.
- Mais la prise en charge demeure un défi pour ce centre, dont la population a doublé.
La trentaine de primates sauvés des mains des trafiquants à Kisangani, en septembre 2025, dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), sont désormais en liberté dans la forêt du centre de réhabilitation du Project for Wildlife and Apes Conservation (P-WAC), situé au Kongo Central. Plusieurs d’entre eux ont suivi des soins intensifs au sein de ce centre de prise en charge des animaux sauvages, situé dans le sud-ouest, près de Kinshasa, la capitale de la RDC.
Le 19 septembre 2025, à Kinshasa, les agents de P-WAC ont réceptionné 38 primates en état critique auprès des autorités congolaises. Dr Amandine Renaud, primatologue et fondatrice de ce centre, décrit un « sauvetage extraordinaire ».
Habituellement, explique-t-elle, les captures se situent entre deux et trois animaux. « Là, il s’agissait de 38 primates : 35 petits singes et trois chimpanzés. Ils sont arrivés dans un état catastrophique. Trois étaient déjà morts au moment de la récupération. Le trajet de Kinshasa jusqu’au refuge a duré 21 heures, car il nous fallait nous arrêter toutes les deux heures, pour prodiguer des soins d’urgence à des bébés, qui pesaient à peine 300 ou 400 grammes », explique-t-elle au téléphone, à Mongabay.
Cinq petits singes, « qui étaient trop faibles pour être sauvés », n’ont pas survécu. Entassés dans des cages lors de leur transport entre Kisangani et Kinshasa, plusieurs avaient développé des maladies respiratoires et ont dû être placés en quarantaine à leur arrivée à P-WAC.
« L’un avait la queue brisée. Nous avons également dû procéder à trois amputations de la queue à cause de fractures ouvertes. On ne sait pas si ces fractures se sont produites dans les cases, où on les a trouvés, ou si c’est quand les chasseurs les ont attrapés. Il y en avait une, on ne sait pas pourquoi, qui avait l’os qui sortait complètement de la queue. Pour ce groupe, la quarantaine a duré près de cinq mois au lieu de trois, tant les maladies à soigner étaient nombreuses », explique Dr Renaud.
La quarantaine a pris fin en mars, assure la primatologue. Tous les survivants ont intégré une « deuxième vie » dans les enclos forestiers, « même si une femelle adulte souffre encore d’une maladie incurable du sang », explique la même personne.
Pour les chimpanzés, en revanche, le début a été difficile. « Les trois bébés chimpanzés étaient en état de choc profond suite à leur capture et à la séparation d’avec leur groupe. L’un d’eux était si triste qu’il se laissait presque mourir. Les chimpanzés sont très proches de l’humain émotionnellement ; le traumatisme de la capture est une blessure qui nécessite un suivi constant de nos équipes », explique Dr Renaud.

Les trafiquants en liberté, une procédure qui stagne à Kisangani
Interpellés par la police aidée par l’ONG Conserv Congo, quatre Congolais, en possession de trois chimpanzés et 43 singes, ont été présentés à un procureur à Kisangani, pour braconnage et trafic illicite de primates. Le trafic d’animaux sauvages, précisément celui des chimpanzés protégés en RDC, est interdit. Ces personnes risquent donc une peine d’emprisonnement d’un à dix ans ou une amende allant jusqu’à 2000 USD, conformément à une loi de 2014 (n°14/004 de 2014) sur la conservation de la nature.
Parmi les espèces capturées figurent la Lesula (Cercopithecus lomamiensis), espèce découverte récemment, les mangabeys et les singes de l’Hoest (Cercopithecus lhoesti). « Ces espèces, endémiques au bassin du Congo, sont toutes rares, menacées et essentielles à l’équilibre des écosystèmes forestiers », indique Adams Cassinga, le fondateur de Conserv Congo, une ONG congolaise spécialisée dans la défense et la protection de la faune.
Les personnes arrêtées à Kisangani ont été remises en liberté provisoire, a indiqué en octobre 2025, à Mongabay, Albert Lussumbe, procureur général près la Cour d’appel de Kisangani. Ce dernier avait repris ce dossier au procureur, qui avait ouvert l’instruction lors des arrestations.
« Alors que les animaux ont été remis à l’ICCN, ces gens continuaient à être en détention. C’est comme ça qu’on a recouru à mon autorité. J’ai demandé que le dossier me parvienne au parquet général de la Tshopo à Kisangani. J’ai constaté, en consultant le dossier, que les personnes arrêtées faisaient partie d’une association munie de documents délivrés par la République », indique Lussumbe.
Mais ces documents n’étaient plus valides, assure à Mongabay une source locale connaissant le dossier, et qui a préféré garder l’anonymat pour des raisons de sécurité. Bien plus, explique Cassinga, « personne ne peut détenir un animal totalement protégé », parlant des chimpanzés.

Un réseau de trafiquants étendu jusqu’à Kinshasa
Les trafiquants poursuivis dans cette affaire opèrent avec des braconniers locaux. Etablis particulièrement dans les territoires congolais de Bafwasende et d’Ubundu, dans les provinces de Tshopo et d’Uele, les braconniers capturent les animaux dans les forêts.
« Les grands trafiquants financent, arment et approvisionnent en munitions les chasseurs locaux, qui capturent les animaux dans les zones reculées. Ces chasseurs, souvent dans la précarité, ne perçoivent qu’une fraction dérisoire des gains, tandis que les véritables profits reviennent aux intermédiaires et exportateurs opérant à l’échelle régionale ou internationale », explique Cassinga.
Contacté par Mongabay, le directeur provincial de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), Gentil Kisangani, ne s’est pas prononcé à ce sujet, indiquant qu’il était absent lors du déroulement des faits. La cargaison interceptée avait été conduite au zoo de Kisangani, avant d’être acheminée à Kinshasa. Contacté le 16 mai dernier, le procureur Lussumbe a souligné que l’instruction était en cours, sans commenter la procédure.
En RDC, ces animaux sont capturés pour être vendus sur le marché international, principalement à partir de Kinshasa, la capitale congolaise. La suite du parcours implique Kampala en Ouganda, avant que les animaux ne rejoignent diverses destinations, notamment le Moyen-Orient et l’Asie, où ils servent comme animaux de compagnie ou de laboratoires, indique Cassinga. « Sur le marché noir international, un seul singe peut coûter jusqu’à 10 000 USD, ce qui fait de ce trafic un commerce extrêmement lucratif pour les réseaux criminels et une perte immense pour le pays », explique Cassinga.
D’après le rapport du Programme des Nations unies pour l’Environnement et celui de l’Interpol, le trafic de la faune sauvage génère chaque année 20 milliards USD de chiffre d’affaires, alors que 19 % des saisies mondiales de produits de faunes sont africains, d’après le rapport « World Wildlife Crime 2024 » de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).
En outre, la RDC a enregistré 287 primates illégalement exportés, d’après un décompte de 2024, se classant 4e sur les cinq principaux pays les plus touchés par la fraude faunique, juste après l’Ouganda (3000 cas), l’Afrique du Sud (499 rhinocéros tués) et le Cap vert (287 oiseaux marins), selon la base de données Wild Live Trade Portal.

S’occuper de plus de 70 primates sauvés des mains des braconniers
Pour Dr Amandine Renaud du centre P-WAC, les captures de septembre 2025 rappellent que le braconnage existe encore et mérite plus d’attention. « Il manque de moyens pour les écogardes, pour la police et pour les contrôles aux frontières. Le trafic ne passe pas que par le Kongo Central ; il irrigue toutes les frontières, vers l’Angola, le Rwanda, l’Ouganda et même jusqu’au Togo », souligne–t-elle.
« On devrait trouver plus de moyens pour que l’État puisse mieux prévenir, avoir plus d’agents et mieux contrer le braconnage. L’idéal n’est pas que nous recevions des singes, mais que les refuges n’existent plus. Si les refuges n’existent plus, ça veut dire qu’il y a plus de braconnage ».
Dans la forêt de P-WAC, entre temps, les nouveaux hôtes s’habituent aux nouveaux compagnons qui les y ont précédés. Mais le centre a dû suspendre d’accueillir de nouveaux individus, sa population ayant doublé. Gérer plus de 70 primates est « un stress permanent », dit Dr Renaud.
« Rien que pour la nourriture, il nous faut cinq tonnes de fruits par mois, soit environ 5 000 USD. Si l’on ajoute les salaires de nos 30 soigneurs et les soins vétérinaires, notre budget mensuel oscille entre 7 000 et 10 000 USD. On n’est pas comme à la capitale, où il y a beaucoup de laboratoires. Ici, il y a peut-être un ou deux laboratoires privés, et ça coûte excessivement cher. Comme nous sommes une ONG, nous dépendons entièrement des partenaires internationaux ».
Image de bannière : L’un des singes prend son biberon centre P-WAC, au Kongo Central. Image de P-WAC.org (mention de la responsable du centre) avec leur aimable autorisation.
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