- Au Burundi, des milliers de familles ont quitté leurs maisons après des inondations, des glissements de terrain ou des sécheresses à répétition.
- Longtemps associés aux guerres civiles et aux crises sécuritaires, les déplacements de population prennent aujourd’hui un nouveau visage : celui des catastrophes climatiques.
- Pourtant, dans un pays habitué aux réfugiés de guerre, les déplacés climatiques sont peu reconnus et insuffisamment pris en compte par les autorités, comme par une partie de la population.
À l’entrée du site des déplacés de Gateri, dans la province de Bujumbura, au Burundi, plusieurs stands d’organisations humanitaires sont visibles : l’UNICEF, le Programme alimentaire mondial (PAM), Concern Worldwide Burundi ou encore la Fondation Stamm.
Devant une petite habitation en tôle et en bâche, Bukuru Goreth surveille ses trois enfants. « Je suis mère de sept enfants. Il y a deux ans, nous avons quitté Gatumba, [toujours dans la région de Bujumbura, ndlr] après les inondations [de 2020 à 2025, ndlr]. Une nuit, l’eau est entrée partout. Ma fille d’un an a failli mourir noyée », raconte-t-elle.
La jeune femme explique que les autorités ont ensuite transféré sa famille vers Mubimbi, où, après, ils ont été obligés de se déplacer vers le site de Gateri, à cause des glissements de terrain, qui ont détruit leurs maisons et leurs champs. « Nous avons tout laissé derrière nous : notre maison, nos biens, notre vie. Aujourd’hui, nous survivons grâce à l’aide humanitaire. Certains enfants ont abandonné l’école. Nous avons de l’eau potable ici, mais la vie reste très difficile ».
Malgré les difficultés, traumatisée de voir sa maison submergée, elle n’a plus envie de retourner à Gatumba. « Nous sommes traumatisés. Quand il pleut, nous avons peur ».
Quelques mètres plus loin, Kantunze Divine vend quelques légumes devant sa tente. Avant es cycles d’inondations de 2020 (90 % de Gatumba submergé par les eaux), 2021 (des milliers de déplacés) et 2023 à 2025, elle vivait du petit commerce dans le quartier Mushasha II, à Gatumba.
« Ma maison a été détruite par les inondations. Aujourd’hui, je vis ici avec mes deux enfants. Nous avons des problèmes de nourriture, et nous n’avons pas de terres cultivables », explique-t-elle.
Pour survivre, elle tente de relancer un petit commerce. « Certaines aides arrivent en retard. Beaucoup de déplacés essaient de se débrouiller seuls, mais c’est difficile sans terres à cultiver ni travail ».
Elle demande aux autorités de donner des parcelles agricoles aux familles déplacées.

Mutambara : les oubliés des pluies torrentielles
À Mutambara III, dans la commune de Muhuta, situé à l’ouest du Burundi, près du lac Tanganyika, plusieurs familles déplacées vivent également dans des conditions précaires, après avoir fui les pluies torrentielles et les glissements de terrain.
Gabriel Ndayisaba, père de cinq enfants, assis sur un tronc d’arbre, raconte avoir quitté sa colline après l’effondrement d’une partie de sa maison. « Pendant la nuit, la pluie a emporté une partie du terrain. Nous avons fui avant que toute la maison ne s’écroule », dit-il.
Aujourd’hui, installé sur le site de Mutambara, situé dans la province de Rumonge, au sud-ouest du pays, près du lac Tanganyika, il affirme vivre dans l’incertitude. « Ici, nous sommes en sécurité, mais nous n’avons pas d’avenir clair. Nous dépendons de l’aide ».
Non loin de là, sur le même site, Chantal Niyonzima, déplacée depuis plus d’un an, explique que les pluies torrentielles et les glissements de terrain ont bouleversé toute sa vie. « Avant, nous cultivions nos champs. Maintenant, nous n’avons presque plus rien. Les enfants tombent souvent malades, et il devient difficile de vivre longtemps dans ces abris ».
Comme beaucoup d’autres déplacés, elle affirme ne pas savoir si elle pourra un jour retourner dans sa localité d’origine.
Pendant des décennies, au Burundi, fuir son village signifiait échapper aux bombes, aux massacres ou aux affrontements armés. Aujourd’hui, une autre forme d’exil se répand silencieusement : celle provoquée par le dérèglement climatique.

Dans plusieurs régions du pays, les inondations, des glissements de terrain, des pluies torrentielles ou des sécheresses prolongées contraignent des milliers de personnes à abandonner leurs maisons. Pourtant, cette réalité reste encore largement invisible dans un pays, où le mot « réfugié » renvoie d’abord aux conflits armés.
Des inondations, provoquées par la montée des eaux du lac Tanganyika, ont déplacé des milliers de personnes à Gatumba et sur la colline Gabaniro, dans les localités riveraines. Dans la province de Cibitoke, les pluies diluviennes détruisent régulièrement les maisons et les cultures. Dans la commune de Busoni, au nord du pays, la sécheresse a poussé, cette année, certaines familles à quitter leurs terres devenues improductives.
Des organisations internationales alertent également sur l’aggravation de la situation. Le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) souligne que des milliers d’enfants burundais ont été déplacés par les inondations et les catastrophes climatiques, ces dernières années.
Selon le chercheur indépendant, Gedeon Bizimana, qui travaille sur les déplacés climatiques au Burundi, les nombreux sites, accueillant les populations dans le pays, sont officiellement appelés « villages intégrés » plutôt que « site des déplacés ». Une appellation masquant parfois la réalité des déplacements forcés liés au climat.
« Beaucoup de Burundais connaissent les déplacés de guerre, mais peu comprennent aujourd’hui qu’on peut aussi être déplacé à cause du climat », explique-t-il.
Des catastrophes aggravées par la pression humaine sur l’environnement
L’aggravation rapide des catastrophes climatiques, notamment les fortes pluies liées au phénomène El Niño et la montée inhabituelle des eaux du lac Tanganyika, n’est pas uniquement liée aux aléas climatiques. Elle est aussi le résultat d’une pression humaine croissante sur les terres et les écosystèmes. Dans sa thèse intitulée « De l’Imbo au Mirwa. Dynamique de l’occupation du sol, croissance urbaine et risques naturels dans la région de Bujumbura », le professeur Bernard Sindayihebura montre que le Burundi a connu, depuis plusieurs décennies, une forte augmentation de sa population, qui a profondément transformé les paysages naturels.

Selon lui, l’urbanisation rapide, l’occupation anarchique des zones à risque, la pression sur les terres agricoles et la destruction progressive de certains espaces naturels ont favorisé l’augmentation des catastrophes, comme les inondations et les glissements de terrain. Ses travaux mettent aussi en évidence l’expansion des habitations dans des zones vulnérables proches des rivières, des montagnes ou du lac Tanganyika, exposant davantage les habitants aux catastrophes climatiques.
Pour Bernard Sindayihebura, ces crises montrent la nécessité de développer une véritable politique de prévention des risques naturels au Burundi, dans un contexte, où les effets du changement climatique aggravent encore les vulnérabilités existantes.
Des sites gérés comme des solutions temporaires
Au Burundi, la gestion des déplacés climatiques dépend principalement du ministère chargé de la Solidarité nationale, et de plusieurs plateformes humanitaires regroupant autorités locales, ONG et organisations internationales.
Dans plusieurs localités, les déplacés sont installés dans des « villages intégrés », censés être des solutions temporaires. À Mutambara, une autorité locale ayant requis l’anonymat, par peur de représailles administrives, affirme que l’administration tente d’accompagner les familles déplacées, malgré le manque de moyens.
« Nous collaborons avec eux pour les actes de naissance, les décès et certaines démarches administratives. Mais nous n’avons pas suffisamment de ressources financières pour répondre à tous les besoins », dit-il.
Selon cette source, les autorités encouragent aussi les déplacés à développer de petites activités génératrices de revenus.

Augustin Nkurunziza, employé d’une ONG intervenant dans les sites de déplacés rencontré dans un café, explique que les besoins sont immenses.
« Plusieurs organisations essaient d’aider selon leurs moyens : nourriture, eau, santé, éducation. Mais ce dont les déplacés ont réellement besoin, ce sont des terres cultivables et une stabilité durable », souligne-t-il.
Il ajoute que la réduction de certaines aides internationales fragilise davantage la situation humanitaire. « Avec la diminution de certains financements étrangers et l’arrivée des réfugiés congolais fuyant la guerre dans l’est de la RDC, les besoins humanitaires augmentent encore », indique-t-il.
« Tant que ces déplacements seront perçus uniquement comme des accidents isolés, il sera difficile de mettre en place de vraies politiques d’adaptation climatique », conclut Gedeon Bizimana pour dénoncer l’absence de conscience collective autour du danger que représentent les réfugiés climatiques.
Image de bannière : Une famille installée dans une petite tente de fortune après une pluie torrentielle dans la province de Cibitoke en 2025. Image de Landry Ingabire pour Mongabay.
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