- En RDC, les gardes forestiers (écogardes) sont régulièrement pris pour cibles par des braconniers et des groupes armés, tentés d’exploiter les ressources des aires protégées.
- Jusqu’en 2022, le Parc national des Virunga annonçait le chiffre de 200 morts en 20 ans.
- Mais des attaques visant même le personnel civil des lieux de conservation se multiplient. Ces violences s’inscrivent dans un contexte sécuritaire instable dans le pays, couplé avec un système de gouvernance écologique, que les experts pensent non adapté aux contextes locaux.
Le 3 mars 2026, un nouveau groupe armé attaque Lusinga, le quartier général du Parc National de l’Upemba, dans la province du Haut-Katanga, dans le Sud-est de la République démocratique du Congo (RDC). Sept personnes ont perdu la vie : quatre écogardes dont deux non-armés et trois membres du personnel civil du parc. Ce groupe armé, dénommé Mouvement debout Katanga pour la libération du Congo (MDKC), lié au M23, selon le gouvernement congolais, vient de faire ses premières annonces militaro-politiques. Il s’aligne sur l’envie de l’indépendance du Katanga et fustige la gouvernance de l’administration Tshisekedi.
L’armée a rapidement repris le contrôle du site dans cette région du Haut-Katanga, où l’autre groupe indépendantiste, le May-May Bakata-Katanga, a déjà mené plusieurs attaques contre le parc et son personnel. Mais le personnel soigne lentement ses plaies et ses traumatismes, et le parc qui affichait naguère des signaux intéressants de reprise, essaie de comprendre ce qui s’est passé.
Depuis 2017, Upemba est dirigé par l’organisation internationale Forgotten Parks en partenariat avec l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), organisme public responsable des aires protégées en RDC.
Selon Louise de Bruin, présidente-directrice générale de Game Rangers’ Association of Africa, l’attaque du 3 mars dernier constitue l’épisode le plus meurtrier qu’ait connu la conservation en Afrique, depuis l’embuscade ayant coûté la vie à 17 personnes dans le Parc national des Virunga en RDC, en 2020.
« En examinant les données des dernières années (en se limitant à la période 2020-2026), on observe que des homicides surviennent chaque année dans les parcs protégés. Il s’agit d’une tendance particulièrement alarmante », a-t-elle confié à Mongabay.

Gouvernance environnementale affaiblie et actions éparses
Cette insécurité trouve ses racines aussi bien dans le système congolais de conservation que dans le cadre sécuritaire global du pays, comme le fait remarquer Adams Cassinga, responsable de l’ONG congolaise de conservation Conserv Congo. Selon ce dernier, le modèle colonial de conservation n’a pas beaucoup évolué.
Exclus des activités agricoles, les parcs nationaux ne permettent ni la pêche ni la chasse, bien généralement. Dans ce contexte d’exclusion, les éco-gardes, veillant aux interdits, deviennent des cibles visibles et des symboles de l’autorité « dominatrice », analyse Michaël Batakunda, ancien agent chargé du développement communautaire à Upemba, contacté par Mongabay. En décembre 2022, le Parc Virunga annonçait un total de 200 rangers assassinés en 20 ans.
Or, souligne Batakunda, les envies non satisfaites des populations pour les richesses des parcs n’expliquent que partiellement les violences contre les agents de la conservation. Puisque, selon lui, ces violences sont à replacer avant tout dans le cadre de l’insécurité, que connaît le Congo dans plusieurs de ses régions.
« Quand on dit que le Congo a plus de 100 groupes armés, la plupart de ces groupes armés se sont retirés dans les recoins, où se trouvent les aires protégées. Ils veulent y imposer leur dictat, gagner de l’argent, commencer à se substituer à l’État », souligne Batakunda.

Les aires protégées sont devenues des zones de guerre
Pour ces groupes, largement actifs dans l’Est du pays, alliés à l’armée congolaise, au M23 ou opérant en solo, les ressources forestières, fauniques ou minières, qui se trouvent dans les parcs nationaux, permettent de se nourrir et de financer leurs activités.
De l’Upemba à Garamba, à la frontière soudano-ougandaise, les parcs nationaux congolais sont en effet traversés par les routes de la guerre et suivent ces mêmes ressources naturelles : or, cassitérite, bois, charbon de bois, etc. Les espèces fauniques phares de la région telles que les chimpanzés, les gorilles des montages, les éléphants, les zèbres, les hippopotames, ou l’Okapi, font alors régulièrement l’objet de braconnage.
L’attaque de Lusinga, dans ce cadre, comme le montre in fine cet article de Mongabay, rassemble ainsi à la fois les enjeux politiques, sécuritaires et économiques.
L’idée de protection communautaire des aires protégées devient alors difficile à concrétiser dans ce contexte où, fait remarquer Cassinga, la violence contre les agents de la conservation implique des membres des communautés voisines des aires protégées. Parmi ces derniers, plusieurs ne trouvent pas leur compte dans la protection de la nature sur laquelle les promesses de développement et de tourisme peinent à se concrétiser, par exemple, indique Cassinga.
« La conservation durable en RDC ne peut réussir que si elle agit sur toutes les dimensions du problème : gouvernance, développement local, sécurité et co-responsabilité des communautés. Notre modèle montre qu’il est possible de transformer les aires protégées en sources de bénéfices réels pour la population et pour la biodiversité », explique Cassinga.
La part de la population et l’implication de toutes les parties prenantes
Pour Batakunda, la gouvernance des parcs nationaux doit dépasser les ententes restreintes à l’instar des partenariats public-privé, au profit d’une gouvernance impliquant diverses parties prenantes.
Surtout, selon lui, la conservation dans le contexte économique précaire doit orienter les bénéfices vers les plus démunis. Il cite, par exemple, le projet énergétique du parc Virunga au service des communautés.
On notera, toutefois, que malgré son déploiement dans la région, le renversement significatif de la pression sur la forêt, en termes de bois-énergie sur le parc Virunga, n’est pas encore dûment rapporté depuis le déploiement de ce projet significatif.

Dans une réponse à la question de Mongabay sur la gouvernance intégrée des aires protégées transfrontalières, Hugo Mazzero, docteur en géographie à l’université Bordeaux Montaigne en France, avec une thèse sur la conservation transfrontalière, explique qu’une aire protégée peut contribuer à stimuler une économie, par exemple. « Cependant, elle implique aussi des limitations pour les pouvoirs locaux et les populations, par exemple en matière d’urbanisme. (…) Un des enjeux pour les acteurs conservationnistes est donc de parvenir à faire accepter socialement l’aire protégée, et à prendre des mesures, le cas échéant, pour limiter, voire stopper les interactions conflictuelles entre les populations et la faune », explique-t-il.
Dans ce contexte, explique la même personne, le recours aux médiateurs pastoraux, dans certaines aires protégées des Alpes en Europe, encouragent une meilleure cohabitation entre éleveurs, agents des parcs et les loups, parlant des conflits homme-faune. « De même, dans le côté mozambicain du parc transfrontalier du Grand Limpopo, il existe un programme (herding 4 health) pour former des éleveurs à mieux surveiller et regrouper leur bétail pour limiter les cas de prédation par la faune », explique Mazzero.
Repenser la conservation, spécialement dans les régions où elle génère des conflits comme en RDC, s’impose comme une urgence, selon Cassinga et Batakunda. Cela suppose, y compris dans la mise en œuvre des solutions envisageables, l’implication de toutes les parties prenantes.
Image de bannière : À cheval sur les provinces du Lualaba et du Haut-Katanga, cette ceinture cuivre-cobalt constitue une zone stratégique où la Chine, les États-Unis, la société publique congolaise Gécamines et d’autres acteurs internationaux se disputent les minerais sur des terres également utilisées par les communautés locales et les forêts de miombo. Image de Glody MURHABAZI / AFP.
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