- Une étude met en lumière un lien étroit entre les financements climatiques accrus et un risque réduit de conflit dans les pays en développement, une stratégie ayant déjà porté ses fruits au Soudan et en Éthiopie.
- Cet effet, qui s'explique en partie par l'atténuation de la concurrence et un meilleur accès aux ressources, est particulièrement marqué pour les fonds dédiés aux infrastructures hydrauliques et aux énergies renouvelables.
- La réduction de ces financements risque de provoquer une recrudescence des tensions et des instabilités dans les pays les plus vulnérables aux effets du changement climatique.
Alors que les puissances mondiales se désengagent des financements climatiques, une étude apporte des preuves directes indiquant qu’ils peuvent contribuer à la résolution des conflits entre les communautés dans les pays en développement. Ils semblent jouer un rôle de médiateurs dans les régions, où la pénurie de ressources, aggravée par les aléas climatiques, est souvent source de tensions.
L’aide internationale est généralement sollicitée pour compenser les déficits financiers et de gouvernance des pays vulnérables. Elle est octroyée pour aider les pays à faire face aux répercussions des conflits et des catastrophes naturelles. D’un autre côté, le changement climatique et la diminution des ressources, qui en résulte, sont de plus en plus reconnus comme étant des facteurs majeurs de pauvreté, d’inégalités et de conflits.
L’atténuation des effets du changement climatique figure donc parmi les principales voies de financements internationaux au cours de ces dernières décennies. Ce qui amène à penser que ces financements pourraient réduire le risque de conflits en favorisant la stabilité et en améliorant l’accès aux ressources.
Cependant, les travaux de recherche ont abouti à des conclusions mitigées, quant aux impacts réels des aides internationales sur les risques de conflit. Bien que visant à favoriser la stabilité, des études ont montré que l’aide internationale, en particulier les fonds alimentaires, peut attiser involontairement les conflits en fonction de la gouvernance et de la mise en œuvre des projets financés.
La nouvelle étude, publiée le 23 avril 2026, dans la revue Climate Policy, tranche la question en mettant en évidence un lien direct entre les financements climatiques et la diminution des conflits.
« Plusieurs études ont démontré que les investissements dans la protection sociale et les infrastructures contribuant à limiter les coûts économiques du changement climatique, comme l’irrigation, réduisent l’impact des aléas climatiques sur la fréquence des conflits », indique dans un courriel à Mongabay, Joël Ferguson, professeur adjoint de systèmes fonciers durables à l’ Institut Nelson d’études environnementales de l’université du Wisconsin-Madison, aux États-Unis, qui n’a pas participé à l’étude.
« Par conséquent, dans la mesure où le financement climatique encourage ces investissements, il est logique qu’il favorise également la paix », ajoute-t-il, tout en précisant que ses opinions sont principalement fondées sur des observations théoriques, plutôt que sur des résultats empiriques.

Des financements comme investissements dans la résilience
La nouvelle étude a analysé les données de 85 pays en développement entre 2000 et 2023. Le financement climatique y est défini comme un fonds international visant à favoriser la décarbonation (comme les infrastructures d’énergies renouvelables) et la résilience face aux effets du changement climatique (comme la pénurie d’eau et la sécheresse).
Les résultats ont montré que plus les financements climatiques étaient importants, plus l’incidence des conflits était réduite. Ce lien est particulièrement marqué pour les conflits liés aux ressources, les conflits à petite échelle et les conflits intraétatiques. Les financements dédiés aux infrastructures hydrauliques et aux énergies renouvelables, ainsi qu’aux services sociaux, semblent avoir l’effet le plus important en matière d’atténuation des conflits.
« En aidant les pays à faire face au stress climatique, notamment en réduisant la pénurie d’eau et la dépendance aux combustibles fossiles, il peut atténuer certaines des pressions sous-jacentes rendant les tensions locales plus susceptibles de dégénérer en conflit », explique dans un email à Mongabay la coauteure de l’étude, Xinrui Li de l’École d’économie de l’université du Sud-Ouest des finances et de l’économie, de Chine.
Les financements climatiques favoriseraient donc la paix en intervenant directement au niveau des facteurs de tension ou d’instabilité. « L’argument principal de l’étude est que le financement climatique fonctionne comme un investissement ex ante dans la résilience, en réduisant les vulnérabilités avant l’apparition de toute violence, plutôt que de réagir après qu’un conflit se soit produit », souligne à Mongabay, Dodji Komlan Aziandeke, spécialiste junior en adaptation et analyse climatique au Bureau Afrique de Climate Analytics, institut de recherche en politique climatique.
D’après l’expert qui n’a pas participé à l’étude de Li, cela pourrait s’expliquer par le fait que de nombreux conflits trouvent racine dans le manque de ressources et que les financements climatiques répondent à cet enjeu, en finançant les infrastructures améliorant l’accès à ces ressources.
Les financements climatiques seraient aussi moins sujets à la corruption, selon Aziandeke, car ils sont généralement orientés vers des projets d’infrastructures spécifiques et donc plus difficiles à s’approprier par les groupes armés. « De ce fait, il est moins susceptible d’alimenter les conflits, contrairement à d’autres formes d’aide », a-t-il souligné.
Ces financements contribuent également à améliorer le bien-être social sur le long terme en renforçant la résilience des populations, ce qui, à son tour, crée un cycle de confiance envers les institutions et réduisent les motifs de mécontentement.
Des exemples représentatifs de la corrélation « financement climatique-paix »
L’étude de Li et de ses collègues cite le Darfour, au Soudan, parmi les régions africaines, dont le financement climatique agit comme catalyseur de paix. « Cette région est depuis longtemps confrontée à la sécheresse, à la pénurie d’eau et à de graves pressions sur les moyens de subsistance, et les tensions entre agriculteurs et éleveurs au sujet de l’eau et des terres y ont été particulièrement marquées », explique Li.
D’après elle, le projet Wadi El Ku, financé par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), a permis l’amélioration de l’approvisionnement en eau grâce à la construction de petits barrages hydrauliques ayant permis de mieux gérer l’eau. Cela a atténué les conflits liés à cette ressource, réduit la méfiance des communautés agricoles et nomades envers les institutions et apaisé les tensions entre éleveurs et agriculteurs, qui en dépendaient.
« Le Soudan a également reçu un projet du Fonds vert pour le climat d’un montant de 25,6 millions USD, ciblant spécifiquement les infrastructures hydrauliques dans les zones à forte pression, établissant ainsi un lien direct entre le financement climatique et la prévention des conflits grâce à un meilleur accès à l’eau », ajoute Aziandeke.

L’Éthiopie constitue un autre exemple représentatif de la corrélation « financement climatique-paix ». Un rapport de l’Adaptation Fund indique une atténuation significative du stress hydrique des localités du pays, grâce à un projet d’adaptation au changement climatique. Ce dernier a fourni de nouvelles installations hydrauliques tout en proposant des formations professionnelles aux communautés locales, ce qui a apparemment réduit considérablement les conflits pour l’eau entre les agriculteurs et les éleveurs.
« Ce cas est particulièrement instructif, car il montre que le financement climatique ne résout pas directement tous les conflits ; il contribue plutôt à apaiser les tensions entre les différents groupes en améliorant l’accès à l’eau, en réduisant les difficultés liées aux moyens de subsistance et en favorisant l’utilisation et la gestion partagées des ressources par les communautés », souligne Li.
Baisse de financements climatiques : vers une recrudescence des conflits ?
Les résultats de l’étude pourraient amener à penser que la baisse de financement climatique pourrait replonger les pays vulnérables dans des cycles d’instabilité et de conflits. Il faut noter que les financements climatiques octroyés par les puissances mondiales, notamment les États-Unis, ont baissé drastiquement depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. Parmi les mesures de l’administration Trump, figure la suspension des versements au profit du Fonds vert pour le climat.
Li présente cependant un tableau plus nuancé de ce que cette réduction de fonds pourrait provoquer sur les risques de conflits. « Nos résultats montrent qu’un financement climatique plus important est associé à un risque de conflit moindre, ce qui ne signifie pas pour autant que toute réduction de ce financement puisse être directement interprétée comme entraînant inévitablement une augmentation des conflits », explique-t-elle.
Autrement dit, la baisse du financement climatique n’entraînerait pas nécessairement une recrudescence des conflits, mais réduirait plutôt les avantages de la coopération internationale dans la réduction de la vulnérabilité, l’atténuation des pressions sociales et le soutien à la stabilité. « Il ne s’agit pas seulement de financer des projets ; c’est aussi une forme importante de coopération internationale par laquelle les pays développés aident les pays en développement à faire face au changement climatique », précise la chercheuse.
Ferguson pense, de son côté, que la baisse des financements pourrait effectivement provoquer une recrudescence des conflits dans les pays vulnérables. Une étude du chercheur et de ses collègues met d’ailleurs en lumière un lien étroit entre un risque d’effondrement économique, les conflits violents et le réchauffement climatique provoqué par des émissions de gaz à effet de serre modérées ou élevées, dans les pays africains.
« Il est probable que la réduction des financements climatiques, ou de l’aide au développement, exacerbe les conflits dans le monde », explique-t-il. « Bien que certains éléments indiquent que l’aide elle-même puisse prolonger les conflits, je pense que les effets nets, en réduisant les capacités d’adaptation et en ralentissant la croissance, se traduiront vraisemblablement par une augmentation des conflits due à la diminution des financements ».
Aziandeke est du même avis. Selon lui, si un financement accru réduit les conflits liés aux ressources, sa réduction risque d’éliminer des facteurs essentiels de stabilisation. Le stress hydrique s’aggraverait, faute d’investissements suffisants, et les communautés résidant dans les régions pauvres en eau seraient confrontées à une concurrence accrue pour des ressources devenant plus rares.

Un nouveau facteur à considérer dans l’allocation des fonds climatiques
À la lumière de ces résultats, l’équipe de Li recommande aux organisations internationales et aux grands fonds climatiques de se concentrer davantage sur les régions, où la vulnérabilité aux aléas climatiques et le risque de conflit se recoupent. « Je pense que les financements climatiques ne peuvent être répartis équitablement que s’ils s’inscrivent dans le cadre plus large de la coopération internationale », a déclaré Li.
« En ce sens, l’équité ne signifie pas donner le même montant à chaque pays. Elle implique de reconnaître les différences en matière de responsabilité historique, de stade de développement, de vulnérabilité climatique et de capacité de réaction », souligne-t-elle.
Les auteurs de l’étude estiment également que les gouvernements devraient accorder plus d’attention aux investissements dans les infrastructures hydrauliques et d’énergies renouvelables, compte tenu de leur propension à réduire les risques de conflit et de concurrence pour les ressources.
« La « finance » climatique doit être considérée comme un véritable investissement. Si ces investissements génèrent des dividendes économiques sous forme de paix, il convient d’en tenir compte dans les décisions de redistribution. Même si cela ne se traduit pas directement dans les comptes, la valeur des conflits évités est considérable », dit Ferguson.
L’étude recommande par ailleurs une gouvernance inclusive impliquant les communautés locales et les groupes marginalisés. Il revient, aux responsables de la mise en œuvre des projets, d’aider les pays bénéficiaires à renforcer leurs stratégies de planification, de réalisation et de suivi des projets. Ceci, même dans des situations d’instabilité.
« L’équité ne doit donc pas être jugée uniquement à l’aune de l’efficacité carbone, mais aussi en fonction de la capacité du financement climatique à renforcer la résilience, à soutenir la stabilité sociale et à protéger les communautés vulnérables », conclut Li.
Image de bannière : Une habitation détruite suite aux inondations en République centrafricaine. Image de Zakalingba via Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).
Citations :
Yu, C. H., Shi, Y., Lee, C. C., Zhao, J., & Li, X. (2026). Climate finance as a catalyst for peace. Climate Policy, 1–15. https://doi.org/10.1080/14693062.2026.2645656
Moscona, J. 2025. « The Management of Aid and Conflict in Africa ». American Economic Journal : Economic Policy 17 (4) : 228–59. https://DOI : 10.1257/pol.20220219
Ferguson, J., Burke, M., Miguel, E., Hsiang, S., M, « Climate Change, Conflict, and the Risk of Economic Collapse in Africa, » NBER Working Paper 34320 (2025), https://doi.org/10.3386/w34320
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