- Depuis plus de quarante ans, Luis Arranz se consacre à la gestion des aires protégées en Afrique centrale, avec une approche profondément ancrée dans le terrain, nourrie par de longues missions à Zakouma, à la Garamba, à Dzanga Sangha et à la Salonga.
- Pour lui, le défi majeur de la conservation ne réside pas tant dans la conception de nouveaux plans que dans leur mise en œuvre concrète, qu’il s’agisse d’assurer le suivi des équipes, la logistique ou la continuité des opérations dans des zones reculées et difficiles d’accès.
- Le succès passe aussi par la capacité à relier la conservation aux moyens de subsistance locaux, notamment à travers le tourisme et d’autres activités génératrices de revenus liées aux aires protégées.
- Les progrès restent toutefois fragiles : les parcs dépendent fortement des financements extérieurs, évoluent dans des contextes de sécurité instables et peuvent rapidement se détériorer sans une présence continue sur le terrain.
Luis Arranz est arrivé en Afrique en 1980 avec pour seuls bagages un diplôme en biologie et une volonté farouche de travailler sur le terrain. Quelques semaines plus tôt, sans contacts ni trajectoire clairement définie, il avait quitté l’Espagne, au volant de sa petite Citroën 2CV, mis le cap vers le sud et traversé le Sahara sur plusieurs semaines, réparant sa voiture au fil des pannes. Le voyage était atypique, et le parcours qui s’ensuivit le fut tout autant, par sa forme comme par sa durée : plus de quarante années consacrées à la gestion des aires protégées en Afrique centrale.
Sa carrière l’a conduit en Guinée équatoriale, en Angola et en Amérique du Sud, mais c’est en Afrique centrale qu’il a réellement pris ses marques. Il a géré ou cogéré des parcs nationaux, comme Monte Alén, Zakouma, la Garamba et Dzanga‑Sangha, passant de longues années dans chacun d’entre eux, avant de s’établir à la Salonga. Cette continuité a façonné sa manière de travailler. Pour lui, le principal défi de la conservation ne réside pas tant dans la conception de nouveaux plans que dans leur mise en œuvre concrète. Il s’agit avant tout de comprendre ce qui peut fonctionner dans la durée et ce qui finit par céder.

Cette même idée revient tout au long de nos conversations menées en mars 2026, au fil de rencontres en forêt, dans les villages et lors de déplacements en République centrafricaine et en République démocratique du Congo (RDC). Arranz se montre sceptique face à l’importance excessive accordée aux processus de planification et aux analyses externes. Il préfère insister sur la mise en œuvre concrète de la politique de conservation. « Nous savons ce que nous avons à faire », dit‑il, évoquant le fossé qui existe entre les plans théoriques et la réalité du terrain. Selon lui, l’essentiel du travail repose sur la logistique, la communication et la gestion des équipes sur des territoires vastes et difficiles. Dans des sites comme la Salonga, où les routes sont rares et où les rivières ralentissent chaque déplacement, même les opérations de coordination les plus simples peuvent prendre plusieurs jours.
L’échelle de ces paysages impose ses propres limites. Arranz ne prétend pas qu’ils puissent être entièrement contrôlés. Bien que les patrouilles assurent une présence dans les zones prioritaires, et que les infrastructures permettent d’étendre leur rayon d’action, de grands vides subsistent. L’objectif, dans la pratique, est de maintenir une présence dans les secteurs clés pour dissuader les activités illégales et pouvoir intervenir en cas d’incident.
À ces contraintes s’ajoute une préoccupation constante pour Arranz, celle des relations avec les communautés locales. Son raisonnement est clair. Une politique de conservation qui ne tient pas compte des moyens de subsistance locaux est vouée à l’échec. Dans les zones où les populations dépendent de la forêt pour se nourrir ou assurer leurs revenus, les besoins immédiats orientent les décisions. Le soutien des communautés s’obtient généralement lorsque les aires protégées offrent des bénéfices tangibles, en matière d’emploi, de revenus ou de services.
Le tourisme a tout d’abord servi de levier pour tisser ce lien entre le parc et les communautés. À Dzanga‑Sangha, par exemple, un système de cogestion permet de partager les revenus entre le parc, le gouvernement et les communautés locales. Bien que l’échelle reste limitée, le modèle montre que la conservation peut générer des revenus locaux. Arranz cite également le développement d’autres activités liées aux aires protégées, dans une tentative plus large de réduire, au fil du temps, la dépendance aux financements extérieurs.
Cette dépendance reste toutefois considérable. Une grande partie du financement de la conservation dans la région provient encore de bailleurs internationaux, en particulier européens. Cette situation entretient une forme d’incertitude, les décisions de financement étant prises loin des parcs concernés. Pour Arranz, l’un des principaux enjeux consiste à déterminer quelle part de ces financements arrive réellement jusqu’aux opérations sur le terrain.

Le travail se déroule souvent dans un climat d’instabilité. Arranz a passé une grande partie de sa carrière dans des zones confrontées à la présence de groupes armés et de réseaux de braconnage organisés. À la Garamba, les attaques de l’Armée de résistance du Seigneur ont laissé des séquelles, détruisant des infrastructures et coûtant la vie à des amis et à des collègues. Ces expériences nourrissent sa vision de la conservation dans la région : un travail mené au milieu de contraintes sécuritaires et politiques, et non en marge de celles-ci.
Les gardes‑forestiers occupent une place centrale dans ce système. Ils parcourent de vastes territoires avec des moyens souvent limités et affrontent des risques rarement visibles en dehors de la région. Au fil de nos conversations, Arranz revient régulièrement sur leur rôle, évoquant à la fois leur engagement et les pertes accumulées année après année. Il nous confie que le rapatriement des corps aux familles reste l’un des aspects les plus éprouvants de son métier.
Pour lui, la conservation n’est pas une question en quête de nouvelles théories ou de nouveaux outils. Sa vision est plus pragmatique : lors de nos différents échanges, il insiste sur l’importance de la continuité des opérations et sur la rapidité avec laquelle les avancées peuvent être inversées dès que le soutien se tarit.
Après 46 ans passés sur le terrain, il se retire peu à peu de la gestion quotidienne, préparant la relève pour des parcs comme la Salonga ou Dzanga‑Sangha. Cette succession avance lentement. Le métier repose sur une expérience qui se construit au fil des années, mais rares sont ceux qui choisissent de rester suffisamment longtemps sur le terrain pour l’acquérir.
Sa motivation demeure constante. Il affirme préférer le travail de terrain à l’administratif et évalue la réussite d’après des critères simples, comme la survie de la faune. Son ambition, explique-t-il, est de laisser chaque parc en meilleur état qu’à son arrivée, et de veiller à ce que ces paysages restent intacts pour les générations futures.
L’entretien qui suit a été révisé et condensé.

Entretien avec Luis Arranz
Mongabay : Pourriez-vous revenir sur votre parcours, et nous dire comment vous en êtes venu à travailler dans le domaine de la conservation en Afrique centrale ?
Luis Arranz : Quand j’étais très jeune, c’est en regardant une émission sur la nature à la télévision espagnole que j’ai su que je voulais devenir biologiste et partir travailler en Afrique. Quelques années plus tard, je me souviens qu’à l’école, quelqu’un était venu nous conseiller sur les différentes études possibles. À la fin de cette séance d’orientation, je lui ai dit : « Désolé, mais je sais déjà ce que je veux faire ; je veux être biologiste ». Pour moi, il était hors de question de faire autre chose.
J’ai étudié la biologie à Madrid et, une fois mes études terminées, je n’avais qu’une idée en tête : partir en Afrique. À l’époque, au début des années 1980, ce n’était pas simple. Internet n’existait pas, il n’y avait donc aucun moyen de trouver un tel emploi à distance. J’ai alors pris ma voiture et je suis parti. J’ai traversé l’Espagne jusqu’au Maroc, puis le Sahara. Ma voiture, une Citroën 2CV, est tombée en panne à plusieurs reprises, j’ai dû la réparer en chemin. Le voyage a duré près de deux mois.

J’ai commencé à travailler en Guinée équatoriale, juste après le coup d’État, à une époque où l’Espagne commençait à renouer avec le pays. J’y ai occupé différentes fonctions avant de rejoindre un projet de conservation financé par la Coopération espagnole. Ensuite, j’ai travaillé dans plusieurs pays, en Bolivie, au Brésil et en Angola. Plus tard, j’ai rejoint le programme de Préservation des écosystèmes fragiles d’Afrique centrale (ECOFAC), financé par l’Union européenne (UE). Au fil des années, j’ai dirigé plusieurs parcs nationaux : Monte Alén pendant neuf ans, Zakouma pendant sept ans, la Garamba pendant sept ans, Dzanga‑Sangha pendant huit ans, et maintenant la Salonga.
Cela fait donc plus de 40 ans que je vis en Afrique, ce qui signifie que je suis très vieux.
Mais depuis le début, mon objectif est resté le même : j’ai toujours voulu travailler dans la conservation, sur le terrain.
Mongabay : Pour être précis, cela fait plus de 46 ans que vous travaillez sur le terrain. Comment concevez‑vous la conservation ? Qu’est‑ce qui fonctionne réellement ?
Luis Arranz : Parfois, on entend des discours du type : « nous allons protéger cette espèce, l’éléphant », par exemple. Mais sur le terrain, les choses ne fonctionnent pas comme cela. Tout est lié. On ne peut pas protéger l’éléphant tout en laissant d’autres espèces, comme le bongo, être décimées ou la forêt se dégrader. C’est un seul et même système.
Au fond, nous savons déjà ce qu’il faut faire. Le problème ne vient pas de la stratégie. Beaucoup de gens et de consultants viennent nous voir avec de très longs rapports, des plans de plusieurs dizaines de pages. Ils nous expliquent ce qu’il faudrait faire. Mais c’est moi qui suis ici. Et la réalité est simple : il faut être présent sur le terrain.
Il faut des gardes‑forestiers pour protéger le parc. Mais en parallèle, il faut aussi travailler avec les populations locales. Si on agit contre elles, cela ne peut pas fonctionner. La gestion des aires protégées doit se faire avec elles, afin qu’elles comprennent le projet et qu’elles l’appuient.
Pour les grands animaux, en particulier, il faut de vastes espaces. Et il faut protéger le système dans son ensemble : la forêt, la faune et les populations humaines. Si un seul maillon cède, tout s’effondre.
La conservation ne se résume donc pas à une espèce ou à une action isolée. Il s’agit d’être présent, de comprendre le terrain et de maintenir l’ensemble du système en fonctionnement.
Mongabay : Nombre de stratégies de conservation sont élaborées par des experts et des consultants externes. Comment évaluez‑vous le rôle de ce type d’expertise par rapport à l’expérience du terrain ?
Luis Arranz : Le problème, ce n’est pas que nous ne savons pas quoi faire. Tout le monde connaît les problèmes, et nous connaissons, globalement, les solutions. Mais les gens préfèrent produire de longs rapports, de plusieurs centaines de pages. Les consultants viennent m’expliquer ce qu’il faudrait faire, alors que c’est moi qui suis ici.
En réalité, les choses sont beaucoup plus simples : il faut être sur le terrain et comprendre ce qui s’y passe au quotidien. La plupart des problèmes sont des problèmes pratiques, essentiellement logistiques : comment se déplacer, comment approvisionner les équipes, et comment maintenir une présence continue.

Il est impossible de voir la situation telle qu’elle est réellement sans être sur place. On ne peut pas gérer un parc comme celui-ci depuis un bureau en Europe. Il faut des gardes‑forestiers sur le terrain, travailler avec les populations locales et réagir à ce qui se passe réellement, et non à ce qui est écrit dans un rapport.
Pour moi, la conservation ne consiste donc pas à produire davantage de documents. Il s’agit d’être présent, de résoudre les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présentent et de faire fonctionner les choses dans la réalité.
Mongabay : Vous avez souligné l’importance de travailler avec les communautés locales. Pourquoi cette collaboration est‑elle si cruciale pour le succès de la conservation ?
Luis Arranz : Parce que si vous travaillez contre les populations locales, votre travail est voué à l’échec. Il faut travailler avec elles. Il faut gérer le parc avec elles, afin qu’elles comprennent ce que vous faites et pour quelles raisons.
Sans leur confiance, vous n’obtiendrez aucun soutien. Et lorsque les gens se sentent lésés, ils peuvent aller très loin : vous attaquer, brûler votre voiture, vos installations, absolument tout. Il faut donc dialoguer avec eux, leur expliquer ce que vous faites, et les associer au projet.
En même temps, il faut comprendre leur réalité quotidienne. Pour beaucoup ici, la priorité est de manger chaque jour. On ne peut pas demander à quelqu’un de protéger les éléphants s’il a faim. En revanche, s’il constate que la présence des éléphants peut lui apporter un emploi, un revenu et des perspectives, alors il sera plus enclin à soutenir la conservation.
C’est ce que nous avons observé avec le tourisme. Les populations locales accompagnent les visiteurs dans la forêt et constatent qu’un animal vivant vaut bien plus qu’un animal mort. Un éléphant mort fournit de la viande pour quelques jours, tandis qu’un éléphant vivant génère des bénéfices pendant des années.
L’essentiel, c’est que les communautés locales perçoivent l’aire protégée comme un avantage pour elles. Sans cela, la conservation ne peut pas fonctionner.
Mongabay : Vous avez souligné l’importance de relier la conservation aux moyens de subsistance locaux. En quoi les incitations économiques influencent‑elles la réussite ou l’échec de la conservation ?
Luis Arranz : C’est là tout l’enjeu. Pour beaucoup de personnes ici, la priorité est de manger chaque jour, et il est difficile de leur demander de protéger les éléphants ou les forêts si elles ne perçoivent pas d’avantages directs.
La logique est donc simple : les populations locales doivent voir concrètement les bénéfices que leur apporte la conservation. Si, grâce au parc, elles peuvent avoir un emploi, un revenu ou des perspectives, elles soutiendront les projets de conservation. Sinon, elles s’en détourneront.

Et on le voit très clairement avec le tourisme. Quand les visiteurs arrivent, ils partent en forêt avec les Ba’aka, font appel à des guides locaux et séjournent dans les lodges. Une partie des revenus revient directement aux communautés. Les habitants comprennent alors qu’un animal vivant vaut bien plus qu’un animal mort. Un éléphant abattu ne fournit de la viande que pendant quelques jours, alors qu’un éléphant vivant peut générer des revenus pendant des années.
Mais le tourisme ne suffit pas. Nous cherchons aussi à développer d’autres activités liées au parc. À la Salonga, par exemple, nous travaillons sur toute la filière du cacao, de la production à la vente, en passant par la transformation en chocolat et le transport. L’objectif est de maîtriser l’ensemble de la chaîne. Si les habitants voient que le parc leur permet de produire quelque chose et d’en tirer un revenu, ils poursuivront ces efforts quand nous serons partis.
La conservation ne peut donc pas dépendre uniquement de bailleurs internationaux. Nous devons évoluer vers un système dans lequel le parc génère de la valeur localement. C’est la seule façon d’assurer sa pérennité.
Mongabay : Vous décrivez le tourisme comme une composante centrale de votre modèle. Comment, selon vous, l’écotourisme peut-il devenir un moteur de la conservation ?
Luis Arranz : Le tourisme est l’un de nos outils les plus efficaces, car il donne une valeur économique directe à la conservation. Quand les visiteurs viennent ici, ils ne se contentent pas d’observer les animaux : ils créent des emplois et génèrent des revenus, ce qui soutient le système dans son ensemble.
À Dzanga‑Sangha, nous gérons le parc conjointement avec le WWF et le gouvernement. Les revenus sont partagés : une partie reste au sein du parc pour couvrir les opérations, une autre revient au gouvernement, et une dernière est destinée aux communautés. Cette part communautaire est essentielle, car elle permet de financer le développement local : salaires, petits projets, soutien aux associations. Les bénéfices sont alors concrets pour les habitants.
Notre structure est encore relativement petite. Nous accueillons entre 700 et 800 touristes par an, ce qui représente entre 800 000 et 900 000 USD de revenus. Une fois les coûts couverts, il reste peut‑être 400 000 USD pour assurer le fonctionnement du parc. Ce n’est pas encore suffisant, mais cela donne une idée du potentiel.
Et ce potentiel est en réalité beaucoup plus important. Avec 3 000 à 4 000 touristes par an, nous pourrions générer plusieurs millions d’euros et réduire fortement notre dépendance aux bailleurs. C’est notre objectif.
Mais le tourisme ici ne sera jamais comparable au Serengeti ou au Masai Mara, où des centaines de voitures se regroupent chaque jour autour d’un même animal. Ici, les visiteurs recherchent autre chose : une expérience authentique, la quiétude de la forêt, la possibilité d’observer des gorilles ou des éléphants sans une foule de touristes.

Nous devons aussi être plus ambitieux. En Afrique centrale, on pourrait imaginer un circuit unique autour des quatre grands singes : le gorille des plaines, le gorille de montagne, le bonobo et le chimpanzé, le tout dans un seul voyage. Il existe une clientèle prête à payer pour ce type d’expérience.
La vraie limite n’est ni la forêt ni la faune, mais la sécurité et l’image du pays. Si un pays est perçu comme dangereux, les touristes ne s’y aventureront pas. Mais dans un contexte de paix, je suis convaincu que le tourisme pourrait fortement se développer.
En fin de compte, le tourisme permet aux communautés de comprendre que les animaux ont plus de valeur vivante que morts. Et quand cette idée s’installe localement, la conservation se renforce durablement.
Mongabay : Vous avez travaillé dans des environnements très difficiles. Comment les conflits et les groupes armés influencent‑ils la conservation sur le terrain ?
Luis Arranz : L’impact est très important sur le terrain. Dans certains endroits, la conservation ne se limite pas à la protection de la faune : c’est aussi une question de sécurité. À la Garamba, par exemple, nous étions entourés par l’Armée de résistance du Seigneur. Au début, nous n’étions pas en conflit direct, mais lorsque les armées ougandaise, américaine et congolaise ont attaqué leur camp, tout a basculé.
Ils ont attaqué notre quartier général pendant les fêtes de Noël. Ils ont tué de nombreuses personnes et incendié nos voitures, nos avions et nos installations. Ensuite, pendant des années, ils ont circulé dans la zone, enlevant des enfants dans les villages. Nous avons eu de nombreux affrontements avec eux, avec des échanges de tirs. Au fil du temps, nous avons réussi à secourir plus de 200 enfants.
Nous avons aussi perdu de nombreux employés. À la Garamba, 37 de mes gardes‑forestiers ont été tués par l’Armée de résistance du Seigneur. Ailleurs, la situation est similaire. À Zakouma, par exemple, j’en ai perdu 12 face aux braconniers. Et dans les Virunga, les pertes sont régulières elles aussi. Cela fait partie de la réalité du terrain.

En outre, il y a des braconniers venus de l’extérieur, parfois du Soudan ou d’autres régions, et même des trafiquants. Ce ne sont pas des activités marginales : ce sont des réseaux organisés et armés.
Aujourd’hui encore, dans certaines zones d’Afrique centrale, différents groupes armés continuent de circuler, souvent attirés par l’or ou les diamants. Cela crée un climat très hostile. Il n’y a pas forcément d’affrontements directs, mais l’insécurité est permanente.
Pour la conservation, les répercussions sur l’ensemble du système sont considérables. Cette insécurité limite les zones où l’on peut se déplacer et patrouiller. Elle conditionne aussi la venue de touristes ou d’investisseurs. Dans certains parcs, on arrive à travailler sans trop de risques. Dans d’autres, c’est extrêmement dangereux.
Quand on pense à la conservation, on imagine souvent les animaux et les forêts. Mais ici, on travaille aussi dans un contexte de conflit, d’instabilité et d’intérêts concurrents. Et il faut composer avec tout cela au quotidien.
Mongabay : Vous avez évoqué les dangers auxquels les gardes‑forestiers sont confrontés. À quoi ressemble cette réalité, et comment percevez‑vous leur rôle ?
Luis Arranz : On ne mesure pas toujours ce que signifie être garde‑forestier ici. Ce sont des personnes qui gagnent très peu et qui, pourtant, risquent leur vie chaque jour. Ce sont elles qui sont sur le terrain et qui font le vrai travail.
Et dans de nombreux parcs, nous avons payé un lourd tribut. Pour moi, le plus difficile dans ce métier n’est ni la logistique ni le financement, mais le fait de devoir ramener le corps d’un garde‑forestier à sa famille. C’est une épreuve qui marque à vie.

Par ailleurs, le travail est très peu reconnu. On critique souvent les gardes‑forestiers, alors que la grande majorité d’entre eux sont très compétents et très professionnels. Ils travaillent dans des conditions extrêmement difficiles, face à des braconniers armés, voire à des groupes armés.
Et parfois, on nous demande d’accomplir ce travail sans les outils adéquats. Lorsque nous demandons des armes pour qu’ils puissent se défendre, certains bailleurs refusent. Pourtant, on ne peut pas protéger les éléphants contre des braconniers professionnels sans moyens. Si quelqu’un tente de voler la Joconde, la police est armée. Alors pourquoi en serait‑il autrement ici ?
Pour moi, les gardes‑forestiers sont essentiels. Sans eux, il n’y a pas de conservation possible. Ils ont besoin de soutien, de respect, et de moyens pour travailler en sécurité.
Mongabay : Vous avez mentionné que nombre des défis que vous rencontrez sont d’ordre logistique. Pouvez-vous nous dire à quoi ressemble le travail au quotidien dans un parc comme la Salonga ou Dzanga‑Sangha ?
Luis Arranz : C’est vrai que les enjeux sont avant tout logistiques. Quand on parle de conservation, on pense souvent à la faune ou à la recherche, mais ici, les questions essentielles sont très concrètes : les déplacements, le ravitaillement et la capacité à maintenir une présence sur le terrain.
À la Salonga, par exemple, les déplacements sont particulièrement complexes, car les routes sont inexistantes. Vous partez à moto, puis vous marchez pendant des jours. Le territoire est traversé par des rivières qui suivent souvent des axes parallèles, ce qui oblige parfois à faire de très longs détours pour rejoindre l’autre rive. Rien n’est simple, et tout prend du temps.

À notre arrivée ici, il n’y avait presque rien : pas d’infrastructures, très peu d’équipements, et des conditions de vie très rudimentaires. Il a donc fallu tout construire. Nous avons bâti des ponts, des camps et des pistes. Nous avons déplacé des milliers de mètres cubes de terre à la main pour aménager une piste d’atterrissage. Nous avons acheté des bateaux, des motos et des véhicules. Aujourd’hui, nous avons même nos propres mécaniciens pour assurer leur entretien.
Mais malgré ces avancées, le travail reste extrêmement difficile. En Europe, avec une voiture, tout est simple. Ici, tout se fait à pied et à la main. Parfois, il faut 15 à 20 jours pour recevoir les informations d’une patrouille, faute de moyens de communication fiables.
Et l’étendue du territoire complique encore les choses. Même avec plus de personnel, davantage d’équipements et un centre de commandement pour assurer le suivi des patrouilles, il est impossible de couvrir l’ensemble du parc. Certaines zones restent inaccessibles.
C’est pour cela que j’insiste sur l’importance du terrain. La conservation dépend de notre capacité à maintenir notre présence au sein du parc, à nous déplacer, à communiquer et à réagir. Sans cela, aucune protection n’est possible.
Mongabay : Un parc de la taille de la Salonga peut-il réellement être protégé dans sa totalité ?
Luis Arranz : Non, un parc comme la Salonga est tout simplement trop vaste. Même avec plus de gardes‑forestiers, de matériel, de patrouilles, il est impossible de couvrir le parc dans son intégralité.
Nous avons pourtant fait de belles avancées et amélioré beaucoup de choses. Nous avons aujourd’hui plus de personnel, plus de patrouilles, un centre de commandement, un meilleur suivi des déplacements. Nous savons où se trouvent les équipes et pouvons réagir plus rapidement. Mais malgré cela, de vastes zones restent inaccessibles. Nos moyens sont encore insuffisants pour tout couvrir.
L’idée n’est donc pas de tout contrôler, mais d’être présent là où c’est essentiel. Nous nous concentrons sur les zones clés : celles qui subissent le plus de pression, celles qui sont habitées par les animaux, celles où les risques sont les plus élevés. Nous essayons de construire davantage de bases et d’étendre progressivement notre couverture.
Mais dire que nous allons couvrir l’intégralité du parc… c’est illusoire. Il faut rester réaliste.

Dans un contexte comme celui-ci, la conservation repose sur la capacité à établir des priorités et à maintenir une présence suffisante pour dissuader les activités illégales, même sans couvrir l’ensemble du territoire. Si les braconniers ou les trafiquants savent que les gardes-forestiers peuvent intervenir à tout moment et qu’il existe un certain contrôle, cela suffit déjà à modifier les comportements.
Il ne s’agit donc pas d’un contrôle total, mais d’une présence stratégique.
Mongabay : Quelle place occupent les technologies dans votre travail, et quelles sont leurs limites dans des parcs comme la Salonga ou Dzanga‑Sangha ?
Luis Arranz : Les technologies nous aident au quotidien, bien sûr. Aujourd’hui, nous pouvons suivre les patrouilles, savoir où se trouvent nos équipes, et analyser les données d’une manière qui n’était pas possible auparavant. Le suivi acoustique, par exemple, nous permet de détecter la présence de bonobos. Dans certaines zones, nous les entendons huit ou neuf jours sur dix. Cela nous aide à mieux cibler nos efforts.
Mais il faut rester réaliste quant à leurs limites. Dans une forêt dense, par exemple, un drone devient quasiment inutile sous la canopée, la visibilité y étant extrêmement limitée. La communication reste également un défi. Il faut parfois plusieurs jours pour qu’une patrouille transmette des informations, faute de réseau fiable.

En somme, ce qui compte vraiment, ce sont les personnes sur le terrain. Il faut des gardes‑forestiers présents, qui connaissent la forêt, qui savent se déplacer et réagir. Et il faut établir de bonnes relations avec les populations locales. Si des braconniers arrivent dans un village à la recherche d’un pisteur, quelqu’un nous avertit. C’est ainsi que nous pouvons les intercepter avant qu’ils ne tuent l’éléphant.
Donc oui, les technologies sont des outils précieux. Grâce à elles, nous gagnons en efficacité et nous sommes mieux organisés. Mais elles ne remplaceront jamais la présence humaine sur le terrain. Ici, la conservation repose encore sur l’intelligence humaine, l’expérience des équipes, et la confiance établie avec les communautés locales.
Mongabay : Vous avez travaillé sous différents modèles de conservation au fil des décennies. Pourriez-vous nous dire ce qui a changé ?
Luis Arranz : Quand j’ai commencé, le système était très différent. Les bailleurs versaient directement des fonds au gouvernement, qui nommait ensuite un directeur pour gérer le parc. Dans de nombreux cas, cela ne fonctionnait pas. Les financements n’arrivaient pas jusqu’au terrain, et les parcs étaient mal gérés.
Aujourd’hui, nous utilisons un autre modèle, fondé sur un partenariat entre une ONG, comme le WWF, et le gouvernement. On peut parler de partenariat public‑privé. Un accord est signé avec le ministère pour la cogestion du parc. Le WWF nomme un directeur et le gouvernement, un directeur adjoint. Le poste de conservateur revient à un représentant de l’État, et chaque service fonctionne en binôme. Il s’agit donc d’une véritable gestion partagée.
Ce qui est important, c’est que les fonds ne transitent plus par le Trésor public. Ils sont, en théorie, directement alloués à la gestion du parc. Et cela change beaucoup de choses, car les ressources peuvent réellement être affectées aux opérations sur le terrain : gardes‑forestiers, infrastructures, logistique, tout ce qui est nécessaire au bon fonctionnement du parc.
Ce modèle permet également de responsabiliser davantage les acteurs. L’État est partie prenante, ce qui garantit une appropriation du projet au niveau national, tandis que l’ONG veille à la mise en œuvre effective des activités sur le terrain. C’est une question d’équilibre.
Mais la réalité est plus nuancée. Nous restons très dépendants des financements internationaux, notamment en provenance de l’Union européenne. Et je dois être honnête : une part significative de ces fonds théoriquement dédiés à la conservation est absorbée hors du continent africain, par la bureaucratie, les séminaires et les conférences, qui sont le plus souvent peu utiles. Le jour où cet argent arrivera réellement sur le terrain, tout sera plus simple.
Cela dit, ce système est tout de même bien meilleur que l’ancien. Il nous permet de mettre en œuvre nos activités, d’assurer une présence sur place et de continuer à faire fonctionner le parc.
En fin de compte, ce qui importe, ce n’est pas la structure sur le papier, mais la capacité à protéger la faune et à travailler avec les populations. À l’heure actuelle, le modèle de partenariat public-privé est la meilleure option que nous ayons trouvée.
Mongabay : En Afrique centrale, la conservation repose souvent sur des financements internationaux. Comment percevez‑vous cette dépendance, et quelles difficultés entraîne-t-elle sur le terrain ?
Luis Arranz : Aujourd’hui, la plupart des financements viennent de l’extérieur, principalement de l’Union européenne et de la Coopération allemande. Ce soutien est crucial. Sans lui, de nombreux parcs ne pourraient tout simplement pas fonctionner. Ces fonds couvrent les salaires des gardes‑forestiers, les opérations, la logistique ; en résumé, tout ce qui nous permet d’assurer une présence sur le terrain.
Mais cette situation crée aussi une dépendance. Nous sommes tributaires de décisions prises loin du terrain, qui peuvent évoluer très rapidement. Nous avons connu des réductions ou des suspensions de financement, avec des effets immédiats. Or, les projets de conservation exigent une stabilité à long terme, car ce n’est pas un travail que l’on peut mener sur deux ou trois ans avant de passer à autre chose.

Autre difficulté : les fonds n’arrivent pas tous sur le terrain. Une part importante est consacrée à la planification ou à l’administration. Ces fonctions sont, certes, nécessaires, mais on a parfois l’impression que l’objectif est de produire des rapports et des plans de gestion plutôt que de protéger les parcs. La priorité doit être de préserver les parcs, puis de rendre compte de ce qui a été réalisé.
Dans un contexte comme celui-ci, ce qui importe vraiment, c’est ce qui arrive jusqu’au terrain : le soutien aux gardes‑forestiers, les infrastructures et les programmes communautaires.
Pour moi, la priorité est donc de veiller à ce qu’un maximum de financements se traduise en réelle capacité d’action sur le terrain.
C’est aussi la raison pour laquelle nous essayons de diversifier les sources de revenus. Le tourisme fait partie des solutions. Le développement d’activités économiques locales liées au parc en est une autre. L’idée est de réduire progressivement ce phénomène de dépendance et de bâtir un système où la conservation repose davantage sur les ressources locales.
Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais c’est la direction à suivre si nous voulons assurer la pérennité des parcs.
Mongabay : Vous avez consacré des dizaines d’années à mettre en place des programmes de conservation. Quel regard portez-vous sur la dimension temporelle de ce travail, sachant que les progrès peuvent rapidement s’inverser ?
Luis Arranz : La conservation est un travail de longue haleine. Pour construire quoi que ce soit, qu’il s’agisse de reconstituer une population ou de mettre en place un système de gestion efficace, il faut compter de nombreuses années, parfois des décennies. Cela exige de la patience et une présence continue sur le terrain, en poursuivant le travail, étape par étape.
Mais en même temps, les avancées restent fragiles. Ce que l’on construit en 20 ans peut être détruit très rapidement. Je l’ai observé de mes propres yeux. Zakouma, par exemple, abritait encore plus de 3 500 éléphants quand je suis parti en 2007. Un an seulement après l’arrêt du projet, les braconniers en avaient abattu environ 3 000. Il faut énormément de temps pour reconstituer une population, mais très peu pour la décimer.

C’est également vrai pour les parcs. Si nous quittions les lieux demain, les équipements et les infrastructures seraient rapidement pillés, et en six mois, il ne resterait plus rien. La pression est constante.
On se retrouve donc face à un dilemme. La conservation exige un engagement à long terme, mais en même temps, nous travaillons dans un contexte où tout peut basculer très vite, qu’il s’agisse des financements, de la sécurité ou de la situation politique.
D’où l’importance de la continuité. La conservation ne peut pas être envisagée comme un projet à court terme. Elle doit s’inscrire dans la durée, s’adapter aux événements, et être résiliente malgré les aléas. Sinon, tous les efforts peuvent disparaître très rapidement.
Mongabay : Dans les paysages où les communautés et la faune partagent le même espace, quelles sont, selon vous, les limites de la cohabitation ?
Luis Arranz : Il faut être réaliste. La cohabitation entre les communautés et la faune sauvage est possible, mais seulement jusqu’à un certain point, en particulier avec la grande faune.
Si vous vivez dans un village et que les éléphants viennent détruire vos cultures, ou si un lion menace la sécurité de vos enfants, vous n’accepterez pas cette situation. Pour les gens ici, la priorité, c’est de survivre. Dès lors que la faune représente un risque direct ou une perte matérielle, tout peut basculer.
C’est un phénomène que nous observons de plus en plus. Dans certaines zones, les installations humaines gagnent de plus en plus de terrain sur l’habitat de la faune, ce qui multiplie les conflits et rend la situation extrêmement difficile à gérer.

C’est pourquoi les grandes espèces ont besoin de vastes aires protégées, où elles peuvent vivre à l’abri d’une pression constante. On ne peut pas prétendre protéger les éléphants s’ils sont en contact permanent avec les cultures et les villages.
Parallèlement, il est indispensable de collaborer avec les communautés locales. Il faut les aider à trouver des solutions, réduire les conflits autant que possible, et veiller à ce que la conservation leur apporte des avantages concrets. Mais il faut aussi rester lucide.
En définitive, la cohabitation a ses limites. Tout est question de gestion de l’espace. Si la pression devient trop forte, le modèle ne fonctionne plus – ni pour les populations ni pour la faune.
Mongabay : Vous avez évoqué des changements au sein des communautés locales. Comment les savoirs traditionnels évoluent-ils au sein de ces paysages ?
Luis Arranz : Une grande partie des savoirs traditionnels est en train de disparaître. Autrefois, les Ba’aka connaissaient la forêt sur le bout des doigts : ils savaient comment traquer les animaux, trouver de la nourriture, vivre entièrement de ses ressources. Ces savoirs existent encore aujourd’hui, mais ils tendent à disparaître.
Les jeunes ne souhaitent pas toujours perpétuer ce mode de vie. Ils préfèrent rester au village, attirés par l’accès à la musique, à l’électricité ou à d’autres perspectives. La vie en forêt est rude, et beaucoup se tournent vers d’autres horizons.

Nous essayons de préserver une partie de ce savoir. Par exemple, nous avons mis en place des programmes où les aînés transmettent leurs connaissances aux jeunes, que ce soit sur la forêt, les traditions ou la musique. Mais ce n’est pas simple.
Cette érosion du savoir se retrouve partout, pas seulement ici. Il en va de même chez les Inuits ou les peuples autochtones d’Amérique : les cultures évoluent. Mais lorsque ce savoir disparaît, la conservation en est également affectée, car cette compréhension intime de la forêt est essentielle.
Mongabay : Au‑delà de l’application des lois et de l’écologie, vous misez sur l’éducation, la sensibilisation et les services sociaux. En quoi ces domaines sont‑ils importants pour la conservation ?
Luis Arranz : Parce que la conservation ne peut pas exister seule. Se concentrer uniquement sur la protection des animaux en ignorant les populations locales ne fonctionne pas. Il faut aussi savoir soutenir, de manière concrète, les communautés qui vivent aux abords du parc.
Nous utilisons différents moyens pour y parvenir. Par exemple, nous avons créé une radio communautaire qui couvre plus de 100 kilomètres et diffuse les programmes en langues locales et en sango, afin que chacun puisse comprendre nos messages. Le soir, les familles se réunissent pour l’écouter. Ce n’est pas seulement un outil d’information, c’est aussi un espace de divertissement, que nous utilisons pour expliquer l’importance du parc et transmettre des messages sur la conservation, la santé et la vie quotidienne.
Nous avons aussi mis en place un programme « Une seule santé » (One Health). Un médecin se rend dans les villages pour offrir des soins gratuitement. Nous soutenons les écoles, contribuons à la construction et à l’entretien des routes, et travaillons à l’amélioration des services de base. Ce sont des éléments qui comptent immédiatement pour les communautés.

Le Centre des droits humains joue lui aussi un rôle central. Si un membre de la communauté, en particulier parmi les Ba’aka, est victime d’exploitation ou rencontre un problème, il peut s’y adresser. Le centre examine les situations et, si nécessaire, assure un soutien juridique. Cela contribue à instaurer la confiance, car les habitants voient que notre présence ne se limite pas à faire respecter les règles, mais vise aussi à les protéger.
L’éducation est un domaine plus complexe. Beaucoup d’enfants commencent l’école, mais tous ne poursuivent pas leur scolarité. Certains doivent travailler, ou à certaines périodes, comme à la saison des chenilles, ils quittent l’école pour aider leurs familles dans la forêt. Nous essayons donc de nous adapter, en envoyant même parfois des enseignants dans la forêt.
Tout cela répond à la même logique : si les populations voient que le parc leur apporte des bénéfices, au-delà du tourisme, à travers des services, un soutien et du respect, elles seront plus susceptibles de soutenir la conservation.
Il ne s’agit pas d’un travail distinct. C’est une composante du système.
Mongabay : Vous travaillez en Afrique centrale depuis des décennies. Quelle est, selon vous, l’idée reçue la plus répandue à l’étranger ?
Luis Arranz : La plus grande erreur est de croire que toute la région est dangereuse en permanence. En Europe ou aux États‑Unis, les gens voient souvent une carte en rouge et imaginent que la situation est la même sur l’ensemble du territoire.
Bien sûr, il y a des problèmes. Certaines zones connaissent des conflits, et ont été marquées par des événements très graves. Mais cette image ne reflète pas l’ensemble de la réalité. Il y a aussi des endroits stables, où les gens vivent et travaillent normalement, et où les initiatives de conservation portent leurs fruits.
Le véritable enjeu, c’est la perception. Une personne qui envisage de voyager ici y renoncera souvent après avoir consulté les recommandations officielles de son ambassade ou des informations en ligne, même si la zone qu’elle aurait visitée est, en réalité, sûre.
Il en va de même pour les investissements. Beaucoup hésitent à construire des lodges ou à développer le tourisme, convaincus que toute la région est instable. Pourtant, dans certains endroits, comme ici, nous avons connu des années sans incident majeur.
Cette image d’insécurité permanente devient un véritable obstacle : elle freine le tourisme et les financements, et façonne aussi la manière dont la région est perçue.
La réalité est plus nuancée. Il existe des zones difficiles, et d’autres qui fonctionnent. Mais cette nuance est souvent perdue de vue depuis l’extérieur.
Mongabay : Après des décennies sur le terrain, comment percevez‑vous l’attention mondiale portée à la conservation ? Avez-vous le sentiment que l’urgence est bien comprise ?
Luis Arranz : Honnêtement, je pense que beaucoup de personnes n’y prêtent pas vraiment attention. Elles sont absorbées par d’autres préoccupations : la vie quotidienne, le prix du carburant, le football. Pour la plupart, la conservation n’est pas une priorité.
Pourtant, certaines situations sont extrêmement graves. Le conflit en RDC dure depuis des années et on en parle très peu. Il en va de même pour la perte de la biodiversité : comme elle n’est pas visible ni ressentie directement, elle reste abstraite pour beaucoup.

Pourtant, ce que nous essayons de protéger appartient à tout le monde. La faune et les forêts font partie de notre patrimoine commun. Prenons l’exemple de la Joconde ou des pyramides, nous les préservons parce qu’elles ont une valeur pour l’ensemble de l’humanité.
Mais ce lien avec les forêts et la faune n’est pas toujours clairement perçu. Tant que cela ne les touche pas directement, beaucoup de personnes ne s’impliquent pas.
Nous avons pourtant une responsabilité. Nous quitterons tous ce monde un jour, mais cela ne nous donne pas le droit de le dégrader avant de partir. La vraie question est de savoir si, dans 50 ou 100 ans, ces lieux existeront encore et si l’on pourra toujours y voir des éléphants, des gorilles, et d’autres espèces.
C’est ce qui me pousse à continuer, même si l’attention reste limitée.
Mongabay : Après 46 ans dans la conservation, qu’est‑ce qui vous motive encore, et comment percevez-vous l’impact de votre travail ?
Luis Arranz : Pour moi, c’est très simple. J’aime être ici. J’aime l’Afrique, j’aime la forêt, j’aime la faune. C’est ce qui m’a attiré ici au départ, et c’est ce qui continue à me motiver.
Mais maintenant, il s’agit aussi de l’avenir. J’ai une fille, et je souhaite qu’un jour elle puisse venir ici avec ses enfants, découvrir ces lieux, voir la clairière, observer les gorilles, vivre ce que nous avons encore la chance de connaître aujourd’hui.
Beaucoup conçoivent les projets de conservation comme des rapports, des objectifs, des plans sur des dizaines de pages. Mais je ne fonctionne pas ainsi. Je suis un homme de la forêt, et j’aborde les choses de manière plus directe et plus concrète.

Revenons à la Joconde, si vous demandez pourquoi nous la protégeons, personne ne remet cela en question. Elle fait partie de notre patrimoine. Je considère la faune sauvage de la même manière. Elle appartient à tout le monde, et chacun devrait avoir le droit de la voir.
Mon objectif a toujours été le même partout où j’ai travaillé : laisser les lieux dans un meilleur état que celui dans lequel je les ai trouvés. Je ne parle pas des bâtiments ni des infrastructures, car cela relève des moyens financiers, mais de la présence des animaux.
S’il reste encore des éléphants, des gorilles, de la vie dans ces forêts après toutes ces années, alors cela me suffit.
Mongabay : Après des décennies à diriger des programmes de conservation, comment envisagez‑vous la relève et le transfert de vos connaissances et de votre expérience aux générations futures ?
Luis Arranz : C’est une question à laquelle je pense de plus en plus. J’ai maintenant 70 ans, je ne peux donc pas planifier les 40 prochaines années. Peut-être encore quelques années, mais pas indéfiniment. Il est donc essentiel de préparer des personnes capables d’assurer la relève.
Nous avons déjà commencé. À Dzanga‑Sangha, nous nous apprêtons à accueillir un nouveau directeur. À la Salonga, je collabore avec quelqu’un qui a une expérience solide dans le secteur. Il a passé dix ans auprès des gorilles. J’espère que lorsque je partirai, il sera prêt à prendre le relais.
Mais ce n’est pas simple. Beaucoup disent vouloir faire ce métier, puis s’en vont après quelques années. La vie en forêt est rude. Beaucoup préfèrent travailler en ville, pour des ONG, ou mener une vie plus confortable.

Ce travail exige une véritable expérience, et celle-ci ne s’acquiert qu’avec le temps. Dans un lieu comme la Salonga, il faut de longues années passées sur le terrain pour comprendre réellement comment les choses fonctionnent. Mais rares sont ceux qui restent suffisamment longtemps pour y parvenir.
Nous essayons donc de former les équipes, de leur confier des responsabilités, de les associer pleinement au travail. En parallèle, nous cherchons aussi à transmettre nos connaissances aux communautés locales, à travers des programmes et une collaboration quotidienne, afin que ce que nous construisons ne repose pas sur une seule personne.
Au fond, l’objectif est clair : le système doit continuer à fonctionner, même lorsque vous n’êtes plus là.
Image de bannière : Image de Luis Arranz avec son aimable autorisation.
RDC : Luis Arranz, un amoureux des « missions impossibles » pour changer le destin de la Salonga
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