- En avril 2026, des scientifiques italiens et anglais ont publié le livre intitulé « Les papillons diurnes de Madagascar ».
- La contribution est la première synthèse détaillée de toutes les connaissances disponibles, souvent pas encore publiées, sur un groupe d’invertébrés, à savoir les papillons de jour, jouant un rôle essentiel dans la biodiversité et les écosystèmes de Madagascar.
- L’œuvre de 639 pages couvre l’ensemble des 325 espèces de papillons actuellement connues de Madagascar, avec une clé dichotomique pour tous les genres, tribus et familles, des planches en couleurs avec plusieurs photographies des mâles et des femelles de toutes les espèces, ainsi que des cartes de répartition pour chaque espèce.
- Les auteurs, bien que n’étant pas des francophones, ont choisi d’écrire l’ouvrage dans la langue de Molière pour des raisons bien précises. Une partie du revenu issu de la vente du livre est versée à une association œuvrant pour la conservation de la biodiversité sur l’île.
AMBANJA, Madagascar — Les papillons de Madagascar gagnent en notoriété auprès de la communauté scientifique. « Dr David Lees (un co-auteur du livre, ndlr) est parmi les experts des papillons du pays. Un produit pareil est très utile. La révision des noms de ces espèces n’existe plus. La dernière en date remonte aux années 1980. La publication d’un tel livre est un privilège pour nous, afin de nous aider à mieux connaître ces insectes et conserver la richesse nationale », a dit à Mongabay, Dr Andrianjaka Ravelomanana, enseignant-chercheur à la Mention Entomologie -Culture-Elevage-Santé – à l’université d’Antananarivo, en réaction à la publication du livre.
Le 6 mai 2026 aussi, l’université d’Antananarivo et la Jeonbuk National University de la Corée du Sud ont signé un accord de partenariat triennal (2026-2028), visant le renforcement de la collaboration en enseignement, recherche et échanges académiques. L’initiative cible en particulier l’étude de la biodiversité des insectes malgaches, notamment les papillons, un véritable trésor naturel unique au monde, pour une meilleure compréhension et la préservation de la richesse écologique exceptionnelle de l’île. La publication du livre « Les papillons diurnes de Madagascar » vient donc à point nommé.
Mongabay saisit l’occasion pour poser quelques questions à l’auteur principal, le professeur émérite Emilio Balletto, un zoologiste italien de l’université de Turin, en Italie, où il a dirigé le département de zoologie. Il est l’auteur et l’éditeur de nombreux travaux scientifiques. Parmi ses publications les plus remarquables, figurent « Butterflies of the Comoros » (2014), ouvrage de référence sur la faune lépidoptérologique des Comores, ainsi que « Fauna d’Italia – Papilionoidea » (2023), une œuvre en trois volumes, dont le deuxième a été récemment publié. Interview.

Mongbay : Pourquoi avez-vous porté votre choix sur les papillons diurnes de Madagascar, qui sont donc endémiques de l’île ?
Emilio Balletto : Ce livre naît de ma collaboration avec Dr David Lees du Natural History Museum du Royaume Uni (ex British Museum NH) et deux de mes anciens étudiants, actuellement professeurs associés de zoologie à l’université de Turin. Tout a commencé à l’époque, où je m’approchais de la retraite. Je suis maintenant professeur émérite de la même université.
Bien que des livres sur les papillons diurnes soient disponibles pour pratiquement toutes les régions du monde, y compris le Groenland, et qu’on en trouve souvent des dizaines pour chaque pays, il n’en existait aucun, chose presque incroyable, pour Madagascar. Le plus récent remonte à 1885, dans la série de Grandidier (un grand explorateur français venu sur l’île au 19e siècle, ndlr).
Nous savons maintenant que Madagascar est habité par 325 espèces de papillons diurnes (Papilionoidea), dont 243 (75 %) sont endémiques. A titre de comparaison, je peux vous dire que les oiseaux nicheurs non marins de la Grande île sont au nombre de 210, dont 110 (52 %) ne vivent nulle part ailleurs au monde.

Mongabay : Pour le public profane, quels intérêts représentent ces invertébrés ?
Emilio Balletto : Cette question se pose très souvent. D’un point de vue général, il est évident que la conservation n’est le privilège d’aucun groupement zoologique ou botanique. Toute espèce indigène de chaque pays du monde, qu’il s’agisse d’un vertébré ou d’un invertébré, a le même droit de survivre, ce qui représente, à son tour, notre devoir. Il est aussi vrai que les vertébrés tendent à susciter plus de sympathie auprès du grand public, quoique cela ne soit pas très scientifique.
Les papillons et quelques coléoptères font exception, à cet égard. Les lois visant leur conservation se multiplient. Pas seulement en Europe et aux Etats-Unis. Comme toujours, il y en a de plus et de moins efficaces. L’Union européenne oblige les pays membres à garantir la survivance de toute une longue série de papillons, et d’autres invertébrés, bien sûr, au travers de la conservation de leur environnement, pour comprendre qu’ils sont fréquemment nécessaires aux études poussées.
En tout cas, les papillons diurnes sont de très bons indicateurs de la qualité de l’environnement et sont importants pour la pollinisation. La littérature internationale est abondante sur ces sujets, à plusieurs niveaux.
Ils revêtent également une valeur culturelle. Ils font partie de notre paysage, qu’ils rendent plus joyeux par leur présence, et qui diffère d’une région à l’autre. A l’instar des fleurs, ils nous signalent les changements des saisons. Les écologues soulignent leurs services écosystémiques très variés.
Mongabay : A quel public est spécifiquement adressé votre ouvrage ?
Emilio Balletto : La rédaction d’un ouvrage sur les papillons de Madagascar a constitué une entreprise complexe. Les informations disponibles étaient dispersées dans une longue série de publications scientifiques. Notre bibliographie en liste plus de 1 400 et nous n’en avons retenues que les plus essentielles. Chacune est consacrée à une ou quelques espèces particulières, présentant souvent des informations contradictoires. Nous avons donc dû mener une étude exhaustive de toutes les espèces, en nous appuyant sur les collections muséales, tant à Madagascar que dans le monde entier (plus de 70 musées et collections variées, dont le plus important de ce point de vue a été le Musée de Londres), afin de vérifier les « spécimens types » des différentes espèces, et ainsi de suite. Pour la grande majorité des espèces, nous avons aussi fait recours aux séquences de l’ADN. En bref, ce n’est pas par hasard que nous avons travaillé sur ce projet pendant plus de 15 ans. Ce livre est assurément aussi précis scientifiquement que possible, compte tenu de l’état actuel des connaissances. Nous avons essayé de le rendre accessible à tous, notamment en incluant, par exemple, des clés d’analyse pour l’identification des espèces, chacune étant illustrée en couleurs et accompagnée d’une carte de sa répartition à Madagascar.
Pour finalement revenir à votre question, nous visons un public très varié, mais, principalement, nous l’espérons beaucoup, le public malgache.

Mongabay : Pourquoi l’avez-vous édité en français alors que, d’habitude, les travaux scientifiques similaires sont publiés en anglais ?
Emilio Balletto : C’est une excellente question. Ce travail met en lumière, non seulement ce que nous savons, mais aussi les importantes lacunes de nos connaissances. Les espèces de papillons malgaches – pour lesquelles sont connus la plante nourricière de la chenille, le cycle biologique et les grandes lignes de l’écologie (à part le type général de forêt ou de prairie qu’elles habitent) – ne sont pas très nombreuses. Il s’agit ici d’informations qui ne peuvent pas être gagnées en voyageant à Madagascar pendant quelques semaines. La balle doit nécessairement passer aux Malgaches. L’anglais est désormais la langue de la science et la plus facile à écrire pour tous les auteurs de ce livre, à commencer par David Lees et moi-même. L’anglais aurait aussi probablement augmenté les ventes. Mais l’anglais n’est pas encore bien connu à Madagascar. Le français y est une langue officielle, qu’on apprend à l’école. Comme je vous l’ai dit, nous espérons que ce livre pourra ouvrir de nouveaux horizons pour les étudiants des universités et des lycées de la Grande île.
Mongabay : Quelle est la véritable problématique de la conservation de ces papillons diurnes de Madagascar, sachant qu’ils font partie intégrante de la biodiversité de l’île ?
Emilio Balletto : Le problème réside surtout dans le manque de connaissances de base, que j’ai évoqué plus haut. Ce que nous avons essayé de faire à ce niveau a été de donner des indications dérivées de la dimension des aires de répartition des espèces. Plusieurs espèces, en plus d’être endémiques de Madagascar, le sont également à une petite portion de l’île. Plus cette portion est réduite, plus le risque de disparition de l’espèce est élevé. Par exemple, si cette zone forestière est ravagée par un incendie, ou par l’extraction illégale des bois précieux. Ce critère est également utilisé par l’Union internationale pour la conservation de la nature (critère B). Mais les données disponibles restent assez rarement suffisantes.

Mongabay : Il est dit que, pour chaque exemplaire vendu, 10 € (s11,64 USD) seront reversés à l’association U Onlus, en soutien du projet Maromizaha (à 130 kilomètres à l’est d’Antananarivo), pour la protection de la biodiversité à Madagascar. Voulez-vous dire quelques mots concernant cette association et pourquoi a-t-elle choisi de soutenir un projet à Maromizaha ?
Emilio Balletto : L’association U Onlus a été créée en 2008 sur l’initiative d’un groupe de jeunes chercheurs de l’université de Tourin, profondément touchés en écoutant, pour la première fois, les chants que les Indris lancent de temps en temps dans la forêt de Maromizaha, et en découvrant plus tard la complexité des informations qu’ils s’échangent, en se basant sur la structure rythmique du son, d’une façon très similaire à celle de la communication humaine. Conscients de la nécessité de préserver l’intégrité exceptionnelle de la forêt du lémurien indri (Indri indri), ils se sont engagés à contribuer à apporter le soutien indispensable pour le maintien logistique de la forêt. Ils ont donc commencé à collaborer avec les jeunes du Groupe d’étude et de recherche sur les primates de Madagascar (GERP), et avec plusieurs étudiants nationaux pour faire avancer la recherche sur la biodiversité de Maromizaha et la faire connaître dans le reste du monde. Les résultats de cette activité sont documentés, entre autres, par plus de 80 travaux scientifiques parus dans certaines des plus prestigieuses revues internationales, dans les différents secteurs.
La forêt de Maromizaha héberge, en effet, une biodiversité faunistique exceptionnelle : douze espèces de lémuriens, dont trois en danger critique (I.indri, Varecia variegata et Propithecus diadema, mais aussi l’Aye aye), six carnivores, y compris le fosa (Cryptoprocta ferox, objet d’une intense collaboration entre deux zoos britannique et américain), le sanglier et sept espèces de chauve-souris, 93 oiseaux, 30 reptiles, 65 amphibiens et environ 100 papillons diurnes. L’existence de la forêt de Maromizaha est liée à la prise de responsabilité de toutes les autorités et de la population locale.
À partir de 2008, l’association U Onlus est aussi engagée dans plusieurs activités de formation et de soutien pour l’amélioration de la qualité de vie des personnes vivant près de la forêt, dont la plupart sont engagées dans la conservation de la forêt, y compris la mise en œuvre des activités de reforestation par un bambou endémique de la zone, et toujours avec l’objectif de soutenir le développement durable local.
Image de bannière : Le « papillon carte » (Cyrestis elegans) est parmi les sous-espèces endémiques de Madagascar. Les motifs complexes sur ses ailes rappellent une carte géographique, avec des couleurs dominantes blanches, brunes et orange. Photo prise sur la péninsule d’Ampasindava, district d’Ambanja, dans le Nord-Ouest de l’île, dans la matinée du 27 mai 2026. Image fournie par Rivonala Razafison.
Madagascar : De nouvelles méthodes d’inventaire révèlent des données inédites sur la biodiversité
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.