- Au Burundi, depuis plusieurs décennies, des groupes de singes vervets, dont le nombre échappe aux autorités, déambulent dans la ville de Bujumbura.
- Les raisons de l’invasion de ces singes sont liées au braconnage, à l’insécurité passée, à la pression démographique et à la déforestation dans la province de Bujumbura.
- Cette cohabitation avec les primates n’est pas sans risques, selon les défenseurs de l’environnement.
- Face à cette situation, les défenseurs de l’environnement proposent la création d’un sanctuaire adapté à la vie des primates, mais l’organe burundais chargé de la protection de l’environnement se dit incapable de le mettre en place.
Vendredi 20 mars à neuf heures, au moins 20 singes vervets (Chlorocebus pygerythrus) sautent les uns après les autres d’un arbre à l’autre, circulent librement dans la rue et marchent sans souci sur les fils électriques en plein centre-ville de Bujumbura, sur l’avenue Muyinga, dans le quartier Rohero I.
La même scène a été observée par Mongabay le 6 avril sur l’avenue Muyinga, à 6 h du matin, ainsi que sur l’avenue Pierre Ngendandumwe le 25 avril 2026, et le 4 mai à 8 heures sur l’avenue Rutana, des lieux très proches, distants d’environ un kilomètre de l’habitat de ces vervets.
Les habitants du quartier Rohero I disent voir souvent ces vervets se promener dans leur localité. « Nous les apercevons souvent. Ils passent ici pour chercher de la nourriture, puis se retournent et se dirigent vers la cathédrale Regina Mundi. Je les ai vus dernièrement passer par ici dimanche 15 mars. Ils prennent des directions différentes. Chaque jour, ils se choisissent la direction dans laquelle ils se dirigent pour la recherche de la nourriture », déclare Eddy Nivyimana, un agent d’aide à domicile rencontré dans cette localité.
« Les singes sont très présents dans cette localité. On les observe assez souvent lorsque les mangues sont mûres. Je les vois au moins deux fois par semaine, toujours le matin », témoigne Éric, agent de sécurité travaillant à la Clinique La Miséricorde, sur l’avenue Pierre Ngendandumwe. « Lorsqu’ils trouvent de quoi se nourrir, ils le dévorent jusqu’à l’épuiser. Mais ils n’entrent jamais dans l’enclos, où se trouvent les chiens. Les singes craignent beaucoup les chiens », ajoute-t-il.

À la cathédrale Regina Mundi, deux agents de sécurité avec lesquels Mongabay s’est entretenu affirment voir régulièrement ces singes dans l’enceinte. L’un d’entre eux estime à une trentaine le nombre d’individus qu’ils observent bondir de branche en branche dans les arbres de cette institution religieuse.
« Ils n’habitent pas ici, mais y passent souvent. Je vois des groupes d’une trentaine d’individus. Peut-être qu’ils aiment cet endroit, parce qu’il y a beaucoup d’arbres fruitiers et que personne ne les dérange », explique l’autre agent de sécurité rencontrée sur place, qui précise qu’ils habitent à un endroit proche de cette cathédrale, situé à 500 mètres à peu près.
L’Office burundais pour la protection de l’environnement (OBPE) reconnaît la présence de ces singes dans ce milieu, abritant plusieurs bureaux de son ministère de tutelle. « Mais ce n’est pas un endroit aménagé pour l’habitat des primates », dit Emile Yamuremye, représentant de cet office dans la ville de Bujumbura. Le nombre exact de ces singes reste inconnu, car « ils ne sont pas recensés », déclare Léonidas Nzigiyimpa, activiste engagé dans la protection des habitats des primates, président de l’organisation « Conservation et communauté de changement » et ancien employé de l’OBPE. Ce dernier a dit à Mongabay qu’il les voit dans ce milieu urbain depuis plus de 30 ans.

Des vervets contraints à l’exil urbain
« À l’époque, les singes habitaient dans cette localité et aux environs. Mais ils ont fui au fil du temps à cause des détonations d’armes à feu. Aujourd’hui, on trouve des singes en ville : je les ai vus l’année passée près de la cathédrale Regina Mundi, alors que je me dirigeais vers le lac Tanganyika. Mais chez nous, on ne peut plus en voir aucun », dit Marie Goreth Nshimirimana, une femme de 45 ans, qui habite à Sororezo, dans la commune de Mukaza, à environ 10 kilomètres du centre-ville de Bujumbura.
« Il y avait des forêts où ils se cachaient, mais les arbres ont progressivement été abattus pour cuire des briques. Même les manguiers ont été coupés et vendus, parce que les enfants volaient les fruits. Les propriétaires ont choisi de vendre ces arbres fruitiers, puisqu’ils n’en récoltaient plus rien. Depuis la disparition de ces fruitiers, les singes se sont aussitôt enfuis et ne sont plus réapparus », explique-t-elle.
À Karambira, dans la commune de Mpanda, à environ 30 kilomètres du centre-ville de Bujumbura le quinquagénaire Philbert Nzobonankira affirme que la guerre, ayant sévi de 1993 à 2000, a fait fuir de nombreux animaux, dont les singes et les chimpanzés. « Beaucoup de ces animaux ont également disparu parce qu’ils ont été chassés pour leur viande », explique-t-il.

Interrogé, Innocent Banigwaninzigo, chercheur en environnement, activiste et président de la Plateforme des intervenants de l’environnement et du changement climatique regroupant 15 organisations, souligne que les singes vervets sont très proches de l’homme.
« Ils présentent même des comportements assez similaires à ceux des humains. Ils partagent avec l’homme de nombreux éléments essentiels à la vie, notamment les conditions de température favorables, la nourriture, l’habitat, la vie en communauté, ainsi que les interactions avec d’autres singes et d’autres espèces. Ce sont ces éléments qui déterminent leur lieu de vie. Lorsqu’ils ne trouvent pas de quoi se nourrir, les singes ne peuvent pas s’installer n’importe où : ils doivent analyser tous les facteurs nécessaires à leur survie avant de s’établir dans une zone, sans négliger la question de la sécurité », explique-il.
Banigwaninzigo indique que les singes présents à Bujumbura ont choisi un environnement qui leur paraissait adéquat, caractérisé par la présence de grands arbres, d’arbres fruitiers et un endroit relativement calme, où ils peuvent interagir, communiquer et jouer.
« Ces singes s’y sont installés depuis longtemps en raison de la présence de conditions favorables. D’autres, en revanche, proviennent de différentes zones surplombant la ville de Bujumbura, autrefois bien couvertes de végétation, mais aujourd’hui touchées par le surpeuplement. Une partie de ces singes a été tuée par des braconniers, tandis que d’autres ont trouvé refuge à Bujumbura », dit-il à Mongabay.
Nzigiyimpa a dit à Mongabay que ce sont la destruction de l’habitat naturel et le braconnage qui ont contraint ces singes vervets à se réfugier en ville. « Les forêts naturelles des collines environnantes ont été détruites en raison de la recherche de terres cultivables et de l’habitation, et les habitants ont progressivement commencé à les chasser pour la consommation de leur viande », explique-il.
Entre 2001 et 2025, le Burundi a perdu environ 40 000 hectares de couverture arborée, soit 7 % de la superficie forestière enregistrée en 2000, selon Global Forest Watch. Parmi les zones les plus touchées, figure l’ancienne province de Bujumbura Rural, ayant une perte forestière estimée à 6 700 ha.

Cohabitation inquiétante entre les singes et les humains à Bujumbura
Même dans ce milieu de refuge, ces singes font face à des menaces, selon Innocent Banigwaninzigo. Ce défenseur de l’environnement explique qu’ils sont exposés à des risques, notamment parce qu’une grande partie de cette zone autrefois inexploitée est aujourd’hui occupée par des constructions.
« Lorsque des espaces qui étaient inhabités par le passé sont désormais occupés, cela représente un danger pour les singes. Ils peuvent fuir. Certains risquent des accidents de la route ou l’électrocution, car certaines clôtures peuvent être électrifiées. Il existe aussi une compétition entre eux et les humains pour les fruits de ce milieu urbain. Lorsqu’ils en manquent, ils peuvent disparaître : soit ils meurent de faim, soit ils quittent les lieux pour chercher d’autres zones de refuge. On observe même des signes de diminution progressive de leur population : autrefois, on voyait beaucoup de singes dans cet endroit, mais aujourd’hui, ils sont devenus difficiles à apercevoir », explique-t-il.
Nzigiyimpa rassure que personne ne les chasse dans la ville de Bujumbura, « mais ils sont exposés à plusieurs risques, notamment les maladies liées à une alimentation non contrôlée fournie par la population, les accidents de la route et l’électrocution lorsque les fils électriques ne sont pas sécurisés », explique-il. « Ces singes peuvent également attaquer les humains lorsqu’on s’en approche, notamment les femmes qui portent les enfants », ajoute-il.
Pour une cohabitation harmonieuse homme-faune, l’activiste Nzigiyimpa recommande une éducation environnementale de la population, afin d’éviter la chasse, les interactions rapprochées (risques de transmission de maladies et d’attaques) et le nourrissage inadapté. Il propose également de renforcer le respect et la préservation de l’habitat naturel actuel, situé dans la zone susceptible d’être urbanisée.

Un sanctuaire pour ces singes : une urgence sans réponse
Nzigiyimpa affirme qu’il est difficile de relocaliser les primates lorsqu’ils sont habitués à vivre avec les humains. Selon lui, la plupart des tentatives de relocalisation échouent dans environ 80 % des cas. De plus, le Burundi ne dispose pas de sanctuaires adaptés à la vie des primates.
Compte tenu du comportement des primates, qui s’habituent facilement à cohabiter avec les humains, Banigwaninzigo estime qu’une seule solution durable s’impose face à cette situation : la création d’un sanctuaire conforme aux normes de l’Alliance panafricaine pour les sanctuaires (PASA), comme ils en existent dans d’autres pays d’Afrique de l’Est tels que le Rwanda, la Tanzanie, le Kenya, afin de relocaliser ces vervets urbains.
Pour lui, le Burundi dispose d’espaces pouvant accueillir un tel sanctuaire. « Pour toutes ces espèces de primates, les sanctuaires doivent être aménagés dans des parcs ou des forêts. Il faut en délimiter la superficie conformément aux normes internationales, en tenant compte de leur nombre et de leur sexe », explique-t-il.
D’après lui, le sanctuaire pour les primates présente plusieurs avantages socio-économiques, notamment à travers les retombées du tourisme, les opportunités de recherche scientifique et les bénéfices pour l’équilibre écologique des écosystèmes. « Par exemple, certaines plantes poussent plus rapidement après le passage des graines dans le système digestif des animaux, ce qui réduit leur temps de dormance (période durant laquelle la graine passe dans le sol sans pousser) ».
Elle contribue également à la multiplication des espèces de primates et renforce la notoriété du pays en matière de protection de l’environnement. « Si aucune solution n’est entreprise, les singes vervets vont disparaître, comme ce fut le cas pour les éléphants, dont le dernier est mort en 2000 », conclut Banigwaninzigo.
Toutefois, Emile Yamuremye, représentant de l’OBPE dans la ville de Bujumbura, indique à Mongabay qu’aucune solution durable n’est actuellement mise en œuvre, ni prévue pour ces vervets urbains. Sans nier que ces singes, dont l’habitat se situe dans une zone abritant plusieurs bureaux du ministère de l’Environnement, de l’agriculture et de l’élevage, sont menacés et parfois agressifs envers les personnes, il précise également qu’aucune prise en charge particulière ne leur est assurée.
Il estime que la création des sanctuaires, comme le proposent ces défenseurs de l’environnement, reste une option surtout accessible aux pays plus développés. Évoquant les difficultés liées à la capture et à la prise en charge de ces animaux, notamment les soins de santé pour des primates qui, généralement, se soignent grâce aux plantes médicinales forestières, il souligne que cette solution nécessite des moyens financiers importants, excédant leur budget de fonctionnement.
Image de bannière : Des vervets marchent sur l’enclos ayant des fils barbelés au quartier Rohero I dans le centre-ville de Bujumbura au Burundi. Image de Dieudonné Ndayizeye pour Mongabay.
Burundi : Les communautés Batwa renforce la gestion de la réserve naturelle de Bururi
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.