- Pour la première fois, en République démocratique du Congo, 63 écogardes du Parc national de la Salonga reçoivent une certification professionnelle accréditée à l’international, marquant une étape importante dans la professionnalisation du métier, dans le bassin du Congo.
- Au-delà des patrouilles, les nouvelles formations intègrent désormais droits humains, médiation communautaire, bio-monitoring et outils numériques, dans le but de renforcer la confiance entre populations riveraines et autorités de conservation.
- Le programme de formation ouvre également de nouvelles perspectives de carrière pour les écogardes, avec des possibilités de spécialisation, de leadership et de reconnaissance professionnelle, dans un secteur longtemps dépourvu de parcours structurés et de qualifications reconnues.
- La professionnalisation ne pourra cependant produire des résultats durables sans des investissements plus larges, dans les systèmes opérationnels, la coordination des parcs et les capacités institutionnelles des aires protégées.
Mercredi 13 mai 2026. Le soleil congolais frappe avec intensité le Parc national de la Salonga, tandis que 63 recrues écogardes, vêtues de leurs uniformes vert forêt et de leurs bérets fraîchement écussonnés, se tiennent au garde-à-vous. Quelques instants plus tôt, elles ont prêté serment, jurant de consacrer leur vie à la protection du patrimoine naturel de la République démocratique du Congo (RDC).
Le défilé se déroule sous le regard attentif d’Yves Milan Ngangay, directeur général de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), des directeurs du parc, des équipes de conservation, des autorités locales et des familles venues assister à l’événement.
La cérémonie marque la fin de 90 jours de formation intensive et immersive au cœur de la forêt de la Salonga, située à cheval entre les provinces de la Tshuapa, du Mai-Ndombe, de l’Équateur et du Kasaï.
Pour beaucoup, cette remise de diplômes représente l’entrée dans une profession longtemps associée au sacrifice, à la rudesse et au danger. Mais cette promotion revêt également une autre dimension historique. « La formation suivie par cette promotion est exceptionnelle », déclare Terence Fuh, directeur du Parc national de la Salonga, lors de la cérémonie. « Pour la première fois en République démocratique du Congo, des écogardes ont reçu une formation sanctionnée par un diplôme accrédité au niveau international, assuré par City & Guilds et développé par Chengeta Wildlife ».
Avec plus de 145 ans d’expériences, City & Guilds figure parmi les institutions de formation professionnelle les plus reconnues au monde, établissant des standards dans de nombreux métiers techniques et professionnels. Le programme Field Ranger de Chengeta Wildlife est aujourd’hui la seule certification de formation d’écogarde accréditée et reconnue à l’international.
Dans de nombreuses professions, l’existence de diplômes accrédités et de standards reconnus relève de la normalité. Dans le secteur de la conservation et surtout de la Lutte anti-braconnage, leur absence reflète depuis longtemps un problème plus profond : malgré de bonnes intentions, les conditions de travail demeurent précaires, et il existe trop peu de soutien institutionnel ou de perspectives professionnelles clairement établies.
À travers le bassin du Congo, les écogardes évoluent aujourd’hui dans des contextes de plus en plus complexes, marqués à la fois par les pressions croissantes sur les aires protégées, les tensions historiques entre conservation et communautés locales, ainsi que les défis opérationnels liés à la gestion des territoires immenses et difficiles d’accès.
Mais certaines aires protégées de la région, dont la Salonga, ont choisi de miser sur la professionnalisation de leur force d’écogarde pour améliorer leurs efforts de conservation.

La crise silencieuse du métier d’écogarde
La nécessité de professionnaliser le métier d’écogarde a occupé une place centrale dans les discussions internationales sur la conservation, ces dernières années.
Les écogardes patrouillent dans certains des paysages les plus reculés et les plus exigeants de la planète. Ils démantèlent des pièges, surveillent la biodiversité, collectent des données écologiques, répondent à des incursions armées, documentent des activités illégales et incarnent de plus en plus le visage visible des aires protégées.
Malgré la complexité croissante de leur rôle, la reconnaissance peine encore à suivre, tandis que les conditions de travail restent difficiles.
Au Parc national de la Salonga, la force des écogardes vieillit et le besoin de recruter une nouvelle génération, jeune, motivée et professionnellement formée, devient urgent.
S’étendant sur près de 36 000 kilomètres carrés de forêt tropicale dense — une superficie plus grande que la Belgique — la Salonga est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO et constitue le plus vaste parc forestier tropical d’Afrique. Souvent qualifié de « poumon vert » de l’Afrique, ce parc représente un puits de carbone crucial.
Pourtant, malgré son importance écologique et son immensité, le parc ne compte actuellement que 87 écogardes de terrain actifs, chargés des opérations de patrouille, soit environ un écogarde pour 387 kilomètres carrés de forêt. À titre de comparaison, les recommandations de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) suggèrent un écogarde pour 10 à 33 kilomètres carrés.
Ce déséquilibre reflète une crise plus large touchant la conservation à l’échelle mondiale.
Dans le contexte du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, les gouvernements se sont engagés à conserver efficacement 30 % des terres et des océans d’ici à 2030. Les organisations de conservation estiment que cet objectif nécessitera l’emploi d’environ 1,5 million d’écogardes dans le monde, alors que les estimations actuelles situent les effectifs mondiaux autour de 300 000. L’âge moyen est de 42 ans.
Mais, simplement augmenter le nombre d’écogardes ne garantit pas nécessairement de meilleurs résultats pour la conservation. La véritable question est de savoir si le secteur est capable de construire la force professionnelle, dont il a réellement besoin.

Restaurer la confiance autour des aires protégées
Dans plusieurs régions du bassin du Congo, les écogardes opèrent au sein de contextes historiques et politiques particulièrement sensibles.
Les accusations de violations des droits humains, liées à certaines opérations de conservation, ont profondément détérioré la confiance entre autorités de conservation et communautés locales, dans plusieurs régions.
En RDC, des communautés autochtones déplacées de leurs terres ancestrales ont longtemps accusé certaines autorités de parc et certains écogardes de violences et d’intimidations. Ailleurs, de nombreux conservationnistes reconnaissent que les approches de conservation dites « forteresses » ont souvent alimenté ressentiment et méfiance envers les aires protégées.
Or, le soutien des populations vivant autour des parcs et dépendant directement des ressources naturelles pour leur survie demeure essentiel pour pérenniser et dynamiser les efforts de conservation.
« Dans des contextes où la confiance envers les autorités de conservation reste parfois délicate, il devient important de pouvoir démontrer que les écogardes sont formés selon des standards plus structurés et mieux encadrés, surtout au niveau des Droits de l’Homme et de l’éthique », explique Ghislain Somba, chef de site adjoint du Parc national de la Salonga. « Cela envoie un signal fort, ayant pour but de rassurer les populations riveraines que nous cherchons la cohésion et la gestion collective avant tout, car nous ne pouvons pas protéger la forêt sans leur soutien ».
Selon Somba, cette évolution reflète une transformation de la perception de la lutte anti-braconnage. « Les écogardes aujourd’hui ne sont plus simplement des hommes armés, et nous voulons nous éloigner de cette image ».
Dans le cadre de la formation Basic Field Ranger, les nouvelles recrues de la Salonga ont ainsi suivi des modules en droits humains, communication communautaire, médiation et approches participatives de la conservation, en complément des formations liées aux patrouilles de terrain et bio-monitoring.
« Aujourd’hui, je comprends que nous représentons le parc auprès des communautés, et nous devons protéger leurs droits. La sensibilisation sera un aspect clé de mon travail », explique Gertrude Basombe Mputu, l’une des recrues récemment diplômées à la Salonga.
La professionnalisation du métier d’écogarde pourrait ainsi représenter une voie tangible pour reconstruire crédibilité et légitimité, qui demeurent fragiles dans la région du bassin du Congo. Établir un climat de confiance reste une étape essentielle pour appuyer la conservation de la deuxième plus grande forêt équatoriale mondiale.
À titre de comparaison, les aires protégées de Dzanga Sangha (APDS), en République Centrafricaine, ont fait le même pari d’investir dans la professionnalisation du corps des écogardes, depuis 2018. Le Centre des droits de l’homme du parc, situé à Bayanga, a notamment observé une forte baisse dans les signalements liés aux activités du parc, portant plutôt sur le conflit homme-faune que sur une conduite abusive des écogardes envers la population.

Vers la construction d’une profession durable et reconnue
Pendant des décennies, la conservation s’est largement appuyée sur le dévouement et la résilience des écogardes, sans réellement offrir des parcours professionnels clairement structurés.
« Les personnes rejoignent la profession d’écogarde à 19 ou 20 ans, et lorsqu’elles atteignent 40 ans, beaucoup occupent toujours exactement le même poste, effectuant les mêmes patrouilles », explique Charles Etoru, écogarde ougandais et formateur Ranger Wellbeing. « Les possibilités d’évolution, de développement et de reconnaissance restent souvent limitées. Avec le temps, cela peut éroder la motivation, la confiance en soi et parfois même le sens donné au métier avec des conséquences potentiellement dévastatrices sur la santé mentale ».
Dans le bassin du Congo, certaines patrouilles peuvent durer jusqu’à 21 jours, voire plus, loin des familles, dans des conditions physiquement éprouvantes et psychologiquement difficiles. Sans possibilités d’évolution, de reconnaissance et de spécialisation, même les écogardes les plus motivés risquent de se désengager.
Jusqu’à présent, il n’existait aucun parcours mondial standardisé et accrédité permettant aux écogardes de développer progressivement leurs compétences et de faire reconnaître officiellement leurs qualifications.
Le programme suivi par les nouvelles recrues de la Salonga s’inscrit ainsi dans un parcours structuré en plusieurs niveaux, offrant des perspectives de spécialisation, de leadership et d’instruction.
Plusieurs recrues évoquent déjà des ambitions professionnelles au sein du métier.
« J’ai préféré les formations liées au travail avec les communautés, comment communiquer, écouter, et surtout construire un rapport de confiance avec nos paires pour pouvoir expliquer l’importance du développement durable », explique Guy Basomba Bokete, écogarde récemment diplômé à la Salonga. « J’aspire à approfondir ce lien entre mes fonctions et la conservation communautaire ».
Mais l’accréditation internationale représente aussi une forme de reconnaissance professionnelle longtemps absente du secteur.
« Je suis fier de recevoir un diplôme reconnu internationalement. Si je décide de quitter Monkoto, et que je cherche à partir au Cameroun à Garoua, par exemple, j’ai beaucoup plus de chance d’être considéré, car mon certificat sera reconnu là-bas », ajoute Basomba Bokete.

Au-delà de la formation : quels systèmes pour encadrer les écogardes ?
Pour autant, si l’accréditation constitue une première étape importante vers la reconnaissance du métier et la création de perspectives professionnelles, elle ne suffit pas à elle seule à professionnaliser les opérations de conservation.
Les écogardes évoluent au sein de systèmes opérationnels plus larges, qui déterminent en grande partie si leur formation peut réellement se traduire par des résultats efficaces sur le terrain.
Renforcer les compétences et opportunités professionnelles des écogardes ne peut produire un impact réel que si cette évolution s’accompagne de systèmes opérationnels capables de soutenir, coordonner et orienter durablement le travail des équipes sur le terrain.
Or, dans une grande partie de la région, les aires protégées continuent de faire face à d’importantes contraintes financières, logistiques et institutionnelles. De nombreux parcs manquent encore de capacités suffisantes pour coordonner efficacement les équipes, analyser les informations collectées sur le terrain ou intégrer ces données dans des stratégies de conservation plus larges.
« La lutte anti-braconnage, le bio-monitoring et la conservation communautaire doivent évoluer ensemble », explique Arsène Yenamau, chargé de programme à la Salonga. « Les équipes de bio-monitoring ne peuvent pas couvrir la forêt quotidiennement, car la forêt est trop vaste. Les écogardes, eux, patrouillent en permanence sur le territoire. Les données qu’ils collectent deviennent donc essentielles pour identifier les menaces, soutenir la recherche et orienter nos analyses ».
Cette évolution s’accompagne d’un renforcement progressif des capacités opérationnelles du parc : avec seulement un écogarde actif pour 387 kilomètres carrés de forêt, les patrouilles ne peuvent fonctionner de manière purement réactive.
Les équipes doivent désormais s’appuyer sur des stratégies de déploiement guidées par les données, nourries par les observations de terrain, le suivi écologique et l’analyse spatiale.
Le nouveau Centre de coordination des opérations de Monkoto, principale station du parc, est le point névralgique du parc renforçant la coordination entre patrouilles, renseignement et suivi écologique, à travers l’ensemble du paysage.
« Avec la centralisation de données clés récupérées, les écogardes sur le terrain ne se contentent plus simplement de patrouiller, et de partir à l’aveugle. Cela nous permet de cibler beaucoup plus efficacement certaines zones et d’obtenir de meilleurs résultats. », explique Messala Marcos Rodrigues Caetano, conseiller technique Lutte anti-braconnage de Chengeta Wildlife, à la Salonga.
Des approches similaires commencent également à émerger dans d’autres paysages de conservation de la région, notamment dans le complexe des APDS, où les équipes cherchent elles aussi à renforcer l’intégration entre opérations de terrain, suivi écologique et coordination stratégique.

Vers une crédibilité renforcée ?
La cérémonie terminée à Monkoto, les jeunes professionnels se pressent pour immortaliser l’instant avec leurs nouveaux diplômes, les visages illuminés de fierté.
Devant eux, s’étend l’un des paysages de conservation les plus exigeants au monde.
Mais l’enjeu dépasse désormais largement la simple formation de nouvelles recrues.
La professionnalisation du métier doit pouvoir s’inscrire dans une vision opérationnelle et stratégique plus large. En renforçant la confiance autour des aires protégées, en offrant davantage de reconnaissance et de perspectives professionnelles aux écogardes, mais aussi en soutenant le développement de systèmes opérationnels plus structurés, les équipes de conservation espèrent construire des opérations plus crédibles, plus cohérentes et plus efficaces à long terme.
Reste désormais à savoir si les gouvernements, les autorités de conservation et les partenaires internationaux disposeront des ressources et du soutien nécessaires pour accompagner durablement cette transformation à l’échelle de la région.
Image de bannière : Photo de famille des 63 écogardes du Parc national de la Salonga ayant reçu leur certification professionnelle accréditée à l’international, marquant une étape importante dans la professionnalisation du métier, dans le bassin du Congo. Photo par Alice Péretié.
Citations :
Appleton, M. R., Courtiol, A., Emerton, L., et al. (2022). Vers la professionnalisation du corps mondial des écogardes : le plan d’action de l’URSA. Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), Gland, Suisse.
Fédération Internationale des Rangers (IRF), Universal Ranger Support Alliance (URSA) et partenaires (2021). The State of the Ranger Report. Disponible sur : The State of the Ranger Report
The Guardian. 2025. « Le bassin du Congo reste largement sous-financé par la recherche scientifique malgré son importance écologique mondiale ». The Guardian. Disponible sur : The Guardian
Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Renforcer la confiance entre les écogardes et les communautés. Disponible sur : UICN
Universal Ranger Support Alliance (URSA). Protéger les droits et le bien-être des écogardes. Disponible sur : URSA
Warren, T., Baker, K. et Adebayo, B. (2019). « WWF suspend son soutien aux écogardes du plus grand parc naturel d’Afrique après des accusations d’abus ». BuzzFeed News. Disponible sur BuzzFeed News
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.