- Marie et Soumaïla Kanla ont bâti leur activité d’ébénisterie sur le principe de n’utiliser que du bois naturellement desséché.
- Dans leur atelier à Zibzoaga, au Burkina Faso, ils refusent toute coupe d’arbres verts et privilégient le bois naturellement desséché, récupéré dans la nature.
- Depuis quinze ans, ce choix leur permet de produire des meubles et des objets d’art sans abattre des arbres.
- Dans un pays comme le Burkina Faso, qui perd environ 250 000 hectares de terres forestières chaque année sous l’effet des activités humaines, leur démarche est saluée par les défenseurs de l’environnement.
À Koubri, à une trentaine de kilomètres de Ouagadougou, la route quitte peu à peu le bitume pour laisser place à une piste poussiéreuse. Elle serpente entre les herbes jaunies par le soleil et les arbres dont les branches ont perdu leurs feuilles. De part et d’autre, la végétation est dégarnie, clairsemée. Puis, au détour d’un virage, un îlot de verdure apparaît, où herbes et arbres gardent leur verdeur. Nous sommes sur le périmètre de 1,5 hectare de Marie et Soumaïla Kanla, dans le village de Zibzoaga, dans la commune de Koubri au Burkina Faso. C’est là que le couple d’ébénistes a installé son atelier, il y a quatre ans. La verdure du site tranche avec la sécheresse du paysage environnant.
Dans la cour, des troncs d’arbres sont empilés en amas imposants. Mais, ici, aucun arbre n’a été abattu pour alimenter la production. Il s’agit uniquement de bois morts, récupérés en brousse, qui sont ensuite transformés en meubles et objets du quotidien. Soumaïla Kanla est en pleine création d’une carte du monde, destinée à être exposée dans un aéroport international en Afrique de l’Ouest. « Je ne coupe pas d’arbres verts. Je ne tue pas d’arbres pour faire mon travail », a dit Kanla.
Sous un géant karité touffu, des employés rabotent, scient et assemblent des pièces de bois pour fabriquer du mobilier. « Avant, je pensais que le bois mort ne servait qu’à faire du feu. Ici, j’ai appris qu’on peut en faire des meubles, des ustensiles », a expliqué Édouard Lankoandé, menuisier de l’atelier.

Le choix du bois mort, un principe de création artistique
Ébéniste et cofondateur de l’entreprise Kaala Africa, Soumaïla Kanla a fait le choix de travailler le bois sans couper d’arbres. « Je récupère du bois mort ou naturellement desséché, pour le transformer. Je ne coupe pas d’arbres verts », dit-il. Un engagement né du constat que les ressources forestières sont limitées au Burkina Faso.
« En choisissant de travailler uniquement sur le bois burkinabè, on se heurte quand même à un problème majeur : même s’il y a des arbres, le Burkina Faso n’est pas un pays forestier. Et on voit dans quelles conditions difficiles le bois pousse. Du coup, pour moi, c’était plus logique de n’utiliser que du matériau en fin de vie, qui a déjà servi, qui a donné son temps de chlorophylle. Dans mes recherches, il se trouve qu’il y a pas mal de bois naturellement desséché », a-t-il expliqué à Mongabay.
Kanla est ébéniste depuis une quinzaine d’années. Son atelier était auparavant installé à Fada N’Gourma, dans l’Est du Burkina Faso, à environ 230 kilomètres de Ouagadougou, la capitale du pays. Avec son équipe, il parcourait alors la brousse à la recherche de bois morts. « On partait, on bivouaquait dans la brousse, on longeait les berges et on récupérait des arbres morts. On marchait des kilomètres à la recherche de troncs d’arbres », souligne Kanla, nostalgique.
Mais le contexte sécuritaire a profondément changé cette réalité. « On ne peut plus aller partout comme avant. Je ne vais pas mettre un couteau dans la plaie ; tout le monde sait ce qui se passe », dit-il, faisant allusion au terrorisme auquel le Burkina Faso est confronté depuis une dizaine d’années. A cause de cette insécurité, il a dû mettre fin aux activités de son premier atelier et se réinstaller sur son site actuel. Face à ces contraintes, l’ébéniste s’adapte, se réinvente. Désormais, il travaille avec des stocks déjà constitués ou du bois provenant de zones plus accessibles.
À Ouagadougou, dans le quartier Zone du Bois (le quartier tire son nom du fait qu’il y a beaucoup d’arbres dans la zone, Ndlr), le couple Kanla expose ses créations dans une galerie. Meubles, cuillères, assiettes ou objets décoratifs y sont mis en vente, mais aussi à travers leur site internet. Marie Kanla, l’épouse de Soumaïla, gère cet espace. « À la base, je travaillais dans le social. Puis, je me suis impliquée dans le projet », explique-t-elle. Depuis quinze ans, le couple d’ébéniste fait ses créations à partir de bois naturellement desséché. Pour Marie, l’engagement environnemental du projet est central. « On est dans un pays sahélien. Abattre des arbres verts n’a pas de sens. Valoriser le bois sec est une évidence », affirme-t-elle.

Une démarche saluée par les défenseurs de l’environnement
La démarche de préservation de l’arbre du couple Kanla séduit les clients sensibles aux questions environnementales. C’est le cas de Thierry Nianogo, enseignant en Économie à l’université Josep Ki-Zerbo (BurkinaFaso), ayant équipé sa maison avec leurs meubles. « Ces créations sont éthiques. Elles prennent en compte la protection de l’environnement et permettent de réduire notre empreinte carbone », souligne-t-il.
Dans un contexte marqué par les changements climatiques, l’universitaire estime que ce type d’initiative est nécessaire. « Le déboisement lié à l’agriculture ou au bois de chauffe réduit la capacité de nos écosystèmes à stocker le carbone. Utiliser du bois naturellement desséché devient une obligation pour limiter les impacts », ajoute-t-il.

Alerte rouge sur les forêts du pays
Une réalité plus alarmante se cache derrière cette initiative individuelle. Au Burkina Faso, le déboisement et la déforestation restent un problème majeur. Selon le rapport 2024 sur la Stratégie nationale REDD+ du Burkina Faso, le pays perd 247 145 hectares (environ 350 000 terrains de football) de terres forestières, chaque année, sous l’effet des activités humaines, notamment l’expansion agricole, l’exploitation du bois-énergie, le surpâturage et les feux de brousse.
Cette pression s’exerce sur un capital forestier déjà limité. Selon un rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), le domaine forestier de l’État burkinabè est estimé à 3,9 millions d’hectares, soit environ 14 % de la superficie du territoire national. « La déforestation est un problème grave au Burkina Faso. Déjà, pour ce qui est du taux de couverture national en matière de forêt, nous sommes autour de 14 %, alors que la moyenne internationale est de 30 %. Ce qui veut dire qu’on n’a même pas la moyenne. Ajouté à cela, le taux de déforestation annuelle est actuellement élevé, comparativement au potentiel », dit Emmanuel Diagbouga, inspecteur de l’environnement.
Dans un pays où 80 % de la population active vit de l’agriculture, Emmanuel Diagbouga alerte que le déboisement et la déforestation vont peser lourd dans l’atteinte de la sécurité alimentaire. « Nous sommes en train de détruire les écosystèmes qui soutiennent notre agriculture. C’est comme scier la branche sur laquelle nous sommes assis », a-t-il dit à Mongabay.

La disparition des forêts, a dit Diagbouga, entraîne aussi l’appauvrissement des sols. « Il y a ce qu’on appelle la banque de graines du sol. Quand on détruit la végétation, même le sol perd sa capacité à se régénérer. À terme, certaines terres deviennent complètement incultes. Ce rythme de déforestation n’est donc pas soutenable », prévient Diagbouga.
Pour lui, des initiatives comme celle du couple Kanla apparaissent comme des alternatives. « Collecter du bois mort permet de ne pas ajouter de pression sur les arbres vivants », affirme-t-il, tout en insistant sur le reboisement et la sensibilisation des populations comme leviers essentiels.
Parlant de plantation d’arbres, le couple Kanla, depuis leur installation sur le site à Zibzoaga il y a quatre ans, a aussi entrepris de reverdir les lieux. Une pépinière a été installée, où plusieurs espèces d’arbres et de plantes grimpantes ont été mises en terre, notamment des acacias (Acacia Nilotica), des nérés (Parkia biglobosa), des manguiers (Mangifera indica), des lianes (Saba senegalensis).
Même s’ils « n’abattent pas d’arbres » pour leurs créations, Marie et Soumaila Kanla estiment que chaque citoyen doit agir à son échelle en plantant et en entretenant les arbres, face aux menaces pesant sur les forêts.
Image de bannière : Dans leur galerie, Marie et Soumaïla Kanla exposent des meubles et objets d’art issus du bois naturellement desséché. Image de Hadepté Da pour Mongabay.
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