- Il y a plus d’un an, Félix Tshisekedi, président de la République démocratique du Congo, annonçait le lancement du Couloir vert, un projet de conservation susceptible de s’étendre à travers le pays, de générer 500 000 emplois, de préserver plus de 540 000 km² (208 500 mi²) de terres et de renforcer les infrastructures le long du fleuve Congo.
- Selon des sources impliquées dans les premières discussions, le concept se serait en partie construit sur les efforts déployés par le Parc national des Virunga pour démanteler une économie de guerre illégale dans la province du Nord Kivu et tenter d’offrir d’autres formes de bénéfices aux communautés locales, notamment en matière d’énergie, d’agriculture et de moyens de subsistance.
- Alors que l’incertitude demeure autour du conflit dans l’Est de la République démocratique du Congo, le gouvernement cherche aujourd’hui à adapter certaines composantes du modèle « conservation et développement » des Virunga à une échelle bien plus vaste.
- Si certains saluent l’initiative, des observateurs, des organisations de conservation et des groupes de plaidoyer soulignent que de nombreuses questions importantes subsistent, notamment sur la gestion des concessions existantes, qu’il s’agisse d’exploitations agricoles, forestières, pétrolières ou gazières, ainsi que sur la protection des droits des communautés.
PARC NATIONAL DE LA SALONGA, République démocratique du Congo – Il y a un an et demi, au Forum économique mondial de Davos, le président de la République démocratique du Congo (RDC), Félix Tshisekedi, annonçait le lancement d’un projet ambitieux : le Couloir vert Kivu‑Kinshasa.
Ce couloir est considéré comme la plus vaste initiative de conservation et de développement jamais envisagée en Afrique. Selon des sources gouvernementales, le projet vise à s’étendre du Kivu (à l’est de la RDC) jusqu’à Kinshasa (à l’ouest), à créer 500 000 emplois, à protéger plus de 540 000 km² (208 500 mi²) de terres (soit l’équivalent de la superficie de la France) et à renforcer les infrastructures le long du fleuve Congo.
Au moment de l’annonce, l’impact des efforts de conservation menés à plusieurs centaines de kilomètres de là, dans le Parc national des Virunga, était encore flou. L’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), responsable de la gestion des aires protégées dans le pays, a chargé la Fondation Virunga d’apporter son concours à la gestion du couloir.
Emmanuel de Merode, directeur du Parc national des Virunga depuis 2008, a participé aux premières discussions sur le projet. Lors d’un entretien récent avec Mongabay au Parc national de la Salonga, il a indiqué que le Couloir vert n’était pas le fruit d’une réflexion axée uniquement sur la conservation. Il est l’aboutissement d’années passées à tenter de répondre à une question essentielle dans l’Est du pays : comment assurer la protection d’un parc lorsque les populations locales vivent dans la pauvreté, que des groupes armés en exploitent les ressources, et que les lois seules ne suffisent pas ?
« Le président [Tshisekedi] a vu ce que nous avions accompli aux Virunga et a cherché à comprendre comment ce modèle pouvait être reproduit », a confié de Merode à Mongabay.

En RDC, le Parc national des Virunga est fréquemment cité comme exemple pour avoir su dépasser la simple conservation et instaurer une économie fondée sur la protection de la nature, intégrant l’hydroélectricité, la production de cacao, l’écotourisme et d’autres projets générateurs de revenus pour les communautés locales.
Le modèle reste toutefois controversé parmi les organisations de défense des droits humains et des droits des peuples autochtones, qui soulèvent des zones d’ombre concernant les coûts, la gouvernance et la répartition des bénéfices. Le parc a également perdu plus de 200 gardes forestiers dans l’exercice de leurs fonctions depuis 1925, et connaît aujourd’hui une recrudescence du braconnage dans les zones affectées par les activités du groupe rebelle M23. Un rapport de Mongabay, publié en mai 2025, fait état d’une forte augmentation de la perte de couvert forestier depuis la reprise du conflit fin 2021, alimentée par la taxation du charbon de bois et du bois exploités illégalement par des groupes armés au sein des aires protégées.
Malgré les obstacles, certains membres du gouvernement estiment que le projet du couloir pourrait tirer parti de l’expérience du Parc national des Virunga et de ses projets de conservation incluant les communautés locales, au cœur d’une région marquée par les conflits et la pauvreté.
De Merode explique que le tournant est survenu après des années de violence ayant dévasté à la fois les populations et la faune aux abords des Virunga. Il rapporte que les groupes armés avaient bâti une « économie de guerre » fondée sur les ressources du parc, notamment le charbon de bois, la pêche illégale, l’accaparement de terres et divers trafics. Alors que les gardes forestiers perdaient la vie, les communautés locales, dont beaucoup étaient privées d’accès aux ressources essentielles, peinaient à survivre et certaines en étaient réduites à se tourner vers le commerce illégal du bois. Les efforts de protection du parc se poursuivaient, mais à un coût que De Merode jugeait de plus en plus insoutenable, tant sur le plan social que politique.
« Il fallait s’attaquer à cette économie illégale », dit-il. « La simple protection de la faune ne suffisait plus ».

« Au-delà de la restriction »
Selon de Merode, une image parvient à elle seule à résumer ce dilemme. On y voit des femmes implorer un garde forestier armé de les laisser accéder à la forêt pour produire du charbon de bois. D’après lui, ces femmes cherchaient simplement à nourrir leurs enfants et à se procurer l’énergie nécessaire pour faire bouillir de l’eau.
Pour la direction des Virunga, cette prise de conscience a conduit à une stratégie plus large : pour assurer la conservation, il est nécessaire de proposer d’autres solutions, notamment en investissant dans le tourisme, l’énergie et les filières agricoles. Au fil du temps, le parc a investi dans la production d’hydroélectricité par le biais de Virunga Energies, a formé des ingénieurs locaux et a mis en place un réseau électrique qui, selon de Merode, alimente désormais davantage de foyers dans l’Est du pays que la compagnie nationale.
Il souligne que l’objectif n’était pas seulement d’assurer l’accès à l’électricité, mais aussi de tarir les revenus des groupes armés, de réduire la pression sur les forêts liée au charbon de bois et de créer des emplois. Il précise que chaque mégawatt distribué aux communautés locales génère des centaines d’emplois, souvent au sein des petites entreprises.
« Cela nous a dotés d’un outil non seulement pour protéger le parc, mais aussi pour instaurer la paix de manière très concrète », souligne-t-il.
Le modèle s’est ensuite étendu à l’agriculture. Le cacao et le café ont été intégrés à la stratégie, non pas comme de simples cultures de rente, mais comme des leviers permettant de créer des filières légales dans des zones longtemps dominées par le commerce illicite. De Merode décrit les efforts déployés pour mettre en place des centres de fermentation, soutenir la transformation locale et affranchir les communautés de leur dépendance vis-à-vis de l’exploitation illégale des ressources. Il cite notamment un exemple où la production de chocolat issue des initiatives du parc, insignifiante il y a encore quelques années, est devenue une activité de plus en plus florissante.
Le message est clair, selon lui : la conservation en RDC ne peut pas perdurer si elle repose uniquement sur la restriction. Elle doit impérativement devenir une source d’activité économique.

La page Web du projet du Couloir vert assure que le couloir ne modifiera pas les droits fonciers coutumiers des communautés et que toute activité susceptible d’affecter leurs terres devra obtenir l’obtention de leur consentement libre, préalable et éclairé.
Selon de Merode, c’est cet engagement qui a éveillé l’intérêt de la présidence de la DRC. Il explique que le Couloir vert est né de discussions sur la manière d’étendre cette logique à une échelle bien plus vaste que celle des Virunga. L’idée n’est plus de se limiter à un parc, mais de relier les aires protégées, l’agriculture, les transports et les marchés le long du fleuve Congo et au‑delà.
Au cœur de cette logique, souligne t il, se trouve Kinshasa, une mégalopole de près de 20 millions d’habitants encore massivement dépendante des importations pour subvenir aux besoins alimentaires de sa population.
« Actuellement, le pays ne produit pas de quoi nourrir 20 millions d’habitants ; il dépend d’importations venues du Brésil, d’Europe ou d’Afrique du Sud », observe de Merode. « Alors qu’il a, en réalité, la capacité d’assurer sa propre autosuffisance alimentaire ».
Il explique que les équipes de planification ont été chargées d’élaborer un modèle capable d’acheminer un million de tonnes de nourriture de l’est du pays vers Kinshasa, de générer 500 000 emplois et de préserver les forêts.
En théorie, c’est la promesse du Couloir vert. En pratique, le chantier est encore en cours.
Selon un rapport de Mongabay publié en 2024, bien que les projets hydroélectriques des Virunga soient souvent cités comme modèle de développement lié à la conservation, l’accès reste limité et son coût demeure une préoccupation pour une grande partie de la population. Certains habitants affirment que l’électricité fournie par Virunga Energies revient plus cher que les autres solutions disponibles, ce qui incite encore de nombreux ménages à continuer à utiliser le charbon de bois. En outre, en raison des contraintes d’approvisionnement, la demande à Goma dépasse largement l’offre disponible, mettant en lumière à la fois le potentiel et les limites des solutions énergétiques axées sur la conservation dans les zones de conflit.
D’après une étude du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), parue en 2019, la plupart des ménages des principales villes du Nord‑Kivu utilisent le bois comme source d’énergie. Des estimations antérieures indiquaient, en outre, que la majorité du charbon de bois consommé dans la région provenait du Parc national des Virunga ou de ses alentours.

« Cela nous empêche de dormir la nuit »
Si l’ambition du projet est colossale, les risques le sont tout autant, reconnaissent de nombreuses sources.
Certains s’interrogent déjà sur la capacité d’un projet d’une telle envergure à inclure réellement les communautés locales, à respecter les droits fonciers existants et à éviter de reproduire un schéma de conservation descendante dans un pays marqué par des décennies de conflits fonciers et une économie fondée sur l’extraction des ressources naturelles. D’autres se demandent si le modèle des Virunga, lui‑même coûteux, soutenu par des bailleurs de fonds et très spécifique à l’Est de la RDC, peut réellement être transposé à l’échelle d’un territoire aussi vaste.
Alfred Ntumba d’EnviroNews salue le projet, tout en soulignant que le tracé du couloir chevauche des concessions minières, agricoles, forestières et pétrolières existantes, ce qui soulève des inquiétudes quant à la gouvernance et aux avantages réels pour les communautés locales.
Des organisations de plaidoyer expriment la même prudence. Bonaventure Bondo, de Greenpeace Afrique, juge le projet prometteur, mais appelle à une gouvernance inclusive, au respect des droits des peuples autochtones et à un moratoire sur les activités extractives destructrices. Joe Eisen, de la Rainforest Foundation UK, rappelle que la réussite du couloir dépendra d’une gouvernance solide et d’une participation communautaire réelle. Certains leaders autochtones indiquent ne pas avoir encore été consultés sur la conception du projet.
De Merode lui‑même reconnaît que la tâche est loin d’être simple. Pour lui, le succès du Couloir vert dépendra tout autant des mesures de conservation que du développement des infrastructures, de la sécurité et des investissements privés. Il parle d’un processus de longue haleine, qui devra d’abord faire ses preuves avant de pouvoir être déployé à plus grande échelle.
« Nous en sommes à un an de mise en œuvre », dit-il. « Nous sommes plutôt optimistes ». Il marque une pause, puis ajoute que l’ampleur du projet les « empêche [toutefois] de dormir la nuit ».
Image de bannière : Pour certains partisans du Couloir vert, la production de café et de cacao aux abords du Parc national des Virunga constitue une activité capable de réduire la pression sur les ressources forestières. Au sein du Parc national de la Salonga, les autorités promeuvent déjà ces cultures pour offrir d’autres sources de revenus aux communautés locales. Image fournie par le Parc national des Virunga.
Citation :
Dubiez, E., Gazull, L., Imani, G., & Péroches, A. (2020). Rapport d’étude de la consommation en énergies de production des usagers productifs de la ville de Goma. Montpellier, France : CIRAD‑CAFI. Consulté sur : https://agritrop.cirad.fr/600198/
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