- Proscrite sur les plans d’eau du Bénin, la technique de pêche dénommée « acadja », consistant à enfouir des branchages dans l’eau pour y piéger des poissons y trouvant refuge, résiste aux temps et à la lutte implacable menée par l’administration des pêches.
- Aux Aguégués et à Sô-Ava, deux communes lacustres au sud du Bénin, où la pêche est la principale activité de survie, la pisciculture peine à prendre le pas sur cette pratique considérée comme une menace écologique.
- Les cages flottantes ou fixes et les enclos piscicoles, comme alternatives, restent encore moins adoptés.
En début de matinée de ce vendredi 3 avril 2026, tout semble plus calme sur le lac aux Aguégués au sud-est du Bénin. Quelques barques vont et viennent sans qu’on y aperçoive des paniers de poissons destinés à la vente, ou encore des pêcheurs en pleine activité de pêche. C’est la période de repos biologique. Toute activité de pêche y est interdite pour une durée d’un mois. Une décision de l’administration des pêches visant à permettre la reconstitution naturelle des stocks halieutiques.
Ici, vivent les « Toffinous », une communauté de pêcheurs dont les espoirs de survie dépendent des parcs à poissons en branchages communément appelés « Acadja ». Une pratique consistant à enfouir des branchages dans le plan d’eau et à les y abandonner durant deux à trois ans, afin d’y piéger les poissons.
« Acadja nourrit toute la communauté, des familles entières. Cela est très rentable », confie Emmanuel Gnonlonfoun, président de la section des Aguégués du Syndicat national des pêcheurs du Bénin (Synapeb). Si un individu est détenteur d’un parc en branchages, c’est toute la communauté qui en bénéficie, dit-il.
« Les recettes sont comptabilisées et partagées avec tous ceux qui prennent part à la capture des poissons. Et la capture des poissons dans un parc peut s’étendre sur un mois. Et sur cette durée, ce sont des familles qui en tirent profit au quotidien » ajoute-t-il, se hâtant de brandir des réserves de poissons fumés issus de son parc à poissons en branchages.
Faisant référence à la mesure de repos biologique, il estime que seuls les détenteurs desdits parcs peuvent tenir sans être contraints de contourner ladite mesure.

La quarantaine environ, Donatien Azankpo est pêcheur et détenteur de plusieurs parcs acadja à Sô-Ava, célèbre cité des Toffinous non loin de Porto-Novo, la capitale du pays. Allongé dans son habitation sur pilotis, il confie ne pouvoir mener aucune activité en raison du repos biologique, mais arrive à subvenir aux besoins de sa famille grâce aux recettes issues de ses parcs acadja. Polygame et père de plusieurs enfants, ce dernier laisse entendre qu’il ne pouvait avoir ses deux maisons sans lesdits parcs.
Sylvain Kintotounhan, pêcheur à Sô-Ava, une autre commune lacustre située dans le département de l’Atlantique, précise qu’il faut être à l’abri du besoin pour faire l’option de cette pratique, car il faut attendre de longs mois pour en tirer profit. « Nous contractons des prêts auprès des structures de microfinance pour le faire et elles nous font confiance, car elles savent que les parcs acadja sont rentables », dit-il.
Si la plupart des pêcheurs rencontrés sont unanimes sur le fait que lesdits parcs restent l’espoir de survie des populations de Sô-Ava et des Aguégués, ils disent ne pas comprendre les raisons motivant l’interdiction des parcs à poissons en branchages sur les plans d’eau par les autorités béninoises. « Acadja n’est nullement mauvais et ne constitue aucune menace, contrairement à ce qui est propagé dans l’opinion. Ce sont ces parcs qui maintiennent les poissons dans nos plans d’eau », souligne, visiblement désespéré, Léon Azanmasso, pêcheur résidant aux Aguégués.
Coordonnateur du Projet de promotion de l’aquaculture durable et de compétitivité des chaînes de valeurs de la pêche (Promac), Cyrille Aholoukpè affirme que la lutte contre les parcs en branchages se veut une régulation, même si ceux-ci ont permis « une productivité assez considérable, substantielle de la production halieutique du Bénin ». Des phénomènes biochimiques et physico-chimiques découlant de l’enfouissement des branchages dans l’eau, résulte le développement des phytoplanctons, base de la chaîne alimentaire aquatique, essentielle à la survie des poissons. « Cette abondance de nourriture dans le milieu fait qu’il y a une productivité qui s’accroît. C’est un avantage indiscutable », souligne Aholoukpè.
Évoquant les raisons de l’interdiction desdits parcs, il explique que la pratique requiert la délimitation d’une certaine superficie du plan d’eau qui est perçue comme la propriété privée d’un individu et qui n’est plus accessible à d’autres pêcheurs. Toute chose à l’origine des conflits sur les plans d’eau. « Cela a pris de la proportion au point où, en 2017, lorsqu’on a fait un point de l’état des lieux, sur le lac Ahémé et le lac Nokoué, par exemple, ces deux écosystèmes étaient recouverts à plus de 47 à 53 % d’acadja. C’est beaucoup. Cela veut dire que ceux qui ne pratiquent pas l’acadja n’ont plus beaucoup d’espace pour pratiquer la pêche en eau libre. L’Etat est là pour assurer la justice et l’équité, l’accès rationnel à la ressource », explique-t-il, précisant qu’un seul individu pouvait être détenteur de parcs sur une superficie de 19 hectares. La pratique crée également des dommages à l’environnement avec, à la clé, la déforestation, le déboisement des bassins versants.

Selon Aholoukpè, lorsque les bassins versants sont déboisés, le comblement des plans d’eau est inévitable et les écosystèmes sont menacés de disparition. Les matières organiques résultant de la décomposition des branchages sont considérées également comme des facteurs de comblement.
Il explique, par ailleurs, qu’il est difficile pour les autres pêcheurs de faire bonne moisson sur les plans d’eau, en raison de la sécurité qu’offre le dispositif des parcs aux poissons, ceux-ci trouvant refuge dans lesdits parcs.
Ainsi, conformément aux dispositions de la loi 2014-19 du 07 août 2014 relative à la pêche et l’aquaculture en République du Bénin, les parcs acadja sont interdits sur les plans d’eau du Bénin. « …Si on laisse faire, c’est que d’ici peu, on aura plus de poissons dans nos plans d’eau. Déjà, le Bénin est obligé d’importer plus de 60 % de ses besoins en ressources halieutiques pour nourrir sa population », dit Aholoukpè.
La persistance de l’usage des parcs en branchages sur le lac Nokoué se justifie par l’option de l’administration des pêches d’y aller de façon graduelle, afin d’éviter une chute drastique de la production à court terme. « Quand ils vont finir d’exploiter, on va empêcher toute nouvelle recolonisation », confie Aholoukpè. Par contre, sur le lac Ahémé, lesdits parcs ont été systématiquement enlevés en raison de la vitesse de comblement du lac.
Selon Herman Gangbazo, chef service Aménagement et gestion des pêcheries à la Direction de la production halieutique, l’administration des pêches n’a jamais renoncé à débarrasser les plans d’eau de ces parcs, brandissant une récente décision du Conseil des ministres exigeant la prise des mesures appropriées pour y mettre fin, dans les meilleurs délais.
« Autant mieux nous flageller s’il faut nous interdire les parcs acadja, car la famine décimera notre communauté. Nous sommes des Toffinous et nous ne savons que faire la pêche », souligne Gnonlonfoun.
Visiblement impuissant et convaincu de la menace planant sur ce qui a été perçu comme un héritage, Léon Azanmasso, pêcheur et propriétaire de parcs acadja aux Aguégués, plaide pour une règlementation au lieu d’une interdiction.
Il argue que lesdits parcs en branchages pourraient générer d’importantes recettes fiscales pour les caisses de l’Etat et que les pêcheurs ne s’opposeront pas à ce que des taxes raisonnables soient prélevées sur lesdits parcs. « Nous invitons les autorités à expérimenter cette approche », dit-il.
Des réactions traduisant le désespoir et le désarroi de la communauté des pêcheurs des Aguégués et de Sô-Ava, et qui laissent entrevoir l’urgence des alternatives à leur profit. Et si la pisciculture se révèle comme une réelle alternative, la plupart des pêcheurs rencontrés n’entendent pas renoncer dans l’immédiat aux parcs en branchages sans avoir expérimenté la pisciculture au préalable pendant plusieurs années, afin d’attester ou non de sa rentabilité.

Les enclos piscicoles, une alternative en quête d’adoption
Si le ton reste ferme quant à l’enlèvement des parcs en branchages, Herman Gangbazo et Cyrille Aholoukpè restent unanimes sur la nécessité d’une reconversion des pêcheurs dans d’autres activités génératrices de revenus comme la pisciculture. Pour eux, les enclos piscicoles représentent une alternative rentable. « Les enclos piscicoles, c’est un domaine du plan d’eau qu’on essaie d’encercler avec des filets. Et c’est vrai que le substrat-là, c’est toujours le fond du lac, peut-être le limon ou bien le sable », explique Gangbazo.
Des Aguégués à Sô-Ava, on trouve seulement quelques enclos piscicoles. En effet, selon des témoignages recueillis, des pêcheurs n’optent pas pour la pisciculture en enclos, faute de moyens financiers. Philippe Zannou est pisciculteur aux Aguégués et président des pisciculteurs de la localité. Sur son site, où on pouvait admirer des tilapias pétillant de vie, il fit construire une habitation sur pilotis pour veiller sur son activité. « Ne fais pas la pisciculture qui veut, mais qui peut… Cela est coûteux et repousse beaucoup de personnes. Déjà, le filet pour l’enclos coûte le million de francs CFA, et avec les matériaux, il faut environ 1 500 000 francs CFA [2676 USD] pour avoir un enclos de 500 m2. Il faudra également prévoir l’achat d’au moins dix mille alevins de poissons, dont le coût varie de 100 francs CFA [0,18USD] à 175 francs CFA [0,31 USD] l’unité. Il faut aussi prévoir plus de trois tonnes et demi d’aliments. Et si ce n’est pas l’aliment subventionné, un sac varie de 14 [24,98 USD] à 18 000 francs CFA [32,12 USD], et il te faut plusieurs sacs. Quand on évalue les dépenses nécessaires, tu te retrouves autour de 6 000 000 francs CFA [10 707 USD] », explique Zannou, qui se dit, par ailleurs, convaincu, que les enclos piscicoles pourraient devenir une alternative crédible aux parcs en branchages, avec les subventions de l’État.
Détenteur d’enclos piscicoles (20 m sur 25 m) depuis six à sept ans, Jacob Bodjrènou précise que les filets coûtent 1 200 000 francs CFA (2141USD) et que le coût élevé de l’aliment plombe les efforts, même si l’investissement est toujours rentabilisé.
Des renseignements pris dans une boutique de vente desdits aliments, il ressort que le sac de 15 kg de l’aliment de tilapia coûte entre 13 et 20 000 francs CFA (23,20 et 35,69 USD), tandis que pour le clarias coûte entre 13 500 francs CFA (24,09 USD) et 15 000 francs CFA (26,77 USD).
Comme Bodjrènou et Zannou, plusieurs pêcheurs des Aguégués et de Sô-Ava rêvent de faire de la pisciculture en enclos, mais n’y arrivent toujours pas ; ils espèrent alors l’appui du gouvernement ou d’un quelconque projet.
Selon Gnonlonfoun, plusieurs pêcheurs ont essayé de faire de la pisciculture avec les moyens dont ils disposaient, mais cela n’a pas prospéré. « Nous avions creusé… Nous avions fait des étangs sur terre ferme, mais il y a des animaux qui venaient prélever des poissons que nous élevons. Et nous n’avions pas eu le soutien ou l’appui des autorités ou d’un quelconque projet pour nous permettre d’acquérir les filets nécessaires…Donc, au moment de la vente, nous nous rendons compte qu’il ne nous reste plus grand-chose à vendre, et les pertes sont énormes. Jusqu’à ce jour, ces étangs sont là, abandonnés » a-t-il confié, témoignant de leur volonté à opter pour la pisciculture.
Il précise par ailleurs que les filets sont coûteux et que ceux qui ont bénéficié de l’appui des projets prospèrent.

Les cages flottantes à l’abandon
Si les enclos piscicoles sont perceptibles aux Aguégués et à Sô-Ava, les cages flottantes sont presque inexistantes. Selon Cyrille Aholoukpè, coordonnateur du Promac, un projet dont l’un des objectifs est de mettre les cages flottantes à la disposition des pêcheurs, les plans d’eau des Aguégués et de Sô-Ava ne sont pas adaptés à la pisciculture en cages flottantes. Il précise que les cages flottantes sont conçues pour des plans d’eau d’une profondeur d’au moins sept mètres, alors que la profondeur excède rarement deux mètres dans les deux communes concernées.
Dispositifs d’aquaculture intensive permettant d’élever des poissons dans des milieux naturels comme les lacs ou les rivières, les cages flottantes permettent une production élevée (jusqu’à 70-80 tonnes par cycle de six mois pour les grands modèles) et une gestion facilitée de l’alimentation et de la récolte.
Des explications de Aholoukpè, il ressort qu’une cage flottante se veut une armature faite de différents matériaux, dont une chapelle de flotteurs. Il souligne qu’il existe également des cages fixes ayant des caractéristiques similaires aux enclos piscicoles. Conçues à base de matériaux comme le polyéthylène, les cages flottantes se veulent une alternative écologique à cause de la baisse des pressions sur les forêts et surtout parce qu’elles ne représentent pas une menace environnementale, ne polluant pas les plans d’eau. Ces systèmes jouent un rôle essentiel dans l’augmentation de la production de poissons tout en minimisant l’impact écologique.
Retraité de la Caisse locale de crédit agricole mutuel (CLCAM), Grégoire Houssou est propriétaire de cages flottantes depuis plus d’une décennie sur le lac Toho. Selon lui, la cage flottante est constituée d’une ossature faite de tuyaux en fer d’une dimension de 5 m sur 5 m ou parfois 5 m sur 10 m, et les tonneaux vides servent de flotteurs. « Si c’est une cage de 5 m sur 5, il te faut au moins 6 à 8 flotteurs…Il y a trois sortes de filets que vous devez utiliser : le filet contenant, les filets retenant la nourriture que vous donnez. Ça veut dire que le filet de nourrissage s’apparente aux grillages qu’on met à la lisière de l’eau pour retenir la nourriture à donner aux poissons. La troisième forme de filet est le filet luttant contre les serpents et les oiseaux venant piquer. C’est le filet de protection contre les prédateurs », précise-t-il.

Évoquant les avantages des cages flottantes, il fait savoir qu’on n’est pas obligé d’ajuster la cage en tenant compte de la hauteur de l’eau, et il n’y a point de risque de perte de sujets (alevins ou poissons). De plus, l’eau se renouvelle d’elle-même dans les filets, confie-t-il.
« Quand vous êtes sur une cage flottante et que l’eau monte en votre absence, la cage même s’ajuste par rapport à la montée ou à la descente de l’eau. Alors que si c’est une cage fixe et que vous n’êtes pas là, l’eau peut déborder et emporter vos poissons », explique Grégoire Houssou, président des pisciculteurs de Ouidah. Il y voit une meilleure alternative aux parcs en branchages, étant donné que les cages flottantes ou fixes « n’obstruent pas le passage de l’eau ».
« L’avantage des cages flottantes est d’abord écologique, car on ne va pas déranger la nature ; on ne va pas couper les arbres, les branchages. C’est un dispositif qu’on implante dans le milieu, parce qu’il permet d’élever les poissons avec beaucoup plus de facilité, parce que le milieu est beaucoup plus sain et beaucoup plus aéré, ce qui constitue davantage de meilleures conditions pour le développement des poissons », ajoute Herman Gangbazo.

Les cages flottantes ont également un coût, et elles ne sont pas à la portée de tous. Pour faire une cage flottante, il te faut un minimum de 600 à 700 000 francs CFA (1074.73 à 1253.85 USD), dit Rodrigue Houssou, pisciculteur et propriétaire de cages flottantes sur le lac Toho, au Sud-Ouest du Bénin.
Quant à la rentabilité, Houssou estime que les bénéfices sont considérables au bout de six mois.
Selon Gangbazo, dans une cage flottante, au bout de six mois, les poissons atteignent déjà une taille vendable.
Si Cyrille Aholoukpè et Herman Gangbazo s’accordent sur le fait que les cages flottantes ne peuvent être installées aux Aguégués et à Sô-Ava, Grégoire Houssou pense que si les tentatives ont échoué, cela résulte du fait que les populations sont des pêcheurs et qu’elles ne se sont pas habituées à faire de la pisciculture.
Jacob Bodjrènou, pêcheur et pisciculteur aux Aguégués, confie que la quasi-totalité de ceux qui avaient des cages flottantes les ont abandonnées pour diverses raisons, dont le coût de l’aliment.
Ancien propriétaire de cages flottantes, Philippe Zannou évoque quelques raisons justifiant l’abandon des dispositifs. « La matière principale étant à base de fer, après cinq ans, la salinité ronge les fers, la rouille surgit et les cages s’effondrent, et il ne reste que les flotteurs et les filets… De plus, une cage flottante, c’est un peu cher. On nous dit souvent que la cage flottante avoisine 2 500 000 francs CFA [4461,33 USD]. En plus de cela, la capacité de la cage flottante, que nous avions, se situe entre deux et trois mille alevins de tilapia ou carias. La production en enclos dépasse largement celle des cages flottantes », confie-t-il.
Il admet, par ailleurs, que les cages flottantes et les enclos piscicoles sont vraiment rentables, notamment à court terme.

L’aquaculture en cages flottantes contribue à plus de 50 % de la production aquacole, bien qu’elle ne soit pas adoptée dans des communes lacustres comme les Aguégués et Sô-Ava, témoigne Cyrille Aholoukpè.
Selon l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA), une cage flottante de 8 mètres cubes contenant 1 000 poissons permet d’obtenir environ 1 500 USD par récolte, avec une marge brute de 330 USD après neuf mois. Toute chose laissant entrevoir la nécessité de promouvoir et de soutenir la pisciculture en enclos et en cages flottantes, et même de les adapter aux réalités du milieu, dans l’optique d’une lutte efficace et durable contre les parcs en branchages aux Aguégués et à Sô-Ava.
Image de bannière : Un emplacement de parc en branchages aux Aguégués, une commune lacustre au sud-est du Bénin. Image de Aziz Badarou pour Mongabay.
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