- Entre Ouidah et Grand-Popo, à l'ouest de Cotonou, les travaux de dragage enclenchés en 2022, sur une partie du lac Ahémé et de ses chenaux, ont rouvert les voies migratoires d'un plan d'eau comblé par des sédiments.
- Des espèces disparues depuis des décennies réapparaissent, enrichissant l'ichtyofaune documentée dans une thèse de référence soutenue avant le lancement des travaux.
- Scientifiques et pêcheurs s'accordent à dire que sans l'extension des travaux à l'ensemble du lac et une gouvernance renforcée, le rebond risquerait d’être une parenthèse.
Il y a trois ans, Sévérin Hountovi guidait sa pirogue à la perche. Ce pêcheur de la quarantaine rentrait de Mèko, un village de la commune de Ouidah, les filets presque vides : le lac Ahémé s’était progressivement transformé en une étendue d’eau peu profonde, envahie par des sédiments issus de l’ensablement et de l’envasement. Les espèces qui faisaient vivre les communautés riveraines, depuis des générations, disparaissaient, entraînant une forte migration.
Rencontré fin avril à la descente de la passerelle menant à Mèko, Hountovi utilise maintenant une pagaie. Dans ses filets, quelque chose a changé. « Le ahoué [Ethmalosa fimbriata] est de retour », dit-il, une espèce d’eau saumâtre particulièrement prisée, dont l’absence avait symbolisé le déclin du lac. « Il y a aujourd’hui des carpes rouges [Lutjanus agennes] aussi. Si vous n’êtes pas vigilants, en remontant un gros poisson, vous pouvez basculer dans l’eau », ajoute-t-il.
Ce retour progressif de la vie, perçu même dans les gestes à Hatà dans le chenal Ahô, Mèko et Djondji dans la commune de Ouidah, puis Gonko et Houncloun dans la commune de Grand-Popo située au sud-ouest du Bénin, n’est pas le fruit du hasard. Il est le résultat du Programme intercommunal de réhabilitation du lac Ahémé et ses chenaux, dont les premiers coups de drague ont été donnés en janvier 2022.
Cette phase pilote a permis le dragage de 235 hectares de fond jusqu’à six mètres de profondeur, rouvrant les voies de navigation et de migration des espèces marines depuis l’océan Atlantique. « Nous avons des poissons comme le guéssou [Mugil cephalus, ndlr], le siko [Polydactylus quadrifilis], le kanflan [Ilisha africana], qu’on retrouve plus fréquemment. Pour les pêcher, il faut être astucieux », explique Clément Amétépé, chef du village de Djondji.

Une si longue attente
D’une superficie de 78 à 100 km², le lac Ahémé n’a pas décliné brusquement. Les premiers signaux d’alarme sont apparus dès les années 1990. Dès 1997, une revue sectorielle de la pêche artisanale au Bénin a documenté que les parcs à poissons et barrages traditionnels, appelés acadja, occupaient 80 % de la surface du lac, obstruant la circulation de l’eau et piégeant les sédiments. Les captures annuelles avaient chuté de 4 800 tonnes en 1994 à 3 700 tonnes l’année suivante, alors même que le nombre de pêcheurs augmentait.
Le professeur Ernest Amoussou, enseignant-chercheur en hydroclimatologie et sédimentologie à l’université de Parakou au nord du Bénin, a vu ce déclin s’installer au fil de ses années de terrain, depuis ses premiers travaux d’étudiant et de doctorant en géographie. « Nos recherches révélaient déjà qu’il y avait des espèces qu’on ne retrouvait plus », souligne-t-il. « La cause principale, c’était le comblement, qui empêchait la reproduction et la migration des espèces entre la mer et la lagune », ajoute-t-il.
En 1999, le gouvernement béninois a mandaté un cabinet International pour des études approfondies. Ses rapports ont attendu vingt ans avant de se traduire en actes. Le dragage n’a débuté qu’en janvier 2022, à Djondji. Un retard illustrant une réalité bien connue dans la gestion des écosystèmes aquatiques d’Afrique de l’Ouest : les diagnostics arrivent tôt ; les financements et la volonté politique, beaucoup plus tard.

Ce que le dragage a changé
Doté d’un budget de 23 milliards francs CFA (environ 41 millions USD), le volet pilote a permis le dragage de 235 hectares de fond lagunaire, jusqu’à six mètres de profondeur par endroits. L’objectif est de rouvrir les voies de navigation et, surtout, de rétablir les corridors de migration des espèces marines depuis l’océan Atlantique.
Les premiers mois ont été éprouvants. A Mèko et Djondji, les pêcheurs racontent une période difficile, pendant laquelle la turbidité provoquée par les travaux de dragage avait rendu la pêche difficile, forçant de nombreux villageois à tenter leur chance en mer.
Selon le professeur Amoussou, avant le dragage, une ouverture avait été réalisée, permettant à la drague Tianlin d’accéder au site et favorisant l’entrée de nombreuses espèces halieutiques dans la lagune. « Il est vrai que cette ouverture s’est ensuite refermée ; cependant, la profondeur obtenue permet aujourd’hui d’observer le courant d’eau recherché. De nombreuses espèces ont ainsi retrouvé leur habitat au sein du système lagunaire », explique le chercheur.
Cette patience semble aujourd’hui récompensée. Des espèces marines, crevettes, crabes et espèces de poissons, ont réinvesti des eaux autrefois trop basses pour les accueillir. Des filets, jadis calibrés pour des prises maigres, se révèlent parfois fragiles face aux tailles des nouvelles prises. « Nous avons des poissons qui n’étaient plus présents, des espèces marines. Il y a le guéssou [M. cephalus], le siko [P. quadrifilis] », dit Amétépé.

Surveiller une reprise encore fragile
Selon Martin Gbèdey, directeur général de l’Agence pour le développement intégré de la Zone économique du lac Ahémé et de ses chenaux (ADELAC), un dispositif est mis en place pour le suivi de tous les paramètres. « Nous faisons des levées sur les paramètres physico-chimiques et l’identification des espèces qui sont pêchées. Nous avons noté que de nouvelles espèces reviennent, tout simplement parce que les profondeurs du plan d’eau sont revenues à la normale à ces endroits-là. », explique-t-il.
Avant le lancement des travaux, une thèse de doctorat, soutenue en 2022, par Christian Viaho, recensait 76 espèces de poissons dans le lac, réparties en 59 genres et 38 familles, dont 41 espèces estuariennes, 20 marines et 15 d’eau douce.
Depuis le dragage, comme en témoigne les pêcheurs, des espèces comme ahoué (E. fimbriata), guéssou (M. cephalus), la Caranx hippos (Carangue) figurent parmi les espèces les plus présentes.
« Richesse spécifique améliorée »
Ce qui a fondamentalement changé, c’est que l’écosystème est restauré du point de vue de la profondeur et de la circulation de l’eau. « La mobilité retrouvée permet à des espèces migratrices de revenir dès que les conditions environnementales sont redevenues favorables. Nous avons identifié par exemple des espèces rares, comme Dalophis boulengeri et le poisson-tuyau Microphis brachyurus aculeatus, qui étaient absentes de nos travaux », confie Dr Viaho.
Dans le même temps, si la richesse spécifique s’est améliorée, l’abondance, quant à elle, n’est pas encore totalement au rendez-vous. « Je pense que si le dragage se poursuit, nous aurons des prises en masse », souligne Nestor Abloukoutou, pêcheur à Mèko. Selon Dr Viaho, pour qu’il y ait abondance, il faut suffisamment de zones de refuge. « Il faut draguer davantage. Si les zones de réserves biologiques ne sont pas suffisantes, on n’y arrivera pas », dit-il.
Pour pérenniser la reprise, deux zones de réserves biologiques ont bien été draguées jusqu’à dix mètres de profondeur, avec des récifs artificiels constitués de troncs de rôniers, de cocotiers évidés et d’agglos creux. Ces sites sont mis en défens de pêche et sacralisés, en collaboration avec les dignitaires des cultes traditionnels.
« Cinq réserves supplémentaires sont prévues dans la zone d’extension des travaux », indique Gbèdey.

Un chantier à poursuivre
Les opérations sont divisées en plusieurs phases. Lorsque les travaux quittent un sous-secteur, les autres parties du plan d’eau sont laissées aux pêcheurs. Les poissons migrent ainsi facilement vers les zones draguées, où ils retrouvent des refuges propices à la reproduction et à la recolonisation.
Fin avril, des engins lourds ont été mobilisés près de Grand-Popo pour stabiliser l’embouchure de la Bouche du Roy, s’ouvrant sur l’Atlantique, passage jugé essentiel pour la migration continue des espèces marines. « De nombreuses espèces venant de l’océan prennent par ici. Les crevettes, les crabes et bien d’autres encore », précise Gbèdey.
Tant que l’ensemble du système n’est pas dragué, les problèmes persisteront, avertit le professeur Amoussou. « Lorsque les poissons quittent la mer pour pénétrer dans le système lagunaire, s’ils constatent que la profondeur n’est suffisante que jusqu’à un certain seuil, ils peuvent faire demi-tour et ne pas atteindre Bopa », confie-t-il.
Dans une région où la dégradation des ressources halieutiques a poussé des milliers de Béninois à émigrer, la résurrection de ces plans d’eau pourrait inverser les flux migratoires. « Si la productivité est abondante, nos parents qui sont partis pourraient revenir », ajoute le chercheur.
Plus à l’est, le lac Nokoué, le plus grand plan d’eau du Bénin et berceau de la cité lacustre de Ganvié, attend aussi sa réhabilitation. Des études sont en cours, soutenues par les Pays-Bas. Ce sont de petits pas vers un projet plus vaste : la Route de l’eau, corridor navigable qui ambitionne de relier le Togo au Nigéria en traversant le Bénin. En attendant, Nestor Abloukoutou, assis devant un marché aux poissons flambant neuf, qui attend encore d’ouvrir ses portes, résume l’impatience des riverains : « Il faut qu’ils poursuivent le dragage. Nous en voulons plus, pour que tout le monde puisse en bénéficier ».
Image de bannière : Une pirogue chargée de poissons sur le lac Ahémé, témoignant du retour progressif des espèces depuis le début du dragage. Image de Wilfried Gbèhou fournie par Fulbert Adjimehossou.
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