- Situé en République centrafricaine, Dzanga Bai est l’un des rares lieux où les éléphants de forêt se rassemblent en grand nombre. La clairière offre aux chercheurs un accès unique à des comportements autrement difficiles à documenter dans la forêt tropicale dense.
- Ivonne Kienast dirige une étude de longue durée alliant observation directe et suivi acoustique pour consigner en détail le comportement des éléphants, leur structure sociale et leur évolution au fil du temps.
- Son travail illustre combien la présence durable sur le terrain, la collaboration avec les acteurs locaux et la collecte progressive de données contribuent à mieux comprendre à la fois les éléphants et le système forestier dans lequel ils évoluent.
- Rhett Ayers Butler, fondateur et PDG de Mongabay, et David Akana, directeur des programmes de Mongabay Afrique, se sont entretenus avec Ivonne Kienast en mars 2026, lors de leur visite de deux semaines en République centrafricaine et en République démocratique du Congo. L’entretien qui suit a été révisé et consolidé.
Dans l’extrême Sud‑Ouest de la République centrafricaine, la forêt dense s’ouvre sur une vaste clairière où les éléphants se rassemblent en nombre rarement observé ailleurs. Ce lieu est connu sous le nom de Dzanga Bai.
Les éléphants de forêt comptent parmi les grands mammifères les plus insaisissables d’Afrique. Sous la canopée dense de la forêt tropicale, ils se déplacent en petits groupes, souvent de nuit, et communiquent entre eux sur de longues distances grâce à des appels de basse fréquence inaudibles à l’oreille humaine. Une grande partie de leur vie sociale se déroule ainsi à l’abri des regards.
Dzanga Bai est l’un des rares endroits à s’écarter du schéma habituel. Ici, les éléphants sortent de la forêt pour rejoindre la clairière et se nourrir de minéraux présents dans le sol. Ils s’y attardent un petit moment. Les familles se retrouvent, se dispersent, avant de finalement revenir sur les lieux. Les individus peuvent être reconnus au fil des années. Des comportements qui, ailleurs, ne sont que reconstitués à partir de traces, de fragments sonores ou de rencontres furtives peuvent être suivis ici de manière plus directe.

Depuis des décennies, la clairière attire les scientifiques qui tentent de comprendre une espèce qui échappe aux méthodes d’observation classiques. Les recherches de longue haleine menées ici, notamment par Andrea Turkalo, ont façonné l’essentiel de nos connaissances sur les éléphants de forêt. Le travail d’Ivonne Kienast s’inscrit aujourd’hui dans cette continuité.
Elle dirige le Projet sur les éléphants de forêt de Dzanga Bai (Dzanga Forest Elephant Project), rattaché au Projet d’écoute des éléphants (Elephant Listening Project) de l’université Cornell. Ses recherches associent l’observation comportementale à long terme à la surveillance acoustique passive. L’objectif est de comprendre le mode de vie des éléphants de forêt et de détecter les premiers signes de changement. Dans la pratique, cela implique une présence continue sur le terrain, un travail physiquement exigeant et une coordination au sein d’un réseau qui s’étend bien au‑delà de la clairière.
Kienast n’est pas arrivée en Afrique centrale par une voie professionnelle classique. Elle décrit un parcours façonné par les circonstances plutôt que par un plan de carrière. Son intérêt pour les animaux, né dès l’enfance, l’a d’abord menée vers l’étude des comportements. Les occasions sont apparues plus tard, souvent par coïncidence. Au fil du temps, en changeant de pays et de fonctions, elle a progressivement acquis une expérience solide dans la région.

Cet engagement est ancré au cœur même du site. Dzanga Bai se distingue non seulement par le nombre d’éléphants qui le fréquentent, mais aussi par la régularité avec laquelle ils peuvent être observés au fil des saisons. Dans la plupart des milieux forestiers, les rencontres avec les éléphants sont brèves, et surtout exceptionnelles. Ici, il est possible de les suivre d’une saison à l’autre et d’une année à l’autre. Les jeunes jouent, les adultes interagissent. Les dynamiques sociales deviennent ainsi plus faciles à identifier.
La clairière est façonnée par les éléphants et leur est vitale. Ils creusent le sol pour y trouver des minéraux, modifient sa structure et maintiennent cet espace ouvert. Sans eux, la forêt finirait par reprendre ses droits. Sans la clairière, l’étude de leurs comportements deviendrait presque impossible. Cette relation d’interdépendance est, concrètement, irremplaçable.
Si cette régularité de fréquentation sert la recherche, elle accroît aussi les risques. Sans surveillance continue, le retour quotidien des éléphants ferait de la clairière une cible facile. Des décennies d’efforts de conservation ont permis de réduire le braconnage et de stabiliser la population. Cette stabilité repose sur le maintien de l’application des lois, sur des financements pérennes et sur une coopération avec les communautés locales.

Le projet repose sur une constance implacable : compter les éléphants heure après heure et reconnaître les individus au fil des années. Les observateurs consignent les changements dans la structure familiale, ce qui permet d’identifier des événements qui, autrement, resteraient invisibles, comme la disparition d’une matriarche. Les données visuelles sont complétées par le travail vétérinaire et par des systèmes de suivi acoustique qui fonctionnent en continu sur le paysage. Ces dispositifs enregistrent aussi bien les coups de feu que les sons de la forêt, offrant un outil pour suivre à la fois les menaces et les conditions environnementales plus larges.
Le suivi acoustique s’est largement imposé dans la conservation. Si les technologies actuelles offrent une couverture plus vaste et des analyses plus précises, elles ajoutent également des contraintes logistiques : les données doivent être recueillies, traitées puis interprétées. Leur valeur dépend de leur capacité à éclairer les décisions sur le terrain. L’intérêt de Kienast pour des outils accessibles, plus simples et disponibles dans les langues locales, répond à un impératif pratique : un outil n’est utile que s’il peut être appliqué de manière régulière sur le terrain.
Dans la forêt, le travail est moins structuré. Suivre les éléphants dans une forêt dense impose une improvisation constante et des décisions rapides, souvent prises avec peu d’informations. Les risques sont réels et gérés grâce à l’expérience et à la coordination. Le travail est physiquement éprouvant et parfois dangereux.
Kienast accorde une importance particulière au développement des compétences des chercheurs locaux. La formation dépasse la simple collecte de données : elle englobe la rédaction scientifique, l’analyse et la communication. L’objectif n’est pas de former de simples assistants, mais de permettre un travail autonome. Pour Kienast, la réussite se mesure à la capacité du projet à se poursuivre sans elle. La continuité repose, dit-elle, sur la diffusion des connaissances plutôt que sur leur centralisation.

La même philosophie façonne ses relations avec les communautés voisines. La confiance se construit progressivement, au fil d’interactions répétées plutôt que par des accords formels. Le savoir local joue un rôle crucial, notamment pour appréhender la forêt dans toute sa dimension, au‑delà des éléphants eux-mêmes. Elle reconnaît les asymétries inhérentes à sa position et le risque que les discussions sur la conservation s’éloignent des réalités de ceux qui cohabitent avec la faune sauvage. Son approche reste pragmatique : partager ses connaissances, créer des perspectives et favoriser une appropriation locale.
Le projet s’inscrit dans un réseau vaste et interdépendant. Les éléphants, la forêt et les communautés sont étroitement liés, tandis que le tourisme, la recherche et l’emploi reposent sur un apport régulier de financements extérieurs. Préserver cet équilibre requiert un effort continu et une coordination soutenue.
Pour Kienast, c’est un travail qui exige une vigilance continue. Son attention demeure résolument tournée vers le terrain. Si elle est consciente des tendances globales de perte de la biodiversité, elles ne constituent pas son cadre d’analyse principal. Ce qui importe, c’est ce qui peut être observé directement : l’état des éléphants, la condition de la forêt et les individus qui circulent entre les deux.
Le travail se construit au fil de visites répétées et d’observations continues. Il avance au rythme des données recueillies, des liens tissés, des changements qui s’opèrent peu à peu. Avec le temps, Dzanga Bai est devenu l’illustration de ce à quoi peut ressembler une conservation durable en pratique.
Kienast résume sa motivation simplement : c’est le sentiment d’être là où elle veut être. La forêt est à la fois un lieu de travail et un endroit où elle revient régulièrement, un espace où le changement se lit dans de petites choses visibles, comme les éléphants qui apparaissent à Dzanga bai, les familles qui reviennent sur les lieux, ou encore ce qui a disparu.

Entretien avec Ivonne Kienast
Rhett Ayers Butler et David Akana pour Mongabay : Comment décririez‑vous votre rôle et votre affiliation institutionnelle ?
Ivonne Kienast : Je suis chercheuse principale et responsable du Projet sur les éléphants de forêt de Dzanga Bai, rattaché lui-même au Projet d’écoute des éléphants pour le Centre K. Lisa Yang de conservation bioacoustique de l’université Cornell.
Mon rôle principal consiste à mener la recherche à Dzanga Bai et à former les populations locales à la collecte de données sur les éléphants qui visitent le site. Nous gérons également un système de suivi acoustique passif sur l’ensemble de l’aire protégée de Dzanga‑Sangha. Je forme les chercheurs centrafricains aux méthodes de recherche, de rédaction scientifique et aux interventions orales en public, en veillant à adapter le parcours de chacun.
Cette initiative s’inscrit dans un partenariat officiel entre l’université Cornell et le WWF République centrafricaine, dédié aux aires protégées de Dzanga‑Sangha.
Mongabay : Pourriez-vous revenir sur votre parcours et sur ce qui vous a inspirée à travailler dans la conservation ?
Ivonne Kienast : J’ai toujours aimé les animaux. Quand j’étais enfant, nous avions des chiens et des tortues, et je passais des heures à regarder des documentaires à la télévision. Je rêvais aussi d’être Jane Goodall et Indiana Jones en même temps, de vivre dans la forêt tropicale et de sauver les espèces menacées. Je suis quelqu’un de très empathique, et je ne supporte pas de voir les animaux souffrir.
J’ai grandi en Argentine, et, même si l’enseignement y était de qualité, les possibilités dans ce domaine étaient limitées. Vers l’âge de 16 ans, un professeur de biologie a apporté un livre contenant un chapitre complet sur le comportement animal, et je me suis dit « oh, mais, c’est exactement ça ! ». Cela a été une révélation et c’est à ce moment‑là que j’ai su que je voulais devenir biologiste du comportement.
Le chemin pour y parvenir a été toutefois long et semé d’embûches. La conservation, en elle‑même, s’est imposée presque par hasard, au fil des lieux et des personnes qui ont croisé ma route. Cela fait maintenant plus de dix ans que je travaille en Afrique centrale. J’ai commencé au Gabon, puis j’ai travaillé au Congo dans deux parcs différents.

À un moment, j’ai quitté le Congo parce qu’on me voyait uniquement en tant que primatologue, et je ne voulais pas m’enfermer sous cette étiquette. Je suis biologiste du comportement, et je tenais à garder cette perspective plus large. J’avais même prévu de partir au Costa Rica et de recommencer en tant que bénévole, en partie parce que je voulais retrouver ma langue et ma culture pendant un temps. Mais la pandémie de COVID a frappé, et je me suis retrouvée bloquée en Argentine.
C’est là que mon responsable actuel, que je connais depuis des années, m’a appelée pour me proposer de reprendre le site de Dzanga Bai. J’ai accepté sans hésiter, et sans même devoir postuler. Parfois, les bonnes choses dans la vie arrivent tout simplement.
Pour moi, il n’a jamais été question de « carrière » au sens traditionnel du terme. Je ne suis pas carriériste du tout. Je recommencerais comme bénévole demain s’il le fallait, car l’essentiel se résume au travail sur le terrain, aux animaux et aux personnes. Je suis exactement là où j’ai toujours voulu être. Je vis le rêve de ma vie.
Mongabay : En quoi la clairière de Dzanga Bai est-elle si unique, tant sur le plan écologique que dans le comportement des éléphants ?
Ivonne Kienast : Dzanga Bai est la seule clairière connue où l’on peut observer, chaque jour, plus d’une centaine d’éléphants de forêt. Il existe de nombreuses autres clairières fréquentées par les éléphants au sein de la forêt tropicale, mais aucune n’égale celle ci. Ailleurs, avec un peu de chance, il est possible d’apercevoir 40 ou 50 individus. Ici, c’est le minimum.
S’ils fréquentent les lieux, c’est avant tout pour les minéraux, tels que le sel, le magnésium, le manganèse et le zinc, présents dans les eaux souterraines de la clairière. Il existe à cet endroit une couche géologique qui filtre l’eau, tel un filtre naturel, ce qui rend ces minéraux accessibles. Mais au-delà des minéraux, le site joue aussi un rôle social de premier plan.
Les éléphants de forêt vivent généralement en très petits groupes, composés uniquement de la mère et de ses petits, les mâles étant solitaires. Dans la forêt, ils sont dispersés et difficiles à observer. Mais ici, à Dzanga Bai, ils se rassemblent. On voit des familles se réunir, interagir, passer du temps ensemble avant de se séparer à nouveau. Cela devient presque un point de ralliement, voire une aire de jeux pour les éléphanteaux.
Dzanga Bai est aussi un espace très sûr pour eux. L’eau y est peu profonde, ce qui est important pour les nouveau‑nés, et la configuration de la clairière leur permet d’interagir d’une manière que l’on ne verrait nulle part ailleurs. C’est véritablement le seul endroit au monde où l’on peut observer en continu ce type de comportement social chez les éléphants de forêt.

Ce qui est également fascinant, c’est que la clairière elle‑même est façonnée par les éléphants : les empreintes sur les arbres et les points d’eau creusés en témoignent. Si les éléphants venaient à disparaître, la forêt reprendrait probablement ses droits. La clairière existe donc grâce à eux, et ils dépendent d’elle en retour.
Cela me donne des frissons, car ce lieu est absolument unique au monde. Pour une chercheuse, c’est un privilège rare, mais il s’accompagne aussi d’une grande responsabilité, puisqu’il n’existe aucun autre endroit où l’on peut étudier les comportements sociaux des éléphants de forêt de cette manière.
Mongabay : En pratique, comment étudiez‑vous et suivez‑vous les éléphants à Dzanga Bai au quotidien ?
Ivonne Kienast : Nous recueillons des données chaque jour, de manière très détaillée. Nous comptons les éléphants toutes les heures, et nous enregistrons le nombre total d’individus, qu’il s’agisse de mâles, de femelles, d’adultes, de juvéniles ou de nouveau‑nés. En outre, nous identifions chaque individu qui entre dans la clairière.
Nous suivons qui est présent, avec qui, et ce qui se passe au sein des familles. S’il s’agit d’une mère et de ses petits, nous suivons leur évolution au fil du temps. Si l’un d’eux manque à l’appel, ou si un individu est blessé, nous le consignons. Au fil des années, nous construisons l’histoire de ces familles. Par exemple, si une mère disparaît et que ses petits commencent à venir seuls, cela signifie généralement qu’elle est morte, ce qui change toute la dynamique du groupe.
Nous surveillons ce site depuis des décennies, donc cet ensemble de données sur le long terme est capital. Il nous permet de détecter immédiatement la moindre anomalie.
Nous complétons également les observations visuelles par d’autres méthodes. L’équipe vétérinaire réalise des nécropsies lorsqu’on découvre des carcasses, pas seulement d’éléphants, mais aussi d’autres espèces, comme le buffle ou le bongo, afin de comprendre les causes de mortalité et de surveiller les maladies, notamment la maladie à virus Ebola ou la fièvre charbonneuse.
Parallèlement, nous avons déployé un système de suivi acoustique passif sur l’ensemble du paysage. Les systèmes d’enregistrement fonctionnent en continu, ce qui nous permet de détecter des sons, comme les coups de feu, et d’aider les agents du parc à localiser précisément les actes de braconnage. Ces outils nous éclairent aussi sur la répartition des éléphants et, plus globalement, sur la santé de l’écosystème à travers l’activité des oiseaux et des insectes.
Au sein de la clairière elle-même, nous utilisons également un système de notation de l’état corporel. Nous évaluons si les éléphants sont gras ou maigres selon les saisons. Si j’observe des animaux affaiblis à une période de l’année où ils devraient être en bonne santé, cela nous indique une anomalie, peut-être liée à la disponibilité de la nourriture ou à un stress au sein du système.
L’essentiel réside dans la continuité et le long terme. Les suivre chaque jour pendant des décennies nous permet de déceler des changements subtils, qu’il s’agisse de tendances démographiques, de comportements, ou même de phénomènes nouveaux que nous ne comprenons pas encore.
Mongabay : Quelle est la réalité quotidienne du travail sur le terrain et quels types de risques rencontrez-vous ?
Ivonne Kienast : Une grande partie du travail est imprévisible. Même en planifiant tout, une fois dans la forêt, les choses ne se passent pas toujours comme prévu.
Par exemple, lors des missions de pose de colliers émetteurs, nous suivons les éléphants à travers une forêt dense, et nous ne savons jamais vraiment à quoi nous attendre avant d’être à proximité immédiate de l’animal. Il faut prendre des décisions rapidement : identifier s’il s’agit d’un mâle ou d’une femelle, évaluer si les conditions sont sûres pour l’injection à distance, à l’aide d’une fléchette, et anticiper sa réaction. Parfois le sédatif n’agit pas correctement, ou l’éléphant court sur plusieurs kilomètres avant de finalement s’immobiliser.
Il faut aussi être extrêmement conscient des risques. On ne pénètre pas dans la forêt en se disant que tout ira bien. Si un problème survient, il n’y a parfois même pas un arbre où grimper. Je ne qualifierais pas une charge d’un moment « amusant », mais c’est définitivement une expérience que l’on n’oublie pas. Il nous est arrivé qu’une famille d’éléphants nous charge pour protéger l’un des leurs qui venait d’être anesthésié.
Ce travail est également très physique. On court à travers la forêt, on franchit des ruisseaux et on tente de suivre le rythme de l’équipe, sous la chaleur, la sécheresse ou la pluie, selon la saison.
Enfin, il y a les imprévus, comme quand on réveille un éléphant après une intervention et où l’on s’aperçoit soudain à quel point tout le monde peut courir vite quand il le faut.
Au fond, notre travail est un mélange de planification et d’improvisation. Il faut être prudent, avoir une confiance totale en ses partenaires et être prêt à voir la situation basculer en un instant.
Mongabay : Comment la technologie a‑t‑elle changé votre manière d’étudier les éléphants et de gérer la conservation dans ce paysage ?
Ivonne Kienast : L’un de nos outils les plus importants est le suivi acoustique passif. Nous avons déployé des unités acoustiques à travers le secteur Sangha du parc, qui enregistrent les sons de la forêt tropicale 24 h/24 et 7j/7. Cela nous permet de couvrir une zone immense d’une manière qui serait tout simplement impossible à réaliser à pied.
L’un des usages principaux est le suivi des coups de feu. Nous pouvons identifier non seulement où le braconnage se produit, mais aussi à quel moment. Par exemple, nous avons pu montrer qu’environ 80 % des coups de feu ont lieu entre 19 h 00 et 2 h 00 du matin. Ce type de données est extrêmement précieux pour le parc, car il aide à optimiser le déploiement des patrouilles et des gardes forestiers de manière plus stratégique.
Actuellement, nous devons encore récupérer physiquement les données, mais si nous pouvions passer à un suivi en temps réel, cela serait une révolution. Des alertes pourraient alors être directement envoyées au quartier général dès la détection d’un coup de feu.
Nous utilisons également les données acoustiques pour comprendre la répartition des éléphants sur le paysage. Un réseau de capteurs existe déjà au Congo grâce au Projet d’écoute des éléphants, et nous essayons de le relier à nos propres données pour suivre le déplacement des éléphants sur l’ensemble de cette zone trinationale.

Outre l’étude du comportement des éléphants, les données acoustiques constituent également un excellent indicateur de la santé environnementale. Nous pouvons observer en continu les oiseaux et les insectes, et nous travaillons avec des étudiants centrafricains pour créer un catalogue des vocalisations d’oiseaux, car une telle base de données n’existe pas encore pour cette région.
Parallèlement, je tiens beaucoup à rendre la technologie plus accessible. Je réfléchis souvent à des outils simples, comme des applications de collecte de données ou des solutions pour traduire les informations techniques dans les langues locales. Une grande partie de notre travail est limitée non pas par les données elles‑mêmes, mais par leur accessibilité pour les équipes de terrain. Si nous pouvons combler cet écart, la technologie pourra véritablement donner une nouvelle dimension aux efforts de conservation.
Mongabay : Quel est l’état actuel de la population d’éléphants de forêt ici, et comment interprétez‑vous ces tendances par rapport à ce qui se passe ailleurs en Afrique centrale ?
Ivonne Kienast : Le dernier recensement, réalisé en 2020, a estimé que les aires protégées de Dzanga Sangha abritaient entre 2 500 et 3 000 éléphants. D’après nos données recueillies à Dzanga Bai, nous observons environ 1 400 individus distincts fréquenter la clairière chaque année.
D’après ce que j’observe sur le terrain, la population locale d’éléphants est assez stable. Je vois beaucoup de nouveau‑nés, et, dans l’ensemble, la population semble en bonne santé. Je ne dirais pas qu’elle croît rapidement, mais elle s’est clairement stabilisée au cours des dix dernières années.
Ces observations peuvent sembler en décalage avec certains rapports. Par exemple, quand je vois des chiffres indiquant qu’il ne reste que quelques centaines d’éléphants dans toute la République centrafricaine, je m’interroge vraiment. Si nous observons directement plus d’un millier d’individus sur un seul site, ces chiffres n’ont aucun sens. La méthodologie derrière certaines de ces estimations à grande échelle peut être très approximative. Je ne suis pas du genre à accepter une méthode simplement parce qu’elle est utilisée depuis 30 ans. Si elle contredit ce que nous observons réellement, c’est qu’il y a un problème.

Je pense que la stabilité ici tient avant tout à la protection. L’application des lois s’est considérablement améliorée au fil des années, avec davantage de gardes forestiers, une meilleure formation et des financements accrus. Après 36 ans d’efforts de conservation sur le terrain dans cette zone, les effets sont enfin visibles.
Certes, le braconnage existe toujours, mais il a diminué de façon significative. Avant ces améliorations, nous pouvions perdre jusqu’à 30 éléphants par an. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à six ou sept. En outre, la plupart des braconniers opérant à grande échelle ne sont pas locaux ; ils viennent de l’extérieur.
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est le comportement des éléphants. Dans les zones où le braconnage est intense, ils ont tendance à ne fréquenter les clairières que la nuit. À Dzanga Bai, ils sont également très actifs pendant la journée. Parfois, on entend même un coup de feu au loin sans qu’ils ne réagissent. Ils se sentent en sécurité ici, et cela en dit long.
Mongabay : Comment surveillez‑vous le braconnage dans ce paysage, comment y réagissez-vous et qu’avez-vous appris sur son mode opératoire ?
Ivonne Kienast : Le braconnage reste une réalité ici, donc une grande partie de notre travail consiste à comprendre quand et où il se produit. L’un des outils les plus précieux à cet effet est le suivi acoustique passif. Nous avons des systèmes d’enregistrement répartis à travers le parc, ce qui nous permet de détecter les coups de feu sur une zone très étendue.
Ce qui est intéressant, c’est que nous pouvons désormais quantifier des schémas que l’on ne faisait que soupçonner auparavant. Par exemple, nous avons pu montrer qu’environ 80 % des coups de feu ont lieu entre 19 h 00 et 2 h 00 du matin. Ces chiffres reflètent la réalité des marchés de viande de brousse, où l’on retrouve majoritairement des espèces capturées plus facilement la nuit.
Nous partageons ces informations avec nos collègues du parc, afin qu’ils puissent identifier les points névralgiques et décider où concentrer les patrouilles ou affecter davantage de gardes. Actuellement, toutes les patrouilles s’effectuent à pied ; il n’est donc pas possible d’intervenir instantanément, mais cela permet au système d’être plus stratégique. Le passage à un suivi en temps réel marquerait un tournant décisif pour nos interventions. Ainsi, nous pourrions envoyer des alertes dès la détection d’un coup de feu.
En parallèle, une grande partie des informations proviennent des relations tissées sur le terrain. Les pisteurs et les membres des communautés locales ont souvent une perception très fine de ce qui se passe. Lorsqu’ils trouvent une carcasse, ils commencent immédiatement à identifier les responsables potentiels. Ce type de savoir local est incroyablement précieux.
La situation s’est beaucoup améliorée. Grâce à un renforcement de l’application des lois, le braconnage a considérablement diminué au fil des années. Mais le risque reste présent. Dzanga Bai est en réalité l’un des endroits où il est le plus facile d’abattre des éléphants, car ils y sont prévisibles : ils reviennent au même endroit chaque jour. Sans protection, le site serait extrêmement vulnérable.
Ce qui est encourageant, c’est que les éléphants se comportent de manière très différente ici. Dans les zones de fort braconnage, ils ne sortent que la nuit. Ici, ils sont également très actifs durant la journée. Cela prouve qu’ils se sentent en sécurité. Toutefois, cela signifie aussi que le maintien de cette sécurité est essentiel.
Mongabay : Comment les relations avec les communautés locales et le savoir autochtone s’intègrent-ils dans votre travail ?
Ivonne Kienast : Nous avons bâti ici une relation solide avec les communautés, mais cela ne s’est pas produit par hasard. Dès le début, nous avons invité chaque patrouille de gardes forestiers passant par la clairière à nous rejoindre pour leur expliquer notre travail et pourquoi il était tout aussi important pour eux. Ils nous ont confié que c’était la première fois que quelqu’un les abordait ainsi. Cela leur a permis de se sentir impliqués dans le projet et, avec le temps, une véritable relation de confiance s’est instaurée.
Cette confiance est absolument fondamentale. Les personnes locales se sentent à l’aise pour partager des informations avec moi, même si je suis une femme blanche, ce qui n’est pas quelque chose que l’on peut considérer comme acquis. Lorsqu’elles découvrent une carcasse, elles ont souvent déjà une idée du ou des responsables. Elles partagent ce qu’elles entendent au village, et ce type de connaissance informelle est extrêmement précieux.

En ce qui concerne le savoir autochtone, c’est un peu plus complexe. Pour les éléphants, en particulier, il ne joue pas un rôle majeur dans la collecte ou l’analyse formelle des données. En revanche, pour la forêt elle‑même, le savoir des populations locales est tout simplement incroyable. Elles sont capables de décrypter la forêt comme personne.
Par exemple, nous essayons de mettre en place un programme de phénologie pour comprendre les cycles de fructification de la forêt. Je peux leur demander de quels arbres se nourrissent les éléphants ou les gorilles, à quel moment ces arbres produisent des fruits, et les changements qui s’opèrent au fil du temps. Elles connaissent toutes les réponses par cœur. Leur niveau de connaissance de la forêt est inégalable.
Ainsi, même si la science formelle s’appuie parfois sur d’autres méthodes, ce travail ne pourrait pas fonctionner sans ce savoir local. Il s’agit réellement de combiner ces perspectives : ce que nous mesurons d’un côté, et ce qu’elles savent déjà de l’autre.
Mongabay : Une grande partie de votre travail semble axée sur le développement des compétences des chercheurs locaux et sur la pérennité du projet. Comment cela se traduit-il concrètement ?
Ivonne Kienast : Pour moi, l’un des aspects les plus importants de ce projet est de veiller à ce qu’il ne dépende pas de moi. L’objectif est qu’il soit, un jour, entièrement dirigé par des Centrafricains.
Mon rôle consiste, en grande partie, à former les individus, non seulement à la collecte de données, mais aussi aux méthodes de recherche, à la rédaction scientifique et à la prise de parole en public. J’essaie de ne pas former tout le monde de la même manière. J’observe les intérêts de chacun et les besoins du projet, puis nous construisons un parcours à partir de cela.
Nous avons vu beaucoup de progrès. Quelqu’un comme Michael, par exemple, souhaitait apprendre la bioacoustique, nous nous sommes donc concentrés sur ce thème. D’autres se forment au comportement animal, et envisagent même de poursuivre leur formation par un master ou un doctorat. Il s’agit de créer des perspectives qui n’existaient pas auparavant et d’aider chacun à avancer.
En même temps, les défis sont réels. Le système éducatif ici est très limité, et même des choses basiques, comme utiliser un ordinateur ou travailler en anglais, peuvent constituer des obstacles. Tous les outils scientifiques et les articles sont en anglais, ce qui exige donc un effort supplémentaire constant. J’ai dû tout apprendre à certains depuis le début, comme l’utilisation d’un ordinateur. Et puis, au fil du temps, les progrès deviennent visibles. Il n’y a pas de plus belle victoire que de voir quelqu’un qui, il y a peu, ne savait pas écrire, s’attabler pour structurer lui-même ses observations au retour du terrain.

Nous collaborons également avec des étudiants de l’université de Bangui et nous menons des programmes pour les plus jeunes. L’idée est de créer une véritable pépinière de talents, afin de disposer, au fil du temps, d’un nombre croissant de personnes capables d’assumer ces responsabilités.
Pour moi, la réussite, c’est de pouvoir me retirer et de voir le travail se poursuivre. Il y a des personnes ici qui connaissent déjà les éléphants mieux que moi. Si quelque chose m’arrivait demain, le projet continuerait ; et c’est précisément l’objectif recherché.
Mongabay : Quelle est votre approche en matière d’éducation et de sensibilisation communautaire, et cette démarche a-t-elle influencé la manière dont les habitants perçoivent les éléphants et la conservation ?
Ivonne Kienast : Je travaille beaucoup avec les enfants, car ils ont l’esprit ouvert et absorbent les connaissances comme des éponges. Avec les adultes, la conversation devient souvent plus transactionnelle : « Combien me payez‑vous pour aller là‑bas ? » Les enfants sont différents, ils ne sont pas dans une logique de compensation et se montrent plus enclins à apprendre.
Avant de venir à Dzanga Bai, beaucoup d’entre eux ne voient les éléphants que comme de grands animaux dangereux qui détruisent les cultures ou tuent des individus. Nous ne leur disons pas que ce n’est pas vrai, car c’est une réalité, mais nous essayons de leur montrer autre chose. Nous leur montrons que les éléphants sont des êtres vivants avec des émotions, des familles et des liens sociaux.
Lorsqu’ ils viennent à la clairière et les voient de leurs propres yeux, quelque chose change. Certains de ces enfants ont vécu ici toute leur vie sans jamais avoir vu un éléphant. Le fait de les voir interagir et de pouvoir observer leur comportement crée un lien d’une autre nature.
Nous essayons également de relier cela à leur quotidien. Je leur dis, par exemple : « Vous voyez ces touristes ? Ils viennent ici pour voir les éléphants. La personne qui fait du pain, celle qui vend des bananes, elles ont un travail parce que les touristes viennent ici découvrir cet endroit. Si les éléphants et la forêt venaient à disparaître, ces emplois disparaîtraient eux aussi ».

Il ne s’agit pas seulement d’aimer les animaux ou de comprendre l’écologie ; il s’agit de démontrer la valeur de ce site et son importance pour leur avenir et celui des générations futures.
J’ai constaté ce changement de perception non seulement chez les enfants, mais aussi au sein de l’équipe. Au début, un éléphant n’était qu’un éléphant. Aujourd’hui, nous les connaissons en tant qu’individus. Quand l’un d’eux meurt, les habitants le reconnaissent immédiatement et ressentent cette perte. Ce type de connexion, cette empathie, se construit avec le temps, et c’est ce qui change vraiment la façon dont les personnes perçoivent la conservation.
Mongabay : Vous avez été assez franche sur les limites des approches traditionnelles en matière de conservation. Selon vous, comment le domaine doit-il évoluer ?
Ivonne Kienast : L’un des problèmes majeurs, selon moi, réside dans le lien étroit entre la conservation et le monde académique. Il existe énormément de pression pour publier, pour suivre une certaine trajectoire, et la logique ne correspond pas toujours à la réalité du terrain. Pour moi, cela a été un vrai dilemme. Mener un doctorat tout en dirigeant ce projet revenait à vivre deux vies parallèles, sur deux continents, sans pouvoir consacrer toute mon énergie à ce qui, ici, a un impact immédiat.
Il y a aussi ce modèle ancien du « chercheur solitaire », cette idée qu’une seule personne détient tout le savoir. Je n’y crois pas. Si toute la connaissance repose sur un seul individu, quand il part, tout disparaît avec lui.
Ce que nous essayons de construire, c’est un tout autre modèle ; un système où le savoir est partagé, où il devient institutionnel, et où les populations locales sont celles qui le dirigent sur le long terme. Je n’ai pas besoin d’être la seule à pouvoir identifier chaque éléphant. Si nous pouvons créer des outils ou des systèmes qui permettent à davantage de personnes de le faire, c’est beaucoup mieux.
Je pense que la conservation doit s’éloigner de cette idée d’expertise individuelle et tendre vers quelque chose de plus collectif, plus pragmatique, et plus ancré dans la réalité du terrain.
Mongabay : Vous évoquez souvent l’identité et la décolonisation de la conservation. Comment situez‑vous votre rôle dans cette réflexion ?
Ivonne Kienast : Parler de durabilité et de conservation peut être délicat sans donner l’impression d’être condescendant. J’entends des touristes dire des choses comme « Oh, ces pauvres petits enfants ! », et cela me semble tout simplement déplacé.
Je suis une femme latino‑américaine, donc je suis une minorité à bien des égards, mais ici, je suis aussi blanche et privilégiée. C’est une réalité dont je dois rester consciente.
Quand on parle de « décoloniser la conservation », il peut sembler étrange de dire que nous « rendons » quelque chose aux Africains, alors que cela aurait dû toujours leur appartenir. Pour moi, il ne s’agit pas de « rendre », mais de veiller à ce que les individus aient accès aux moyens et aux connaissances nécessaires pour s’approprier ce qui leur appartient déjà.
C’est vraiment ainsi que je vois mon rôle. J’essaie de partager ce que je sais, d’ouvrir des portes où je le peux, et d’accompagner les personnes dans la construction de leurs propres parcours. Si cela les aide à prendre possession de ce lieu, de leur lieu, alors cela me suffit.
Mongabay : À quel point la conservation ici est-elle dépendante des financements extérieurs, et que se passerait‑il si ce soutien venait à disparaître ?
Ivonne Kienast : Elle en est totalement dépendante. Sans les subventions des bailleurs de fonds, le parc cesserait d’exister. Et si cela arrivait, les éléphants seraient abattus et les populations locales sombreraient dans la misère, car il n’y aurait plus d’économie durable.
Il n’y a pas d’endroit plus facile pour abattre des éléphants que Dzanga Bai. Ils reviennent au même endroit chaque jour. Si personne n’est là pour les protéger, des individus viendront les tuer, c’est aussi simple que cela.

Nous avons déjà commencé à ressentir les conséquences des coupes budgétaires. La perte des subventions de l’U.S. Fish and Wildlife Service (Service de la pêche et de la faune sauvage des États-Unis), censées couvrir plusieurs années de travail, a eu des effets immédiats sur tout le système.
Je ne pense pas que les gouvernements de cette région soient à ce jour en mesure de financer pleinement la conservation. Dans les pays où les populations peinent à couvrir leurs besoins essentiels, notamment en matière de santé, d’alimentation et d’infrastructure, d’autres priorités s’imposent.
Pour l’instant, les financements extérieurs demeurent donc indispensables. Sans eux, ce n’est pas seulement la conservation qui s’effondre, mais tout le système qui l’entoure, comme l’emploi, la stabilité et la protection.
Mongabay : Qu’est‑ce qui vous pousse à continuer ce travail, en dépit des défis et des revers que vous rencontrez ?
Ivonne Kienast : Ce n’est certainement pas l’argent. Je plaisante toujours à ce sujet. Pour moi, c’est le bonheur : je vis le rêve de ma vie et je ne changerais cela pour rien au monde. Quand je suis ici, j’ai vraiment l’impression d’être chez moi. Bien sûr, ma famille et mes amis me manquent, mais aucun lieu ne me manque. En revanche, quand je suis loin d’ici, la forêt me manque.
Cela ne veut pas dire que tout est simple. Il y a des journées difficiles : un éléphant braconné, un problème dans le projet, des tensions internes. Et il y a toujours une forme de découragement quand on pense à ce qui se passe à l’échelle mondiale, que ce soit pour le climat ou la biodiversité.
Mais j’essaie de ne pas trop me focaliser sur cette échelle-là. Au niveau mondial, il est difficile de percevoir l’impact de ses propres actions. Ici, en revanche, il est visible. On voit les individus évoluer, les enfants découvrir la forêt pour la première fois, l’équipe grandir, les éléphants en bonne santé. C’est ce qui m’aide à garder les pieds sur terre.
Ce qui me retient vraiment, ce sont les personnes elles-mêmes. Je confie littéralement ma vie aux pisteurs avec qui je travaille. L’équipe est exceptionnelle. C’est ce qui fait la différence.
Et puis, bien sûr, il y a les éléphants. Voir des animaux en bonne santé, voir des petits naître, c’est quelque chose dont je ne me lasse jamais. C’est ce qui me rappelle le sens de mon travail de biologiste du comportement.
Mongabay : Comment le tourisme et les perceptions externes de cette région influencent‑ils votre travail à Dzanga Bai ?
Ivonne Kienast : Dzanga Bai possède un énorme potentiel en tant que site touristique, et je suis convaincue qu’il gagnerait à être plus connu, car il est absolument unique. Mais en réalité, très peu de visiteurs viennent jusqu’ici. L’an dernier, nous en avons reçu environ 800, ce qui est très peu pour un site de cette importance.

Une grande partie du problème vient de l’accessibilité : il est difficile d’arriver jusqu’ici. Mais l’enjeu principal, c’est la perception de la République centrafricaine au niveau mondial. Le pays est classé en niveau 4 « ne pas voyager », ce qui conditionne vraiment la façon dont il est perçu à l’étranger. Nombre de touristes partent du principe que c’est extrêmement dangereux et qu’ils risquent leur vie en venant ici.
Certes, il existe des risques, mais cette perception est largement alimentée par la désinformation ou le manque d’information. Par exemple, de nombreux touristes arrivent par le Cameroun ou le Congo, ils ne séjournent donc jamais à Bangui. On y trouve pourtant de bons hôtels et restaurants, mais les gens ne se sentent pas assez en sécurité pour y séjourner.
Cette perception nuit aussi à la recherche. Certaines universités n’autorisent pas leurs étudiants à venir ici à cause de ces avis aux voyageurs. Je n’ai réussi à venir que parce que j’ai insisté en disant que j’irais de toute façon.
Pourtant, le tourisme est essentiel. Il crée de la valeur pour le parc et pour la communauté. Plus les touristes viennent et découvrent le site, plus ils comprennent pourquoi il mérite d’être protégé. Il y a donc un vrai fossé entre la réalité du terrain et l’image que l’on s’en fait depuis l’extérieur.
Mongabay : Vous avez laissé entendre que la protection des éléphants ne concerne pas seulement les animaux eux‑mêmes. Comment envisagez‑vous la conservation à l’échelle de ce paysage ?
Ivonne Kienast : Quand j’ai commencé, j’étais particulièrement centrée sur les animaux. Je voulais étudier leur comportement, les comprendre. Mais avec le temps, on réalise qu’on ne peut pas protéger les animaux de manière isolée.
Pour protéger les gorilles ou les éléphants, il faut protéger la forêt. Et pour protéger la forêt, il faut travailler avec les populations qui y vivent. Tout est lié.

On le voit très clairement ici. Le parc n’est pas seulement une question de biodiversité, c’est aussi une question de moyens de subsistance. Des centaines de familles dépendent directement de lui. Le tourisme, la recherche, de nombreux emplois alimentent l’économie locale. Si cela disparaît, la pression sur la forêt augmente immédiatement.
Il en va de même pour l’application des lois, l’éducation et les relations avec les communautés. Si une composante du système est fragilisée, tout le reste en pâtit. On peut disposer des meilleures données scientifiques au monde, sans la confiance des communautés, ou sans protection sur le terrain, tout cela est inutile.
C’est pourquoi le travail doit être mené sur plusieurs fronts en même temps. Il ne s’agit pas seulement de collecter des données ou de publier des résultats : il s’agit de construire un ensemble qui fonctionne en tant que système cohérent.
J’ai appris cela avec le temps. Au début, je faisais de la recherche pure. Aujourd’hui, je vois que la conservation ne fonctionne que si toutes ces pièces s’assemblent.
Image de bannière : Ivonne Kienast à Dzanga Bai, au sein du Parc national de Dzanga‑Sangha, en République centrafricaine. Image de Rhett Ayers Butler.
L’histoire méconnue de l’écotourisme émergent en République centrafricaine
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