- Dzanga Bai est une clairière forestière exceptionnelle, où des centaines d’éléphants de forêt, habituellement insaisissables, se rassemblent, offrant aux scientifiques et aux visiteurs l’occasion d’observer leur comportement, leurs interactions sociales et leur dynamique familiale à découvert.
- Des sols riches en minéraux et des mares peu profondes attirent les éléphants ainsi que d’autres espèces comme les bongos et les buffles rouges de forêt, faisant de la clairière un point chaud écologique unique et un site précieux pour la recherche à long terme sur une espèce encore mal connue.
- Dzanga Bai devient une destination touristique émergente en République centrafricaine, mais son émergence reste limitée par son accès difficile, des infrastructures restreintes et des perceptions d’insécurité.
BAYANGA, République centrafricaine — Dans la majeure partie de l’Afrique centrale, il est difficile d’apercevoir des troupeaux d’éléphants de forêt au même endroit. Ils évoluent dans une forêt dense, restant insaisissables, leur vie dissimulée par l’épaisse végétation et la distance. Pour les touristes comme pour les chercheurs, les rencontres directes relèvent souvent du hasard.
Mais Dzanga Bai est différente. Souvent appelée le « village des éléphants », cette clairière riche en minéraux et située dans le Parc national de Dzanga-Sangha, dans le sud-ouest de la République centrafricaine, attire un grand nombre d’éléphants de forêt (Loxodonta cyclotis) hors de la forêt dense. Ici, dans le bassin du Congo, ils se rassemblent à découvert, par dizaines, parfois par centaines, se nourrissent, interagissent et reviennent dans un lieu, où ils peuvent être observés en plein jour.
« Dzanga Bai est la seule clairière connue, où l’on peut voir des centaines d’éléphants de forêt », explique Yvonne Kienast, biologiste du comportement et responsable de recherche du Projet des éléphants de forêt de Dzanga Sangha, en poste à Dzanga-Sangha depuis 2021. « Dans d’autres clairières, si vous avez de la chance, vous pouvez voir 40 ou 50 éléphants. Mais ici, le minimum est déjà de 40 ou 50 ».

Aux heures de pointe, les chiffres montent encore plus haut. « Deux cent onze éléphants ont été comptés en décembre dernier », précise Kienast. « Et c’était à un seul moment ».
Les éléphants de forêt émergent de la lisière, avançant prudemment vers l’espace à découvert. Certains s’enfoncent jusqu’aux genoux dans les mares, aspirant la boue riche en minéraux avec leur trompe. D’autres restent en périphérie, attentifs. Les petits restent proches de leur mère. Les mâles avancent lentement, affirmant leur présence sans confrontation.
Outre les éléphants de forêt, la clairière accueille également des bongos (Tragelaphus eurycerus), des buffles rouges de forêt (Syncerus caffer nanus) et des potamochères géants (Hylochoerus meinertzhageni). Les sitatungas (Tragelaphus spekii) étaient autrefois observés, mais ne se montrent plus depuis quelque temps, selon les responsables du parc.
Pour Kienast, dont les recherches se concentrent principalement sur ce site, la clairière est bien plus qu’un spectacle. Elle est une fenêtre sur une espèce autrement difficile à étudier.

« C’est l’un des rares endroits au monde, où l’on peut observer les éléphants de forêt en si grand nombre et avec une telle régularité », dit-elle. « La plupart du temps, ils restent invisibles, cachés dans la forêt. Mais ici, ils sortent à découvert ».
Cela permet aussi aux chercheurs d’étudier ces pachydermes en temps réel.
« Lorsque j’ai commencé, je pensais que nous savions tout sur les éléphants de forêt grâce à la littérature scientifique », explique-t-elle. « Plus je passe du temps ici, plus je réalise que nous ne savons pas grand-chose ».
Les chercheurs identifient les individus grâce à la forme de leurs oreilles, des défenses et d’autres caractéristiques, les suivant dans le temps pour constituer des bases de données à long terme. Mais au-delà des données, la clairière révèle une complexité sociale rarement observée.
« Ils ont une sorte de cérémonie de salutations ; ils se retrouvent, s’enthousiasment, passent du temps ensemble, puis retournent dans la forêt et se séparent à nouveau », explique Kienast. « Il existe une forte dimension sociale, mais le facteur principal reste les minéraux ».
L’attrait se trouve sous la surface. Les sols et l’eau de Dzanga Bai contiennent des minéraux essentiels — sel, magnésium et zinc — rares dans la forêt environnante. Les éléphants creusent, boivent et reviennent, parfois pendant des décennies.

Pour les mères et les petits, la bai (clairière marécageuse en langue sango) offre aussi autre chose.
« Pour les mères et les petits, cela devient une sorte de terrain de jeu et un endroit très sûr », explique Kienast. « L’eau est peu profonde ».
Dans un paysage où la visibilité est limitée, la clairière offre à la fois nourriture et sécurité.
Une attraction en pleine croissance
Pour ceux qui travaillent au sein et aux abords du parc, Dzanga Bai est aussi la raison principale de la venue des visiteurs.
« Les visiteurs adorent la nature ici à Dzanga Bai », explique Léonce Madomi, guide dans le parc depuis plus de 16 ans. « Ils n’ont jamais vu des éléphants rassemblés ainsi, en familles ».
Il ajoute : « Dans d’autres pays, ils sont plus dispersés. Vous voyez peut-être 10, 15 ou 20 éléphants. Mais ici, si le moment est favorable, vous pouvez en voir 140, voire 150 en une journée ».
Cette régularité, rare dans les écosystèmes forestiers denses, contribue à la croissance du tourisme, selon Gervais Pamongui, directeur adjoint des aires protégées de Dzanga-Sangha.
En 2025, le parc a accueilli environ 800 touristes, selon les responsables — un chiffre encore modeste, mais en hausse.
Cependant, l’accès reste difficile. Rejoindre Bayanga depuis Bangui peut prendre plusieurs jours par la route.
« Ce n’est pas beaucoup, mais il faut considérer à quel point il est difficile d’arriver ici », explique Kienast. « On ne peut pas amener 50 personnes en même temps ».
La perception constitue également un obstacle.
« Le problème est que la République centrafricaine est souvent classée comme un pays à ne pas visiter », explique Luiz Arranz, qui travaille dans les parcs du bassin du Congo depuis plus de 47 ans.
Pourtant, la réalité sur le terrain est plus nuancée.

Participation locale et avenir incertain
La participation locale et la protection des droits des peuples autochtones sont des chantiers en cours. Mongabay a observé que le WWF soutient un mécanisme de plainte via le Centre des droits humains de Bayanga, où les groupes autochtones, dont les Ba’aka, peuvent exprimer leurs préoccupations.
Pour Kienast, l’enjeu dépasse la conservation ou le tourisme.
« Il s’agit aussi du savoir — et de qui le produit », dit-elle.
Elle ajoute : « L’un des principaux objectifs de notre projet est de créer un pôle de formation pour les chercheurs d’Afrique centrale ».

À mesure que la journée s’achève, les éléphants se retirent lentement dans la forêt.
Dans une région où les populations d’éléphants de forêt ont fortement diminué, Dzanga Bai demeure un refuge.
Mais son avenir, comme celui de la forêt qui l’entoure, reste incertain.
Pour l’instant, les éléphants continuent de venir, se rassembler, interagir, se nourrir et repartir — comme ils l’ont toujours fait.

Reportage additionnel : Rhett A. Butler
Image de bannière : « Pour les mères et les jeunes éléphants, la Dzanga Bai devient une sorte de terrain de jeu et un endroit très sûr », explique Yvonne Kienast, cheffe de projet et responsable de la recherche du Programme d’étude des éléphants de forêt de Dzanga. Image de Rhett A. Butler pour Mongabay.
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