- Une usine de recyclage de batteries, située près de Pointe-Noire en République du Congo, a vu ses activités suspendues par les autorités congolaises, après des accusations de pollution au plomb.
- Des tests sanguins réalisés sur des habitants ont révélé des niveaux de plomb parfois dix fois supérieurs aux seuils recommandés par l’OMS.
- Malgré l’arrêt des activités de l’usine, les riverains affirment qu’aucune décontamination, ni prise en charge médicale n’ont été mises en place.
- Les communautés et ONG demandent de la transparence de la part de l’État et de l'entreprise, un suivi sanitaire pour les victimes et des analyses pour évaluer l’ampleur de la contamination.
1 an et demi après le début du démantèlement de l’usine Metssa Congo, une fonderie située près de Pointe-Noire en République du Congo, la situation ne semble pas avoir évolué pour les riverains.
« Le site est fermé. Personne ne rentre, personne ne sort en dehors des gardiens de sécurité. C’est donc le statu quo depuis qu’ils sont partis. Aucun médecin n’est venu nous voir ; il n’y a pas de décontamination, rien ne bouge », révèle Cyrille Traoré Ndembi, président du Collectif des résidents de Vindoulou, le quartier populaire de Pointe-Noire, où se trouve Metssa Congo.
Cette usine fait partie du groupe Metssa, basé aux Émirats arabes unis. Sa filiale congolaise recycle, entre autres, des batteries de voitures, pour en extraire le plomb et le transformer en barres destinées à l’exportation. Ouverte en 2013, elle fait depuis 2019 l’objet d’une plainte du Collectif des riverains, dirigé par Traoré Ndembi, à cause des fumées qui s’échappent de ses locaux.
« Il y avait des rejets de poussière et de suie. Imaginez, vous êtes en train de manger ou vous êtes debout chez vous, et vous recevez une sorte de poussière, qui vous tombe dessus », dit Traoré Ndembi. « L’air était irrespirable, on suffoquait », ajoute-t-il.
Depuis sa fermeture, la population environnante demande à être prise en charge par des médecins, et que le quartier autour de l’usine soit décontaminé. Elle demande également l’accès aux résultats des examens sanitaires et des tests ordonnés par les autorités. Mais, pour le moment, selon le collectif, aucune autorité ne leur a donné une réponse claire.

Des fumées toxiques au cœur d’un quartier populaire
« Les fumées dont se plaignent les gens, ce sont des vapeurs dans lesquelles il y a beaucoup de plomb. Le plomb est vaporisé hors de l’usine à de très hautes températures sous forme de vapeur, mais dès qu’il revient à des températures douces, il retombe sous forme de poussière de plomb, de micro-billes, de nanobilles », explique Jacques Gardon, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et spécialiste de la pollution minière et industrielle, dans un appel téléphonique avec Mongabay. Au cours de sa carrière, il a étudié plusieurs cas de contamination similaire, notamment à Zamfara, au Nord-Ouest du Nigéria. « Le plomb va donc se déposer sur les sols, sur les toits. On va donc avoir tout cet environnement contaminé ».
D’après l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), une exposition au plomb est hautement toxique, affectant le cerveau, le foie, les reins et les os. L’organisation onusienne estime que l’intoxication au plomb aurait causé plus de 1,5 million de décès dans le monde en 2021, principalement en raison d’effets cardiovasculaires. Au début, d’après le défenseur de l’environnement, personne ne croyait à la thèse de la pollution. Pourtant, les risques de pollutions liés au recyclage de batteries sont connus.
Selon l’OMS, le plomb, sous forme de fumées, de particules et de poussière, peut être libéré à toutes les étapes du processus de recyclage des batteries, de la vidange, et du démontage à la fusion et à l’affinage du plomb. La contamination de l’environnement par le recyclage peut être importante et entraîner une exposition majeure des travailleurs et des populations environnantes, peut-on lire sur le site de l’organisation.
En 2023, avec l’aide de l’ONG Amnesty international, les communautés finissent par réaliser des tests sanguins sur un petit groupe d’habitants, pour prouver leur calvaire. Les résultats sont sans appel : le taux de plomb dans le sang dépasse celui recommandé par l’OMS, à savoir 5ug/dL. Parfois, les taux retrouvés sur les populations sont 10 fois supérieurs. Une situation inquiétante, selon les organisations de droits humains, mais décisive pour les communautés.
En 2024, après des années de lutte, le collectif obtient gain de cause. Le ministère de l’Environnement décide de lancer sa propre enquête et de faire ses propres prélèvements, cette fois à plus grande échelle.

Quelques mois plus tard, le tribunal administratif de Pointe-Noire condamne l’entreprise à suspendre ses activités, puis la ministre, Arlette Soudan-Nonault, décide d’agir : « Considérant la situation de risque majeur avéré de l’impact de vos activités pour la santé de l’homme et pour l’environnement, ainsi que l’urgence des mesures qu’elle impose, j’ai décidé de la mesure de suspension totale de vos activités », écrit-elle dans un arrêté officiel.
Une usine à l’arrêt, mais des victimes toujours sans réponse
L’usine cesse ses activités : elle est en partie démantelée et les fumées cessent de relâcher leur poussière dans l’atmosphère. Une grande victoire, selon les plaignants.
« On est plutôt satisfait de se dire que les communautés, en se levant, peuvent défendre leur environnement face à des groupes, des multinationales. C’est positif », dit Abdoulaye Diarra, chercheur en République du Congo pour Amnesty International, qui suit le dossier depuis plusieurs années, et a assisté les communautés dans leur bataille juridique.
« Les autorités ont demandé la mise en place d’un fond de 10 millions francs CFA [17,598.35 USD]. Sauf qu’il n’a jamais été précisé dans des documents ou rendus publics qui paierait et qui recevrait ces sommes-là », souligne le chercheur. « En plus, on n’a jamais vu les résultats des examens et des tests ordonnés par les autorités ; ils n’ont pas été partagés avec les populations. On ne sait pas quelle est l’ampleur de la contamination ».
Contacté par Mongabay pour en savoir plus, le ministère congolais de l’Environnement n’a donné aucune suite jusqu’au moment de la publication de cet article.
Traoré Ndembi partage la frustration de Diarra, car si l’entreprise est à l’arrêt, il confie à Mongabay que la pollution n’était pas qu’atmosphérique, mais que les cours d’eau environnants, comme les sols, ont pu être eux aussi contaminés par ce que le chercheur désigne comme des « huiles de vidange », que la fonderie aurait rejettées dans la nature. Aussi, pour lui, l’arrêt des opérations n’est pas une conséquence suffisante pour le pollueur.

« Nous avons été intoxiqués, empoisonnés au plomb, et malheureusement, aucune action n’a été entreprise. Les portes de la société sont fermées, il n’y a eu aucune prise en charge médicale… La bataille n’est pas terminée. Pour moi, on n’a pas encore gagné, parce que les gens sont malades et vivent avec un fort taux de contamination au plomb. On ne sait pas de quoi sera fait demain », dit-il.
Pour en savoir plus, Mongabay a contacté Metssa Congo, mais n’a reçu aucune suite au moment de la publication de cet article.
Des niveaux de plomb jugés alarmants par les scientifiques
Traoré Ndembi fait partie des personnes testées en 2023 avec l’aide de l’ONG Amnesty International. Il a fait parvenir ses résultats d’analyses à Mongabay, qui les a soumis à l’appréciation de Alexander Van Geen, enseignant chercheur et membre de la Earth Institute Faculty à l’université Columbia, qui a étudié plusieurs cas d’impact de la pollution industrielle sur l’humain et l’environnement, comme par exemple la pollution générée par la poussière de bauxite en Guinée.
A la lecture de ces résultats d’analyses, il a été choqué.
« Je n’ai pas vu de niveaux aussi élevés depuis très longtemps, franchement. C’est vraiment horrible, j’espère que vous vous en rendez compte. Avec de pareils niveaux, vous pouvez voir des cas de tremblements. Il faut faire quelque chose », dit-il.
D’après l’OMS, il n’existe pas de seuil au-dessous duquel l’exposition au plomb n’aurait pas d’effets nocifs sur la santé. A cause de ces taux retrouvés dans son sang, Traoré Ndembi s’expose à des atteintes nerveuses, des coliques abdominales, mais aussi à l’anorexie.
Toutefois, il est prouvé qu’une fois l’exposition terminée, la concentration de plomb dans le sang tend à diminuer elle aussi.
« Je doute fortement que la plombémie (la concentration de plomb dans le sang, ndlr) soit redescendue aux niveaux recommandés par l’OMS. Si une personne a été exposée à ces niveaux, cela semble peu probable, car le plomb se stocke dans les os. L’une des raisons pour lesquelles le plomb est si insidieux est qu’il ressemble chimiquement à du calcium, et nos os contiennent beaucoup de calcium. Donc, il s’y installe comme le calcium, puis il se propage dans l’organisme à mesure que le temps passe, perpétuant la contamination. Pour les enfants, c’est pire parce qu’ils fabriquent des os constamment [comme ils sont en pleine croissance, ndlr] », explique-t-il.
« J’espère qu’il n’y a pas d’enfants parmi les résultats que vous me montrez », ajoute-t-il.

Toutefois, parmi ces analyses sanguines, il y a celles de Cyrfanie Emiliana, la fille de Traoré Ndembi, alors âgée de 14 mois. Sa mère a passé toute sa grossesse à proximité de l’usine, et elle y est née et y a grandi. Sa plombémie, en 2023, était plus importante que celle de son père. A cause de son jeune âge, elle s’expose à une diminution des capacités motrices, des coliques, mais aussi à des symptômes neurologiques graves, si d’aventure elle contracte le paludisme.
Car, avec une incidence actuelle de 215 cas pour 1 000 habitants, le paludisme est une maladie fréquente au Congo. Aujourd’hui, Cyrfanie Emiliana a 4 ans, et son père continue d’être inquiet, même si les analyses sont anciennes.
« Elle a une santé précaire. Elle tombe très souvent malade, souvent fatiguée. Elle se plaint beaucoup de coliques, de douleurs abdominales. Parfois, ce sont des diarrhées. C’est vraiment criminel », dit-il.
Cyrfanie ayant été exposée au plomb dès son plus jeune âge, les conséquences sur sa santé peuvent être visibles à long terme.
« Cela peut réduire le QI des enfants et entraîner des difficultés d’apprentissage à l’école. Or, de mauvais résultats scolaires peuvent compromettre l’accès à un emploi intéressant. L’impact peut se faire sentir toute une vie. Le mieux, à court terme, est de réduire l’exposition. Les niveaux, que vous avez mentionnés, justifient également une intervention médicale, à savoir une thérapie par chélation », explique Van Geen.
Mais une question demeure : l’usine continue-t-elle de polluer ? Pour Gardon, la réponse est évidente.
« Alors, évidemment, plus on va s’écarter de la période d’activité, moins il y aura ces vapeurs précipitées [de résidus de plomb, ndlr]. Mais c’est très compliqué, très compliqué de faire partir le plomb. Cette pollution est rémanente pour un bon moment, lorqu’elle concerne de grandes dimensions, de grandes surfaces. Il suffit que quelqu’un touche au sol, par exemple un enfant qui joue au foot ou qu’on cultive de l’igname, des salades, du manioc, pour que le plomb ressurgisse et que la population soit exposée », souligne-t-il en prenant pour exemple une usine de retraitement de batteries à Toulouse, en France, où des années après sa fermeture, la pollution au plomb a persisté.
Pour Van Geen comme pour Traoré Ndembi, la préoccupation actuelle est de savoir à quel point la population est contaminée.
« Pour le savoir, je pense qu’une nouvelle étude serait très utile, afin de déterminer si les niveaux de plomb diminuent, et si la situation s’améliore ou si elle demeure dangereuse », affirme Van Geen.
Seulement, les analyses sont coûteuses. En 2023, Traoré Ndembi avait payé environ 45 000 francs CFA (environ 80 USD) par personne, pour réaliser ces prélèvements. Une fortune quand on sait qu’un Congolais gagne en moyenne 2 000 USD par an.
Selon Jacques Gardon, toutefois, avant même de faire des analyses, il faut agir.
« C’est la poussière qui sera le principal vecteur de contamination pour les enfants, qui vont mettre les mains à la bouche, qui vont jouer avec des bâtons, qui vont s’amuser avec leurs jouets, etc. C’est donc là que la contamination se fait », explique le scientifique.
« Le plomb ne disparaît pas. Tant qu’il est dans l’environnement, tant qu’il y en a dans la poussière devant et dans la maison, où jouent les enfants, les enfants continuent à s’exposer. Une solution serait de faire recouvrir les sols concernés par au moins 20 cm de terre pour « enterrer le problème », mais il peut y avoir un peu de transfert dans les nappes phréatiques. Ce contexte n’est cependant pas le problème principal. Ici, il faut gérer la poussière… Elle peut être là pendant des années et des années ».
En attendant, Amnesty International insiste sur le fait qu’il n’y a plus qu’une seule chose à faire pour que la situation avance. « Il faut continuer à mettre une certaine pression sur les autorités, pour pouvoir obtenir des réponses et les financements promis ».
Image de bannière: Des tests sanguins effectués sur des habitants pour détecter des niveaux de plomb. Image de Cyrille Traoré Ndembi.
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