Nouvelles de l'environnement

Marina Kameni : « Les communautés travaillent avec notre organisation pour restaurer les habitats naturels des amphibiens au Cameroun »

L'herpétologue Marina Kameni, fondatrice de l'ONG Herp Conservation Cameroon, sur les hauteurs du mont Manengouba, situé dans la partie littorale du Cameroun. Image de Marina Kameni, avec son aimable autorisation.

L'herpétologue Marina Kameni, fondatrice de l'ONG Herp Conservation Cameroon, sur les hauteurs du mont Manengouba, situé dans la partie littorale du Cameroun. Image de Marina Kameni, avec son aimable autorisation.

  • Les populations d'amphibiens du Mont Manengouba, un volcan camerounais à cheval entre la partie littorale et le sud-ouest du pays, ont chuté de près de 70 % en 25 ans.
  • L'expansion de l'agriculture, la déforestation liée à l'exploitation forestière, le pâturage du bétail et la présence d'espèces envahissantes sont les principales causes de ce déclin.
  • L’ONG Herp Conservation Cameroon envisage de restaurer 200 hectares (494 acres) de forêts, avec l’aide des paysans locaux, pour y protéger l’herpétofaune.

Le Mont Manengouba, à cheval entre la partie littoral et le sud-ouest du Cameroun, est l’habitat naturel de nombreuses espèces d’amphibiens, dont le Conraua robusta, une espèce chère aux communautés de cette région, en voie de disparition. La région est en proie à une forte déforestation due à l’agriculture, qui impacte l’existence des amphibiens et des reptiles. Les populations d’amphibiens y ont chuté de près de 70 % en 25 ans, d’après une étude publiée en 2016 dans la revue Plos One.

En 2019, en Afrique du Sud, Marina Kameni a croisé le chemin d’un herpétologue ghanéen, Caleb Ofori Boateng, pionnier de la protection de l’herpétofaune dans son pays et fondateur de Herp Conservation Ghana, une organisation à but non lucratif.

Ofori Boateng lui a mis le pied à l’étrier, en l’encourageant à créer une organisation similaire à la sienne au Cameroun, pour y protéger des amphibiens et des reptiles.

C’est ainsi que Kameni fonde Herp Conservation Cameroon en 2022. Avec l’aide des communautés, l’équipe de son ONG s’engage alors à restaurer les habitats naturels des amphibiens sur 200 hectares (494 acres) de forêts, en reboisant les espaces fortement dégradés à cause des activités humaines, notamment l’agriculture à base de produits chimiques et la pollution des cours d’eau.

L’initiative a valu à l’herpétologue camerounaise d’être récompensée à l’édition 2026 des Whitley Awards, un prix récompensant chaque annéee des pionniers de la conservation locale dans le Sud global. Dans une interview accordée à Mongabay, Marina Kameni évoque les actions menées avec son organisation auprès des communautés pour la protection de l’herpétofaune dans le Manengouba.

Leptodactylodon erythrogatser, une espèce d'amphibien présente dans le mont Manengouba, classée "danger critique d'extinction" sur la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Image de Marina Kameni, avec son aimable autorisation.
Leptodactylodon erythrogatser, une espèce d’amphibien présente dans le mont Manengouba, classée « danger critique d’extinction » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Image de Marina Kameni, avec son aimable autorisation.

Mongabay : Comment les communautés perçoivent-elles les activités que vous menez dans le Mont Manengouba, et quels changements ont-elles apporté dans leur paysage ?

Marina Kameni : Il est important de relever que nous avons travaillé avec trois communautés cibles, notamment les Mbororo vivant dans les hauteurs du mont ; les communautés du village Ntsoung en moyenne altitude et une troisième communauté en basse altitude. Les deux premières communautés sont les cibles les plus importantes, car c’est à ces niveaux que se trouve la plus grande diversité d’espèces.

On travaille avec ces communautés, afin de mettre sur pied des activités alternatives visant à réduire l’impact de leurs occupations sur l’habitat naturel des amphibiens dans le Manengouba.

Les communautés sont plutôt heureuses de collaborer, et nous avons des retours très positifs. Ce sont elles qui nous contactent d’ailleurs pour nous proposer des solutions visant à réduire les menaces sur les habitats naturels, et nous conseillent dans le cadre de nos travaux de recherche.

Nous sommes plus guidés par ce que ces communautés nous proposent.

En tant que scientifiques, nous essayons d’intégrer ces propositions dans les lignes directrices de nos objectifs, pour la conservation des espèces, à long terme.

Mongabay : Quelles sont les principales menaces pesant sur l’existence de ces amphibiens dans le Mont Manengouba ?

Marina Kameni : Il y a la pollution des sols. L’utilisation des produits chimiques dans l’agriculture impacte la qualité de l’eau et des sols. La majorité des grenouilles, sur lesquelles nous travaillons, sont sensibles à la modification de leurs habitats.

Une fois que l’eau ou le sol est modifié, beaucoup vont mourir, et leur population va décroître de manière exponentielle.

Lorsque le bétail va en forêt, il modifie complètement le courant et la qualité de cette eau, ce qui impacte négativement les amphibiens de la zone. Image de Whitley Foundation, avec leur aimable autorisation.
Lorsque le bétail va en forêt, il modifie le courant et la qualité de cette eau, ce qui impacte négativement les amphibiens de la zone. Image de Whitley Fund for Nature, avec leur aimable autorisation.

Mongabay : Quel est l’aspect du message, que vous portez auprès des communautés sur la nécessité de protéger les grenouilles et les crapauds ?

Marina Kameni : Il arrive souvent qu’on veuille conserver une espèce dans les pratiques de conservation, alors que les communautés n’ont aucun intérêt pour cette espèce. Ce qu’on a essayé de faire, c’est de cibler les espèces ayant une grande valeur culturelle pour les communautés, ce qui a servi d’exemple pour les autres espèces à protéger.

La plupart des espèces, que nous explorons, sont en danger critique d’extinction, sans être exploitées par les communautés; lesquelles les mettent en danger par leurs activités.

Donc, on leur a fait comprendre l’impact de leurs activités sur les amphibiens, en s’appuyant sur l’espèce qu’elles ont l’habitude d’utiliser, qu’elles appellent dans leur langue « Essalé » (C. robusta, nom scientifique de l’espèce). Cette espèce, qui était auparavant visible en moyenne altitude, est en voie d’extinction, et elles le savent.

Du coup, elles sont motivées à travailler avec nous, pour la restauration des habitats naturels de cette espèce, afin que sa population augmente.

Mongabay : Quels types d’activités menez-vous en particulier avec les communautés Mbororo, par exemple ?

Marina Kameni : Chez les Mbororo, nous avons d’abord commencé avec la sensibilisation, parce qu’il fallait d’abord qu’ils comprennent le projet. Lorsque le bétail va en forêt et trouve une source d’eau, il modifie complètement le courant et la qualité de cette eau, ce qui impacte négativement les amphibiens de la zone.

Lors d’une campagne de sensibilisation, les communautés nous ont proposé de mettre sur pied la culture du Brachiaria, une plante utilisée pour nourrir le bétail. Cette culture va permettre de réduire les mouvements du bétail, car si chaque famille dispose de sa plantation de Brachiaria autour de sa maison, son bétail n’aura plus besoin d’aller en forêt.

Mongabay : Quelles solutions proposez-vous pour réduire les menaces sur ces grenouilles menacées de disparition ?

Marina Kameni : On a mis sur pied un champ témoin de 2 hectares (5 acres) pour la culture du plantain, qui est l’activité la plus lucrative dans la région, et où on n’utilise que de l’engrais biologique, composé entre autres de plantes, de l’huile de neem et de l’urine du lapin. Cette plantation, qui connaît une véritable réussite, servira de témoin, pour démontrer aux communautés qu’il est possible de pratiquer l’agriculture sans recourir aux engrais chimiques.

Le fait que les communautés se sont rendus compte qu’elles ont besoin de l’urine du lapin pour fabriquer l’engrais biologique qui n’est pas très accessible, un groupe de jeunes du village s’est proposé d’élever les lapins, pour générer à la fois des revenus et fournir l’urine du lapin pour la fabrication de l’engrais biologique.

Mongabay : Est-ce que l’ensemble des actions que vous menez avec ces communautés vous donne l’impression qu’il y a de l’espoir pour la conservation des grenouilles du Mont Manengouba ?

Marina Kameni : Je pense que oui ! Mais on fait face également à d’autres menaces en dehors de la pollution.

Il y a la prolifération d’une espèce de champignon, qui se déploie rapidement grâce à l’activité humaine, et qui tue les amphibiens. Il faut qu’on sensibilise rapidement les communautés sur la question, afin que les zones déjà contaminées ne puissent pas infecter les zones non encore contaminées.

Ce champignon se propage également dans des conditions de baisse de température, ce qui signifie qu’il y a un risque d’élevation de température lorsqu’il y a déforestation. Si on parvient à faire le reboisement et que les forêts deviennent un peu plus saines, on aura un environnement plus sain sous la canopée, et les juvéniles pourront survivre aux modifications de l’habitat qui sera alors mieux protégé.

« Aujourd’hui, dans ces communautés, il y a des enfants qui sont déjà capables de parler des amphibiens et des reptiles sans avoir peur, ce qui est un succès  » — Maria Kameni. Image de Whitley Foundation, avec leur aimable autorisation.
« Aujourd’hui, dans ces communautés, il y a des enfants qui sont déjà capables de parler des amphibiens et des reptiles sans avoir peur, ce qui est un succès  ». — Maria Kameni. Image de Whitley Fund for Nature, avec leur aimable autorisation.

Mongabay : Quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face, au quotidien, dans votre travail ?

Marina Kameni : Il n’est pas évident pour une jeune organisation comme la nôtre de travailler dans un environnement, où d’autres organisations plus grandes et plus influentes sont passées avant nous sans avoir rempli leurs objectifs.

Au départ, les communautés étaient réticentes. On a aussi des difficultés avec nos points focaux, qui sont des membres de la communauté, mais qui ne collaborent pas efficacement avec leurs semblables.

On fait aussi face à des soucis de couverture du réseau téléphonique, ce qui complique la communication avec les communautés. Il y a également que très peu de personne s’intéresse à l’herpétofaune, car ce sont des espèces qui font peur. Notre challenge est de former le maximum de personnes capables de faire le suivi de ces amphibiens sur le terrain.

Mongabay : Qu’est-ce qui vous motive à poursuivre cette oeuvre de protection de l’herpétofaune du Mont Manengouba ?

Marina Kameni : Ce qui nous motive à continuer, c’est la reconnaissance des communautés locales avec lesquellesnous sommes familiarisés. Aujourd’hui, dans ces communautés, il y a des enfants qui sont déjà capables de parler des amphibiens et des reptiles sans avoir peur, ce qui est un succès.

Nous avons mis sur pied un programme dénommé « Frogs and Kids ». Nous avons organisé, cette année, une semaine d’activité baptisée « Amphibian champions week », avec des élèves des écoles primaires et secondaires dans la localité de Nkongsamba.

Chez les Mbororo, par exemple, les enfants n’avaient pas le courage de toucher une grenouille, parce qu’ils la considéraient comme une espèce satanique; mais, aujourd’hui, un enfant Mbororo est capable de capturer un amphibien et de faire la différence entre une grenouille et un crapaud.

Pour moi, c’est une grande avancée.

Mongabay : Quelle signification votre récompense aux Whitley Awards 2026 a-t-elle dans votre carrière d’Herpétologue ?

Marina Kameni : C’est un accomplissement de la vie. Toute personne, oeuvrant dans le domaine de la conservation, rêve d’une telle récompense, car c’est l’un des plus grands Awards dans le domaine de la conservation.

En tant que Herpétologue et conservatrice, c’est une consécration permettant à d’autres personnes de me considérer comme un modèle de réussite, et d’être inspirées et motivées à se lancer dans les travaux de conservation. Je voudrais rappeler, que je ne suis pas le premier lauréat de nationalité camerounaise à remporter ce prix : par le passé, quatre camerounais l’ont remporté.

Mais je suis la première femme camerounaise à être récompensée en herpétologie, une science qui n’est pas très développée au Cameroun.

Image de banniere : L’herpétologue Marina Kameni, fondatrice de l’ONG Herp Conservation Cameroon, sur les hauteurs du mont Manengouba, situé dans la partie littorale du Cameroun. Image de Marina Kameni, avec son aimable autorisation.

Citation :

Hirschfeld, M., Blackburn, D. C., Doherty-Bone, T. M., Gonwouo, L. N., Ghose, S., & Rödel, M. (2016). Dramatic declines of montane frogs in a central African biodiversity hotspot. PLOS ONE, 11(5), e0155129. doi:10.1371/journal.pone.0155129

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