- Dans l'Est de la République démocratique du Congo, la pression exercée sur le Parc national des Virunga révèle des enjeux économiques et de gouvernance profonde, où la conservation se heurte à des besoins vitaux liés au charbon de bois et à l’agriculture.
- Emmanuel de Merode explique que le déclin de l’environnement est dicté par les impératifs de survie des communautés. Il estime que préserver la biodiversité impose d’offrir des solutions en matière d’accès à l’énergie, de création d’emplois et d’économie locale.
- Le parc des Virunga a mis en place un modèle intégré axé sur les énergies renouvelables, le développement des petites entreprises, l'accès au financement et une sécurité de proximité. L’objectif est de détourner les populations des activités extractives ou liées au conflit en proposant d’autres sources de revenus.
- Le projet du « Couloir vert » vise à étendre cette approche à l'échelle du pays pour évaluer la viabilité d’un système économique reposant sur la préservation des forêts plutôt que sur leur défrichement, en dépit de la persistance du conflit et des obstacles politiques.
Dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), les discussions sur le thème de la conservation se concentrent souvent sur les pertes : des forêts défrichées, une faune décimée, et un conflit s’étendant sur des terres qui abritaient autrefois des écosystèmes parmi les plus riches de la planète. Au Parc national des Virunga, ces pressions sont particulièrement marquées. Ce parc, le plus ancien d’Afrique, abrite des glaciers, des volcans, des forêts et des zones humides au sein d’une seule et même aire protégée. Il est également situé au cœur d’une région minée par des décennies d’instabilité, où des groupes armés, une économie informelle et une gouvernance fragile dictent le quotidien des communautés.

Emmanuel de Merode, qui dirige le Parc national des Virunga depuis 2008, n’aborde pas le sujet sous l’angle de l’écologie. Sa formation d’anthropologue façonne sa vision du parc. À ses yeux, l’état de la faune sauvage renvoie à des facteurs bien plus profonds. La déforestation, le braconnage et l’insécurité ne sont pas simplement des enjeux environnementaux. Ils découlent de la manière dont les populations subviennent à leurs besoins, du système de gouvernance, des circuits financiers et de l’exploitation des ressources.
Dans l’Est de la RDC, la conservation est indissociable de l’économie. Pour nombre de communautés vivant aux abords du parc, les choix sont immédiats : défricher la forêt pour l’agriculture ou produire du charbon de bois peut générer des revenus qui font vivre un foyer. Les bénéfices de la conservation sont, à l’inverse, moins tangibles et profitent souvent à des acteurs situés bien au-delà de la région. Ce déséquilibre se manifeste dans les décisions quotidiennes liées au combustible, à la nourriture et à l’accès à la terre. De Merode souligne que le système actuel impose à certaines des populations les plus pauvres de supporter le coût de la protection d’actifs valorisés à l’échelle mondiale.
La pression sur le parc est renforcée par le conflit. Depuis le milieu des années 1990, l’Est de la RDC est le théâtre d’une violence prolongée impliquant des milices, des groupes armés étrangers et des intérêts politiques rivaux. Ces dynamiques ont eu des effets écologiques directs : les populations de grands mammifères ont fortement diminué au début des années 2000. Les gardes forestiers, chargés de protéger le parc, ont été fréquemment pris pour cibles. Plus de 200 d’entre eux ont été tués au fil des années.

C’est dans ce contexte que l’approche de De Merode a pris forme. Un tournant est survenu en 2007, au cœur d’une période de violences accrues marquée notamment par le massacre de sept gorilles de montagne. Les enquêtes ont établi un lien entre ces événements et le commerce du charbon de bois alimentant Goma, une ville d’environ deux millions d’habitants disposant de peu de solutions énergétiques. La crise portait donc essentiellement sur l’énergie et les moyens de subsistance. Ces conclusions ont imposé un changement de stratégie.
Au cours des années suivantes, le Parc national des Virunga a mis en place un système axé sur les énergies renouvelables, en particulier de petites centrales hydroélectriques. L’objectif était de réduire la pression sur les forêts en offrant un substitut au charbon de bois et en posant les bases d’un autre modèle économique. L’électricité a permis le développement de petites entreprises (soudure, meunerie, réfrigération, transformation alimentaire), et ces activités ont généré des emplois. Pour de Merode, le raisonnement est simple : l’énergie stimule l’activité économique, l’activité économique crée des emplois, et l’emploi offre d’autres perspectives qui détournent les individus des groupes armés ou des activités illégales.

Le modèle s’étend au-delà du secteur énergétique. Des services financiers ont été intégrés grâce à des compteurs intelligents qui enregistrent la consommation d’électricité. Ces données fournissent un historique des activités, permettant ainsi aux petites entreprises d’accéder au crédit sans garantie classique. Le remboursement est directement lié à la consommation d’électricité. Le mécanisme est simple et répond à une contrainte persistante dans les zones où les systèmes bancaires formels sont limités et où les coûts de transaction sont élevés.
La sécurité a également été repensée. Les dispositifs de réponses classiques, souvent lents et limités à une intervention post-attaque, ne protégeaient pas suffisamment les communautés. Le parc a donc mis en place des systèmes d’intervention rapide et des bases opérationnelles avancées afin de réduire les délais de réponse aux menaces et de créer une stabilité à l’échelle locale. Ces mesures s’accompagnent d’initiatives économiques, pour que les zones bénéficiant d’une sécurité renforcée puissent accéder à l’emploi et aux infrastructures.
Le nouveau modèle s’applique également au secteur agricole. Dans certaines zones de l’Est de la RDC, des produits de base comme le cacao ont parfois servi à financer le conflit. Des groupes armés ont eu recours à la violence pour contrôler les récoltes et détourner la production vers des réseaux de commerce illicite. Le parc a réagi en raccourcissant et en sécurisant la chaîne de valeur. Les agriculteurs vendent désormais directement leurs récoltes au sein même du système, à une unité de transformation locale, ce qui permet de sécuriser davantage de revenus dans la région et de réduire l’exposition des communautés à la coercition.
Ces éléments forment ce que de Merode décrit comme un système économique concurrent. L’idée est que le conflit dans l’Est de la RDC est en partie alimenté par une économie fondée sur l’exploitation des ressources naturelles et le commerce informel. Changer le statu quo suppose donc d’introduire un modèle capable de fonctionner à grande échelle. De petites interventions peuvent démontrer la faisabilité, mais elles ne modifient pas l’équilibre général. L’enjeu consiste alors à arriver à un stade où ce nouveau modèle commence à supplanter le système existant.
Le Couloir vert Kivu-Kinshasa est envisagé comme cette solution. Créé par une loi nationale en 2025, il étend l’approche développée dans le Parc national des Virunga à une zone géographique beaucoup plus vaste. Il ne s’agit pas d’une aire protégée au sens classique du terme ; le couloir englobe des villes, des terres agricoles et des infrastructures. L’objectif est de relier les zones de production agricole de l’Est à la demande de l’Ouest, en particulier à Kinshasa, tout en préservant l’intégrité de la forêt du bassin du Congo.

Ce couloir est conçu comme un réseau de pôles économiques, chacun combinant énergie, agriculture, transformation, logistique et sécurité. Plutôt que de tenter un développement complet d’un seul tenant, l’approche consiste à créer des nœuds qui pourront être reliés progressivement. L’énergie demeure le point de départ, suivie par la production à valeur ajoutée et les systèmes de transport. L’échelle est considérable : la zone couverte dépasse la taille de nombreux pays, et sa population se chiffre en millions.
L’approche a toutefois ses limites. Les nouvelles flambées de violence ont fragilisé certaines composantes du système. Les infrastructures sont parfois touchées, l’accès à certaines zones entravé et les revenus réduits, notamment ceux du tourisme. De Merode reconnaît que les interventions économiques ne peuvent, à elles seules, résoudre les dynamiques politiques plus larges qui façonnent la région. Les intérêts extérieurs, les tensions régionales et les problèmes de gouvernance persistants continuent d’influencer les résultats.
Pourtant, cette initiative est considérée comme un test indispensable. Si un autre modèle n’est pas instauré sous peu, le bassin du Congo risque de suivre les schémas observés ailleurs, où l’essor des infrastructures et l’extraction des ressources ont conduit à la fragmentation et à la perte du couvert forestier. Le couloir vise donc à déterminer si une autre trajectoire est viable : une approche dans laquelle l’activité économique dépendrait de la préservation de la forêt plutôt que de son défrichement.
Issu d’une série d’échanges avec Emmanuel de Merode, menés sur plusieurs jours en RDC par Rhett Ayers Butler et David Akana, l’entretien suivant a été révisé et condensé.

Pourriez-vous revenir sur votre parcours, et expliquer comment vous en êtes venus à travailler au Parc national des Virunga ?
Je suis né en Tunisie et j’ai grandi au Kenya. Mes parents sont belges, mais je n’ai jamais vraiment vécu en Belgique. C’est le Kenya qui m’a façonné. C’est là que j’ai appris à comprendre et à analyser les paysages, mais surtout les individus, notamment comment les communautés fonctionnent et comment elles interagissent avec leur environnement.
Je ne suis pas arrivé à ce métier par la voie classique de la conservation. Je n’ai jamais été particulièrement attiré par une approche de la nature purement biologique ou scientifique. Ce qui m’intéressait davantage, c’était la dimension humaine, c’est-à-dire la communication, le comportement et les systèmes. C’est pour cela que j’ai étudié l’anthropologie plutôt que la biologie.
Cette perspective ne m’a jamais quitté. Si l’on aborde la conservation uniquement sous un angle écologique, on perd de vue les dynamiques sous-jacentes. Dans de nombreux cas, les phénomènes que nous constatons, notamment la déforestation, le braconnage, ou encore les conflits, ne relèvent pas d’un manque de connaissances sur les écosystèmes. Ils traduisent plutôt une incapacité à comprendre les systèmes humains qui les entourent.
Je travaille dans l’Est de la RDC depuis 2001, soit depuis environ 25 ans. Quand je suis arrivé, je m’attendais à ce que la conservation soit difficile, mais j’ai été frappé par le décalage entre les approches traditionnelles et la réalité du terrain.
Ces approches classiques ne fonctionnent pas ici. Le contexte est trop complexe : nous sommes confrontés à des conflits, à une pauvreté extrême et à des problèmes de gouvernance.

Travailler dans le Parc national des Virunga nous a obligés à penser autrement. Quand vous êtes responsable non seulement de la faune sauvage, mais aussi de la sécurité des personnes, vous n’avez pas le droit à l’erreur. Les enjeux sont trop importants. Cela vous pousse à considérer le système dans son ensemble, non seulement la faune ou la forêt, mais aussi l’économie, les structures de gouvernance et les facteurs qui influencent les comportements.
Au fil du temps, cela a façonné notre manière de travailler. Il ne s’agit pas tant d’imposer un modèle prédéfini que de comprendre les dynamiques propres à un lieu et de bâtir une approche qui en tienne compte.
C’est vraiment de là que découle notre approche. Elle n’a rien de théorique : elle répond aux réalités du terrain.
Comment décririez-vous le Parc national des Virunga, tant du point de vue de son importance écologique que du contexte actuel ?
Il s’agit du plus ancien parc d’Afrique. Il a été créé en 1925. Il a été établi en raison de sa valeur biologique exceptionnelle, et cela reste vrai aujourd’hui. L’ampleur et la diversité du paysage sont à couper le souffle. On passe des glaciers des monts Rwenzori, à plus de 5 000 mètres (17 000 pieds) d’altitude, aux zones alpines, puis à la forêt tropicale dense, et plus bas encore, aux savanes et aux zones humides.
À travers cette diversité de paysages, le parc héberge une variété d’espèces exceptionnelle : un nombre remarquable de mammifères et de reptiles et plus de 700 espèces d’oiseaux. C’est également l’un des seuls lieux au monde où cohabitent trois espèces de grands singes : les gorilles de montagne, les chimpanzés et les bonobos.
Si le parc se distingue par un patrimoine écologique exceptionnel, il est aussi profondément marqué par les conflits. Depuis le milieu des années 1990, et le génocide rwandais, la région est devenue l’épicentre d’une instabilité persistante.
Le bilan humain est colossal. Selon les estimations, entre huit et onze millions de personnes auraient trouvé la mort dans l’Est de la RDC au cours de cette période.
Ce conflit a également eu un impact direct et dévastateur sur la faune sauvage. Entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, la plupart des populations de grands mammifères du parc ont chuté de 80 à 95 %.

Les gorilles de montagne ont fait figure d’exception, non pas parce qu’ils se trouvaient à l’abri du conflit, mais parce que les gardes forestiers les ont protégés sans relâche, souvent au péril de leur propre vie. Plus de 200 gardes forestiers ont été tués pendant leurs missions sur le terrain.
Ce qui fait la singularité du parc, ce n’est pas seulement la coexistence du conflit et de la biodiversité, mais le fait qu’ils soient étroitement liés.
Le parc ne peut donc pas être appréhendé comme une aire protégée au sens strict du terme. C’est un territoire où se croisent les systèmes écologiques, économiques et politiques.
Y a-t-il eu un moment ou une expérience spécifique qui a fondamentalement changé votre façon d’aborder la conservation au sein du parc ?
En 2007, nous avons traversé une période qui nous a contraints à tout remettre en question. Plusieurs gorilles de montagne ont été tués lors d’une série d’attaques.

Au même moment, nos gardes forestiers étaient constamment pris pour cible. Nous perdions des hommes, et malgré tous nos efforts, nous n’arrivions pas à garantir la sécurité de l’espèce même que nous étions censés protéger.
Il y a une image de cette période qui ne m’a jamais quitté. Elle illustre des femmes rassemblées à la lisière du parc, demandant à un homme armé la permission d’entrer pour couper du bois.
Ces femmes ont besoin du charbon de bois pour cuisiner et faire bouillir l’eau. Sans lui, elles ne peuvent pas subvenir aux besoins élémentaires de leur famille.
En creusant davantage, le lien est devenu évident. Goma, une ville d’environ deux millions d’habitants, dépendait presque entièrement du charbon de bois pour son approvisionnement énergétique.
Ces attaques n’étaient pas le fruit du hasard ; elles répondaient à une stratégie.
Cette prise de conscience a changé notre manière d’aborder le problème.
Le nœud du problème était l’absence de solutions viables. Ce constat a marqué un tournant et nous a conduits vers une approche centrée sur l’énergie, puis sur la création d’un système économique concurrent.
Pourriez-vous revenir sur la confrontation avec SOCO et l’attaque dont vous avez été victime, et nous dire ce que vous a appris cette expérience sur le rôle des médias et sur l’importance de la redevabilité ?
À un moment donné, la plus grande menace pour le parc ne venait ni des milices ni des pressions locales, mais d’une société pétrolière, SOCO International. L’entreprise britannique, cotée en bourse, venait d’acquérir un permis d’exploration couvrant une partie du parc. Si elle avait poursuivi ses opérations, l’avenir du parc aurait été profondément compromis.
Ce qui rendait la situation particulièrement difficile, c’est qu’il ne s’agissait pas seulement d’un différend technique ou environnemental. Il y avait de la violence autour de cela. Des membres des communautés locales ont été intimidés, arrêtés, parfois torturés. Il est vite devenu évident que les voies institutionnelles classiques ne suffiraient pas à régler la situation.
Nous avons passé plusieurs années à essayer de déterminer comment réagir. L’un des enseignements clés portait sur la juridiction. Dans un contexte institutionnel fragile, les systèmes juridiques locaux ne suffisent pas à tenir une entreprise responsable de ses actes, en particulier lorsqu’il s’agit d’une entreprise active à l’international.
SOCO était cotée au Royaume-Uni. Cela signifiait qu’il existait une voie juridique possible relevant de la juridiction britannique, notamment en matière de corruption. Mais pour qu’une affaire atteigne ce niveau, il ne suffit pas d’avoir des preuves. Il faut aussi attirer l’attention.
C’est à ce moment-là que les médias ont joué un rôle central.
Nous avons commencé à tout consigner, à recueillir des preuves, à monter un dossier. Au fil du temps, l’enquête a constitué un corpus conséquent. Nous avons également compris que les preuves seules ne suffiraient pas. Le système fonctionne avec des ressources limitées, et les priorités se définissent selon l’intérêt public perçu. Autrement dit, la visibilité compte énormément.
Nous avons donc pris la décision de transformer l’enquête en film. C’est ainsi qu’est né Virunga. Une manière de rendre l’affaire publique et difficile à ignorer.
Nous avons avancé avec beaucoup de prudence. Avant la sortie du film, nous avons offert à SOCO la possibilité de répondre. Il était crucial que la démarche reste crédible et solide sur le plan juridique.
À peu près à la même époque, nous avons constitué un dossier très complet, plusieurs centaines de pages de preuves, détaillant des faits de corruption et des atteintes aux droits humains. Nous l’avons transmis aux autorités compétentes.
C’est à ce moment-là que j’ai été attaqué.
Après avoir remis les documents au tribunal de Goma, je reprenais la route vers le parc lorsque des hommes armés m’ont tendu une embuscade. Ils ont ouvert le feu sur le véhicule. J’ai été touché à deux reprises à la poitrine.
J’ai réussi à sortir de la voiture et à gagner la forêt. À ce stade, il ne s’agissait plus que de survivre. Des villageois m’ont trouvé et m’ont emmené à l’hôpital à moto.
On peut dire que je l’ai échappé belle.

Peu de temps après, le film est sorti. Il a immédiatement attiré l’attention au niveau international. Leonardo DiCaprio s’est joint au projet en tant que producteur exécutif, ce qui a permis au film d’atteindre un large public via de grandes plateformes de distribution. Des organisations telles que Human Rights Watch ont conduit leurs propres enquêtes en parallèle.
L’une des principales conclusions a été la mise au jour de preuves directes de paiements versés par des représentants de SOCO à des groupes armés actifs dans la région. Cela a considérablement changé la donne.
Il n’y a jamais eu de poursuites judiciaires formelles menant à une conclusion. Mais l’impact s’est fait sentir autrement. L’ensemble des preuves, l’exposition médiatique et le risque réputationnel ont fini par peser sur la position de l’entreprise. Sa valeur en bourse s’est effondrée, et la pression est devenue insoutenable.
SOCO s’est finalement retirée du parc.
Cet épisode a profondément influencé notre manière de concevoir le rôle des médias. Il a montré que le journalisme et l’attention publique peuvent avoir un effet direct sur le cours des événements, non seulement en informant, mais aussi en influençant les mécanismes qui déterminent la redevabilité.
Cela a également renforcé l’importance de construire un autre modèle de développement autour du parc.
L’arrêt du projet pétrolier n’était qu’une première étape. Mais cela ne réglait pas le problème de fond, à savoir comment créer de la valeur économique sans détruire le paysage.
C’est ce qui nous a directement conduits à la phase suivante de notre travail : investir dans les énergies renouvelables et mettre en place un modèle économique différent autour du parc.
En ce sens, la confrontation avec SOCO n’a pas seulement servi à contrecarrer un projet spécifique. Elle s’est inscrite dans une transition plus large et nous a permis de passer d’une logique défensive contre des menaces extérieures à la création d’un système qui, dès le départ, rend ces menaces moins viables.
Comment évaluez-vous le coût de la conservation pour les communautés locales vivant aux abords du parc ?
Pour comprendre pourquoi la conservation rencontre autant d’obstacles dans l’Est du pays, il faut se placer du côté des communautés qui y vivent.
Le Parc national des Virunga est un site classé. Il génère une valeur ajoutée à l’échelle mondiale : biodiversité, stockage du carbone, services écosystémiques qui profitent à des individus bien au-delà de la région. Mais ces bénéfices ne sont pas ceux que les communautés perçoivent au quotidien. Ce qu’elles ressentent, en revanche, ce sont les coûts immédiats.
Transformer un hectare de forêt en terre agricole peut rapporter entre 1 200 et 1 500 USD par an à une famille, un revenu considérable dans ce contexte. Si l’on extrapole ces chiffres à l’échelle du parc, qui couvre des centaines de milliers d’hectares, cela revient à demander aux communautés locales de renoncer à plus d’un milliard de dollars de revenus potentiels chaque année.
Et cela se traduit par des compromis très concrets et remet en question le fait de pouvoir nourrir leur famille, payer les frais de scolarité de leurs enfants, ou encore accéder aux services essentiels.
Dans le même temps, les contraintes liées à la conservation sont immédiates et visibles : on interdit l’accès aux terres, la collecte de bois, l’usage de ressources vitales.
Il existe une scène qui illustre tout cela parfaitement : des femmes, à la lisière du parc, demandent à un homme armé la permission d’entrer pour se procurer du charbon de bois. À première vue, la répartition des rôles semble évidente : les femmes sont les victimes, l’homme armé est celui qui fait respecter la loi. Mais en réalité, tous deux sont pris dans le même système.
Ces femmes ont besoin de charbon de bois pour cuisiner et faire bouillir de l’eau. Sans cela, elles ne peuvent pas subvenir aux besoins les plus élémentaires de leur famille. L’homme armé, quant à lui, applique une loi à laquelle il n’adhère peut-être pas entièrement, mais qu’il est tenu de faire respecter. Il évolue, lui aussi, au sein d’un système marqué par le conflit et la pénurie.
C’est là que la notion d’injustice apparaît : la planète entière profite de la protection de la forêt, mais le coût est assumé par des individus parmi les plus pauvres du monde. Quand ce déséquilibre devient trop lourd, les communautés finissent par rejeter le système.
Et lorsqu’elles le rejettent, elles ne se retirent pas simplement : elles se tournent vers d’autres solutions. Et ces solutions passent souvent par des milices ou des circuits informels qui donnent accès aux ressources en marge de la loi.
C’est ainsi que la conservation, si elle est mal structurée, peut alimenter involontairement l’instabilité. Elle crée des zones de tension qui peuvent être exploitées par des groupes armés.
C’est pour cela que la réponse ne peut pas se limiter à la répression. On peut multiplier les patrouilles, renforcer les lois et imposer des restrictions, tant que les fondements économiques ne changent pas, la pression ne disparaît pas. Au contraire, elle augmente.

Ce qu’il faut, c’est rééquilibrer les coûts et les bénéfices. Si la protection de la forêt représente un sacrifice pour les communautés locales, le système doit leur offrir, en compensation, une autre source de revenus au moins aussi attrayante que celle qu’elles perdent.
C’est là le fondement de l’approche que nous avons adoptée. L’objectif n’est pas simplement de réduire les activités illégales, mais de créer une structure économique dans laquelle la conservation devient le choix le plus rationnel.
Sans cet équilibre, la conservation restera fragile dans des environnements tels que celui-ci.
En quoi l’économie illégale contribue-t-elle à maintenir le conflit au sein et aux abords du Parc national des Virunga ?
Les milices n’opèrent pas en vase clos. Elles font partie d’un système économique qui fonctionne.
Ce système repose sur l’extraction et le trafic illégaux de ressources naturelles.
Depuis 2001, les rapports du Groupe d’experts des Nations Unies soulignent que cette économie clandestine constitue la cause profonde du conflit dans l’Est de la RDC.
Une fois cette réalité admise, la conclusion est simple : le conflit ne peut pas être résolu par la seule répression.
Pourquoi avoir choisi l’énergie comme point de départ, et en quoi ce choix a-t-il façonné l’approche plus large mise en place dans le parc ?
Après la crise de 2007, en prenant du recul, nous avons compris que tous les problèmes auxquels nous étions confrontés, qu’il s’agisse du commerce du charbon de bois, des milices ou de la déforestation, étaient liés à un seul et même facteur : l’énergie.
Le charbon de bois n’était pas seulement un problème environnemental. Il constituait le fondement de l’économie locale et, en même temps, l’une des principales sources de revenus des groupes armés. Pour changer la dynamique, il fallait donc commencer par là.
Le parc est situé dans une région montagneuse où les précipitations sont très abondantes et où les rivières transportent une quantité d’énergie considérable. Nous avons donc tout d’abord étudié la possibilité de la capter et de la transformer en électricité. C’est ainsi que tout a commencé, en construisant des centrales hydroélectriques capables d’alimenter la région en électricité.
Au début, la démarche a été expérimentale. Puis, progressivement, un système s’est mis en place. Nous disposons désormais de plusieurs centrales hydroélectriques, et le prix de l’électricité a tellement baissé qu’elle est devenue moins chère que le charbon de bois. Et c’est là que réside la clé du changement. Dès lors que l’électricité devient l’option la plus abordable, les comportements changent naturellement. Les gens n’ont plus besoin d’abattre des arbres et la pression sur la forêt diminue.
Ce qui a suivi dépasse largement le simple projet énergétique : c’est devenu la base d’une économie locale.
Conçu comme un service public, le système fonctionne comme une entreprise sociale intégrée : nous produisons l’électricité, construisons et entretenons les infrastructures, gérons le réseau et nous nous occupons de la facturation. Les revenus sont réinjectés dans le système, c’est-à-dire dans le parc et dans le développement communautaire.
Aujourd’hui, l’entreprise fournit davantage d’électricité à la population que la compagnie nationale. Ce n’était pas l’objectif initial, mais cela reflète l’ampleur du développement.

Assurer l’approvisionnement en énergie dans une zone de conflit actif a constitué un défi de taille. Dans la plupart des villes, l’alimentation en électricité repose sur une seule ligne à haute tension, ce qui représente une vulnérabilité majeure dans l’Est de la RDC. Lorsque les combats s’intensifient, ces lignes sont souvent prises pour cible ou endommagées, et les réparer sous les tirs est extrêmement risqué. Pour y remédier, nous avons repensé le système afin d’intégrer de la redondance au réseau. Au lieu de dépendre d’une seule ligne, nous avons mis en place des axes de transmission parallèles, reliés entre eux par ce que nous appelons des « lignes de pontage ». Si une ligne est coupée, l’électricité peut être redirigée par la seconde. Si les deux sont endommagées, le système permet à l’électricité de « zigzaguer » autour des zones affectées, assurant ainsi l’alimentation des services essentiels, comme les stations de pompage d’eau de Goma. C’est une architecture atypique, un réseau conçu pour fonctionner en contexte de guerre, mais elle reflète parfaitement les conditions dans lesquelles nous travaillons.
L’essentiel, c’est que l’énergie ne se résume pas à fournir de la lumière. Elle rend tout le reste réalisable. Avec une électricité fiable, la création d’entreprises devient une réalité, qu’il s’agisse d’ateliers de soudure, de menuiserie, de services de réfrigération, ou de petites unités de fabrication. On commence alors à voir émerger tout un pan de l’économie qui était, jusqu’alors, tout simplement impossible.
C’est précisément ici que le financement devient crucial.
L’un des obstacles que nous avons rencontrés était l’impossibilité pour les populations d’accéder au capital. Même lorsque l’électricité était disponible, beaucoup d’individus n’avaient pas les moyens d’investir dans du matériel ou de créer leur activité. Les systèmes bancaires traditionnels sont en effet inadaptés à un tel contexte : les coûts de transaction sont trop élevés et les risques sont jugés trop importants.
Nous avons donc commencé à repenser la manière dont le financement pouvait fonctionner dans un tel environnement. La solution que nous avons mise au point consiste à relier directement les services financiers au réseau énergétique grâce à des compteurs intelligents.
Chaque raccordement au réseau est suivi par un compteur qui enregistre la consommation d’électricité. Ces données servent alors d’indicateur de l’activité économique. Si vous avez six mois de consommation régulière, vous disposez en pratique d’un historique d’activité. Cela peut faire office de preuve de solvabilité.
Ainsi, au lieu de passer par une banque traditionnelle, une petite entreprise peut obtenir un prêt via le système, avec un remboursement indexé sur sa consommation d’électricité. Si elle rembourse le prêt, elle continue à être alimentée ; sinon, le courant peut être coupé.
Cela élimine le besoin de garantie et réduit considérablement le coût de gestion des prêts.
Les aspects économiques du modèle sont essentiels. Le coût de l’électricité renouvelable est nettement inférieur à celui de la production au diesel. Même avec une surtaxe destinée au remboursement, le coût final reste inférieur à ce que les ménages paieraient autrement pour l’énergie.
Cela crée une situation où l’emprunteur a toujours intérêt à rembourser. Rester dans le système est plus avantageux que d’en sortir.
Ce mécanisme nous a permis d’étendre l’accès au crédit à des personnes qui en étaient jusque-là exclues. Il accélère également l’essor des petites entreprises, ce qui augmente la demande en électricité. Les deux dynamiques se renforcent mutuellement.
Nous avons structuré ce modèle par le biais d’une entité de microfinance, un partenariat qui fait du réseau énergétique une véritable plateforme financière. Les paiements peuvent être effectués directement par le biais du compteur. Dans certains cas, cela fonctionne presque comme une banque au sein même du foyer.
Ce dispositif permet en quelque sorte de briser le piège de la pauvreté. Les communautés accèdent à l’énergie, puis au capital, puis à des activités génératrices de revenus. C’est un moyen pour elles de sortir de la dépendance vis-à-vis des activités extractives ou illégales.
À plus grande échelle, le système énergétique soutient également le développement industriel. Il permet de créer des unités de transformation, notamment agricoles, pour que la valeur soit créée localement plutôt qu’exportée.
Tout cela contribue à s’éloigner de l’économie de guerre. Le pouvoir des milices repose en grande partie sur le contrôle de ressources, comme le charbon de bois ou les produits agricoles. En introduisant un système plus efficace et plus rentable, ce contrôle commence à s’éroder.
La transformation n’est ni immédiate ni totale, mais les effets finissent par s’additionner.
L’objectif plus large est de construire une économie autosuffisante. Nous nous sommes délibérément éloignés d’un modèle reposant uniquement sur des subventions, car les subventions ne sont pas illimitées. Lorsqu’elles prennent fin, le système s’effondre s’il n’est pas devenu viable par lui-même.
En mettant en place des infrastructures génératrices de revenus dans les domaines de l’énergie, de la finance et de l’industrie, vous créez un modèle capable de durer et de croître.
C’est vraiment là le cœur de l’approche.
Tout commence par l’énergie. L’énergie permet le développement des entreprises, qui créent à leur tour des emplois. Et l’accès à l’emploi réduit la motivation à rejoindre des groupes armés.
Enfin, l’ensemble, s’il est bien conçu, diminue la pression exercée sur la forêt.
Quel rôle joue la création d’emplois dans votre stratégie visant à réduire le conflit et à offrir une voie de réintégration à ceux qui pourraient autrement rejoindre des groupes armés ?
Ce que nous avons appris, avant tout, c’est que le conflit, dans ce contexte, n’est pas seulement idéologique ou politique. Il est avant tout économique. Les individus ne rejoignent pas les groupes armés parce qu’ils veulent se battre. Ils les rejoignent parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Pour réduire la violence de manière durable, il faut être en mesure de proposer de meilleures options sur le marché du travail.
Nous l’avons compris très clairement au moment de développer le système énergétique. L’électricité ne se limite pas à alimenter les ménages. Elle permet l’émergence d’activités économiques. De petites entreprises commencent alors à voir le jour : soudure, menuiserie, meunerie, réfrigération, transformation alimentaire. Ensuite, on voit apparaître des activités de plus grande envergure, comme des ateliers, des usines, ou des prestataires de services. Chaque niveau crée des emplois.
Nous avons commencé à mesurer cela au fil du temps, et la relation est très constante. Pour chaque mégawatt d’électricité injecté dans l’économie locale, on crée entre 800 et 1 000 emplois. Ces chiffres ne sont pas théoriques, nous les avons observés sur plusieurs années d’activité.
Et lorsque l’on augmente l’échelle, les chiffres deviennent significatifs. Le système que nous mettons en place a le potentiel de générer des dizaines de milliers d’emplois et, ces dernières années, nous en avons déjà créé un nombre considérable.
Ce qui compte encore davantage, c’est de savoir qui occupe ces emplois. En passant en revue les effectifs, nous avons constaté qu’une part non négligeable, environ une personne sur dix, avait auparavant appartenu à un groupe armé.
C’est un basculement majeur. Cela montre que lorsque des options viables existent, les individus s’éloignent de la violence. Pas pour des raisons idéologiques, mais parce que d’autres options deviennent plus avantageuses. Si l’on peut gagner un revenu stable, faire vivre sa famille et vivre sans danger permanent, ce choix devient le plus rationnel.
La structure de ces emplois compte également. Ils ne sont ni temporaires ni dépendants de financements extérieurs. Ils s’inscrivent dans des systèmes économiques réels, comme l’énergie, l’agriculture, la transformation ou la logistique. C’est ce qui leur confère leur durabilité.
Parallèlement, nous avons dû réfléchir attentivement à la manière d’intégrer les personnes dans ces systèmes. Il ne suffit pas de créer des emplois ; il faut aussi renforcer les capacités pour les pourvoir. C’est pourquoi la formation occupe une place centrale dans ce modèle, qu’il s’agisse de compétences techniques en ingénierie et en maintenance ou de fonctions dans l’industrie et les services.
Dans certains cas, la transition se fait de manière assez directe. Une personne qui aurait pu être entraînée vers une milice rejoint plutôt un programme de formation, puis accède à un emploi dans l’un de ces secteurs. Au fil du temps, cela fait émerger une autre forme de structure sociale, où la participation économique remplace la dépendance aux groupes armés.

Tout cela entraîne également des répercussions plus larges au niveau communautaire. À mesure que l’emploi augmente, les économies locales se stabilisent. Les motivations à se déplacer diminuent et il devient plus facile pour les habitants de rester au sein de leur communauté. Cela renforce également la légitimité des systèmes qui offrent ces opportunités, qu’il s’agisse du parc, de l’État ou du secteur privé en développement.
Rien de tout cela n’est immédiat. Il faut du temps pour générer suffisamment d’activité économique et faire pencher la balance. Mais une fois qu’un certain seuil est atteint, les effets deviennent cumulatifs.
Le parc, dans ce sens, n’est plus seulement une aire protégée. Il devient une composante d’un système économique plus vaste, qui offre une autre voie que les structures qui alimentent le conflit.
Au fond, c’est à cela que ressemble la réintégration dans ce contexte. Ce n’est pas un programme distinct. C’est le fruit d’une économie que l’on peut intégrer à la place d’une milice.
Quels changements avez-vous apportés à la sécurité sur le terrain, et comment des dispositifs comme les bases opérationnelles avancées et les équipes d’intervention rapide s’intègrent-ils dans votre approche ?
La sécurité est au cœur de tout ce que nous essayons de faire. Sans elle, aucun système économique n’est viable. Les investissements font défaut, les entreprises ne peuvent plus opérer, et les populations se replient sur des stratégies de survie qui, bien souvent, renforcent le conflit.
Très tôt, nous avons constaté que l’approche sécuritaire traditionnelle ne fonctionnait pas dans ces zones. Les équipes d’intervention arrivaient trop tard, souvent après six heures, parfois après plusieurs jours. À ce stade, le mal était déjà fait et les communautés avaient le sentiment d’être abandonnées. Une fois la confiance brisée, la reconstruire devient extrêmement difficile.
Nous avons donc décidé de réduire ces délais de manière radicale. La première étape a consisté à permettre aux communautés de déclencher elles-mêmes l’alerte. Nous avons distribué des dizaines de milliers de boutons d’alerte reliés à un réseau radio longue portée. Lorsqu’un bouton est activé, le signal arrive directement dans une cellule de sécurité centrale. Ensuite, tout s’enchaîne selon un protocole précis : réponse sous quelques minutes, déploiement rapide et arrivée sur les lieux sous environ vingt minutes.
Ce seul changement transforme profondément la dynamique. Lorsque les populations locales savent que l’aide peut arriver rapidement, le climat s’apaise. Un sentiment de protection apparaît, là où il n’existait pas auparavant.
Mais la rapidité d’intervention n’est qu’un élément du dispositif. Le second concerne la manière dont les forces sont déployées et encadrées sur le terrain. C’est là que les bases opérationnelles avancées [en anglais « Forward Operating Bases »] (FOB) entrent en jeu.
Il ne s’agit pas de bases militaires classiques. Elles ont été spécifiquement conçues pour répondre aux réalités très particulières de cette région. Ce sont des enceintes fortifiées, avec des murs renforcés capables de résister aux attaques, y compris avec des armes lourdes. À l’intérieur, elles abritent les unités de l’armée dans un environnement contrôlé.
Ce choix n’est pas anodin. Dans de nombreuses zones rurales, la présence directe de soldats au sein des villages crée des tensions et peut mener à des abus ou à de l’exploitation. En les installant dans des bases sécurisées et autonomes, on instaure une séparation entre l’armée et la population civile. Les soldats y sont mieux protégés, mieux encadrés et mieux approvisionnés, et les populations locales ne subissent plus leur présence au quotidien.
Parallèlement, la structure de commandement a été repensée. L’armée reste présente, mais elle opère dans un cadre qui place la protection des civils au premier plan. L’autorité des parcs nationaux, par l’intermédiaire des gardes forestiers, garde un droit de regard sur ces bases, et le système est conçu pour que les interventions soient déclenchées par les communautés elles-mêmes plutôt qu’imposées depuis l’extérieur.
Dans la pratique, chaque FOB devient un noyau autour duquel s’organise un système plus large. Elle assure la sécurité d’une zone définie, permet une intervention rapide et crée un espace où l’activité économique peut redémarrer.
L’exemple de Mutwanga illustre parfaitement ce mécanisme. Avant la mise en place du système, la ville était constamment attaquée. En peu de temps, des dizaines de personnes ont été tuées et une grande partie de la population a dû fuir la ville. La réponse militaire a été jugée lente et incohérente.
Nous avons collaboré avec la communauté, les chefs religieux et l’armée pour mettre en place une base et le système d’intervention associé. La communauté a fourni la main-d’œuvre pour la construire. Des milliers de personnes se sont mobilisées, et la base a été bâtie en quelques jours.
Une fois opérationnelle, l’impact a été immédiat. La combinaison d’une capacité d’intervention rapide et d’une présence permanente et sécurisée a changé la donne pour les groupes armés. Les attaques sont devenues beaucoup plus difficiles à mener et le niveau de violence a chuté de manière spectaculaire. Depuis la mise en place du système, aucune victime civile n’a été recensée dans cette zone.
Mais une FOB n’est pas qu’un dispositif défensif. Elle fait partie d’un modèle plus large qui articule sécurité et développement économique. Autour de chaque base, nous mettons en place des activités productives, notamment dans l’agriculture, la transformation et les petites industries. La logique est simple : la base crée un espace stable et, dans cet espace sûr et sécurisé, l’activité économique peut redémarrer.
On parle parfois de l’approche « de la carotte et du bâton ». Le « bâton », c’est la capacité à intervenir rapidement et à dissuader la violence. La « carotte », c’est le développement d’un modèle économique viable, avec des emplois, des revenus et des infrastructures.
Les deux dimensions sont indissociables. Si l’on se contente d’assurer la sécurité, on ne s’attaque pas aux causes profondes du conflit. Si l’on se contente d’offrir des opportunités économiques sans sécurité, ces investissements sont détournés ou détruits.

Un autre aspect important est la durabilité. Ces bases ont été conçues pour être, à terme, autofinancées grâce aux activités économiques qu’elles génèrent. C’est une différence fondamentale avec les modèles classiques de maintien de la paix, qui reposent sur un financement extérieur constant.
À grande échelle, le couloir imagine un réseau de FOB, chacune reliée à un pôle économique. Ensemble, elles forment un système décentralisé de sécurité et de développement à travers le territoire.
C’est un modèle atypique. Une organisation de conservation n’est généralement pas associée à la construction et à la gestion d’infrastructures sécuritaires de ce niveau. Mais dans ce contexte, où les moteurs de conflit sont directement liés aux ressources naturelles, ce mandat devient incontournable.
L’objectif n’est pas de militariser la conservation, mais de créer des conditions permettant aux populations et aux écosystèmes de coexister sans menace permanente.
Sans cette base, l’ensemble du système devient fragile.
Pouvez-vous expliquer comment une filière, comme celle de la production de cacao, en vient à être liée au conflit, et ce que vous avez fait pour changer cette dynamique ?
Le cacao illustre parfaitement à quel point l’économie peut être étroitement liée à la violence dans l’Est de la RDC. En surface, c’est une culture agricole comme une autre ; en réalité, elle est profondément prise dans les dynamiques du conflit.
Dans les zones contrôlées par l’ADF (Forces démocratiques alliées), tout le système repose sur la coercition. Le schéma est toujours le même : à chaque début de saison, généralement vers le mois d’août, puis à nouveau en février, les attaques se multiplient. Les milices ciblent les villages et les exploitations ; des individus sont tués, d’autres sont contraints de se déplacer. L’objectif est clair : vider les champs de toute présence humaine.
Une fois les agriculteurs partis, les cultures restent sur pied. Les miliciens investissent alors les lieux et recourent au travail forcé pour récolter, fermenter et sécher les fèves. Ce processus prend plusieurs semaines. Ensuite, le produit est acheminé clandestinement de l’autre côté de la frontière, souvent vers l’Ouganda, où il rejoint la chaîne d’approvisionnement internationale sous une origine falsifiée.
Ainsi, ce qui se présente comme un produit d’exportation banal sert, en réalité, à financer l’un des groupes armés les plus violents de la région.
Le problème, c’est que cette fragilité est inscrite dans la structure même de la chaîne de valeur. La production du cacao nécessite un long processus. Une fois les cabosses récoltées, les fèves doivent être fermentées et séchées pendant plusieurs semaines. Durant cette période, le produit reste sur l’exploitation, et les agriculteurs deviennent des cibles.
L’intervention que nous avons mise au point vise à éliminer cette vulnérabilité le plus rapidement possible. Plutôt que de laisser les producteurs stocker leur récolte, nos équipes se rendent chaque jour sur le terrain pour acheter directement les cabosses. Le produit est ensuite transporté immédiatement vers des sites sécurisés pour y être transformé.
Cette stratégie permet d’atteindre un double objectif. Premièrement, elle réduit l’exposition des agriculteurs aux attaques, puisqu’ils ne conservent plus de récolte de valeur sur leurs terres. Deuxièmement, elle prive les milices d’un produit à saisir, ce qui amenuise leur intérêt à mener des assauts.
En parallèle, nous avons développé des capacités de transformation au niveau local. Plutôt que d’exporter du cacao brut, nous avons commencé à nous approprier une plus grande partie de la chaîne de valeur en le transformant en produit fini, à savoir en chocolat. Cela exigeait un niveau d’expertise différent, nous avons donc fait venir un chocolatier belge pour établir les normes de production et former les équipes locales. L’objectif n’est pas seulement de transformer des fèves, mais de produire un chocolat capable de rivaliser en qualité sur les marchés internationaux. Cela augmente la valeur créée par unité de cacao et la maintient dans la région. Cela change également la nature de l’emploi. Au lieu de se limiter à l’agriculture ou à la transformation de base, les populations s’impliquent dans une production qualifiée, notamment les femmes issues de communautés touchées par le conflit, comme les veuves de gardes forestiers morts en service, qui sont formées au métier de chocolatière. Ainsi, l’usine devient bien plus qu’une simple installation industrielle ; elle devient le pilier d’un nouveau système économique. On ne se contente plus d’extraire les ressources brutes pour les exporter ; on crée désormais de la valeur et un savoir-faire artisanal sur place.

L’enjeu ici est une question d’échelle. À faible volume, l’impact du système reste limité. Mais à mesure qu’il se développe, il remodèle l’ensemble de la chaîne de valeur. La production s’intensifie déjà, et l’objectif est maintenant d’atteindre un niveau où une part significative du cacao de la région pourra être traitée à travers des circuits sécurisés et transparents.
C’est ce que nous entendons par « allier sécurité et économie ». D’un côté, on met en place une protection, grâce à des bases opérationnelles avancées et à des systèmes d’intervention rapide, et, de l’autre, on construit un modèle économique plus avantageux et plus stable que celui contrôlé par les groupes armés.
C’est l’approche « de la carotte et du bâton », mais ces deux éléments sont indispensables. Sans sécurité, le système économique s’effondre, et sans système économique, la sécurité devient précaire.
Quel(s) rôle(s) la technologie et les systèmes financiers jouent-ils dans la mise en œuvre de ce modèle à grande échelle ?
Pour nous, la technologie n’est pas un élément abstrait : c’est elle qui permet au système de fonctionner à grande échelle et d’assurer une véritable redevabilité. Dans un contexte comme l’Est de la RDC, le problème n’est pas tant l’absence d’information que l’écart entre l’information et l’action.
Nous avons cherché à réduire cet écart en créant des systèmes capables de transformer ce qui se passe sur le terrain en une réponse structurée. Par exemple, lorsqu’un garde forestier ou un capteur signale un incident, un « ticket » est généré. Il reste ouvert jusqu’à sa résolution, circule dans la chaîne de responsabilité et, s’il n’est pas traité dans les délais impartis, la personne responsable doit en rendre compte. En fin de compte, tout remonte jusqu’à moi : si le système échoue, c’est moi qui en suis responsable.
Cela peut sembler basique, mais dans un paysage de cette envergure, avec des gardes forestiers dispersés par centaines dans des zones vastes et reculées, cette structure est essentielle. Elle instaure une gouvernance traçable et applicable.
La connectivité est un autre élément crucial. Sans elle, rien de tout cela ne fonctionne. Lorsque nous avons commencé à développer le Couloir vert, nous avons insisté pour disposer d’une couverture haut débit sur l’ensemble du territoire. Cela impliquait notamment de garantir l’accès à des systèmes satellitaires. Ce n’est pas seulement un outil de communication : c’est l’infrastructure qui permet de suivre les patrouilles, de coordonner les réponses, de gérer les données et d’assurer la supervision.
Nous avons également intégré ces outils dans une plateforme de gestion plus large, une sorte de système de planification des ressources adapté à ce contexte. Elle regroupe les données opérationnelles, les flux financiers, la logistique et les systèmes de production au sein d’un même ensemble. Sur cette base, nous avons commencé à développer des outils de traçabilité pour des filières comme le cacao ou l’huile de palme.
Grâce aux données satellitaires et à la cartographie, nous pouvons vérifier si une parcelle de terrain spécifique était forestière par le passé. Cette capacité devient essentielle pour se conformer aux réglementations internationales, notamment les règles européennes en matière de déforestation. Elle garantit que les produits transitant par le système peuvent être vérifiés de manière conforme aux normes externes.
Ce qui est frappant, c’est la vitesse à laquelle les compétences locales se développent autour de ces outils. Nous avons formé des équipes de jeunes techniciens congolais qui progressent à un rythme extraordinaire. Des compétences qui nécessiteraient habituellement plusieurs années de formation sont acquises ici dans des délais bien plus courts. Nous avons mis en place des espaces de travail qui associent pratique technique et apprentissage continu, contribuant ainsi à bâtir, de toutes pièces, une base technologique locale.
Un autre aspect important est l’usage de l’intelligence artificielle (IA) comme outil de formation. L’une des contraintes auxquelles nous sommes confrontés est le temps nécessaire pour développer les capacités techniques, qu’il s’agisse de mécanique, d’électricité ou d’autres métiers essentiels au maintien des infrastructures.
Habituellement, ces formations s’étalent sur plusieurs années. Nous avons commencé à utiliser l’IA pour générer des supports pédagogiques structurés qui permettent d’accélérer ce processus. Nous pouvons, par exemple, produire un manuel pratique pour devenir mécanicien, conçu pour des équipements spécifiques et les conditions locales, et le rendre accessible aux techniciens. Cela ne remplace pas la pratique, mais raccourcit considérablement la phase d’apprentissage. Dans un contexte où nous essayons de mettre en place des systèmes complets en peu de temps, notamment dans l’énergie, le transport ou l’industrie, ce gain de temps est extrêmement précieux.
Tout cela est essentiel, car l’objectif n’est pas de faire venir des experts indéfiniment. Le système doit être maîtrisé et exploité localement, sinon il ne peut ni se déployer à plus grande échelle ni perdurer.
La finance, dans ce modèle, est intégrée au cœur même de l’infrastructure. Les compteurs intelligents en sont une illustration, mais l’enjeu plus large est de réduire les obstacles qui empêchent habituellement le capital d’atteindre ces environnements. Les systèmes financiers traditionnels ne sont pas adaptés à des économies fragmentées, locales et exposées à un risque élevé.
En intégrant les services financiers dans les systèmes opérationnels, qu’il s’agisse de l’énergie, de la production ou de la logistique, on crée des mécanismes plus efficaces et mieux alignés sur la réalité économique. Les coûts de transaction diminuent, le risque devient plus mesurable et l’accès s’élargit.
Cela s’accompagne d’un changement de perspective. Nous avons choisi de nous éloigner d’une dépendance exclusive aux subventions pour aller vers des modèles qui mobilisent des revenus, de la dette et de l’investissement. Ce n’est pas toujours simple dans un contexte de conflit où les primes de risque sont élevées, mais c’est indispensable. Un système entièrement dépendant de financements externes reste fragile.
À l’inverse, un système capable de générer ses propres revenus, dans l’énergie, l’agriculture ou la transformation, peut se maintenir et croître. Le rôle de la technologie et de la finance est de rendre cela possible à grande échelle, tout en garantissant la transparence et la redevabilité.
Au fond, ces systèmes ne sont pas dissociés de l’objectif général. Ils s’inscrivent dans le même effort : construire une économie fonctionnelle, résiliente et capable de rivaliser avec les structures qui alimentent actuellement le conflit.
Quelle vision anime le projet du Couloir vert, et pourquoi occupe-t-il une place aussi centrale dans votre stratégie ?
L’idée du Couloir vert est directement née de notre travail au sein du parc. Nous avons constaté qu’en bâtissant un modèle économique autour d’une aire protégée, capable de créer des emplois, de fournir de l’énergie et une stabilité pour les communautés, la conservation devient alors viable. La question suivante visait à déterminer si ce modèle pouvait être reproduit à plus grande échelle.
Le président nous a alors demandé d’envisager cette approche à l’échelle du pays. Cela a conduit à l’adoption, début 2025, d’une loi établissant ce que nous appelons le Couloir du fleuve Congo, ou le Couloir vert. Il ne s’agit pas d’une aire protégée traditionnelle, mais d’une réserve forestière qui inclut des villes, des villages et des zones agricoles. L’objectif n’est pas seulement de préserver la nature, mais de construire une économie qui rende cette préservation possible.
Au cœur du projet, il s’agit de relier deux réalités qui, aujourd’hui, évoluent séparément. À l’est du pays, les terres sont d’une fertilité exceptionnelle et la capacité de production alimentaire est considérable. À Kinshasa, l’une des plus grandes villes d’Afrique, la demande est colossale. Pour subvenir aux besoins de la population, la ville dépend fortement d’importations venues du Brésil, d’Europe et d’ailleurs.
Kinshasa est en quelque sorte engagée dans une course contre la montre. Une seule pénurie alimentaire suffirait à déclencher une crise majeure. Si les chaînes d’approvisionnement étaient perturbées, les conséquences seraient immédiates et graves. Cette vulnérabilité est méconnue du grand public, mais elle est au cœur de l’urgence de notre action.
En reliant ces deux pôles, à savoir la production à l’Est et la demande à Kinshasa, nous créons un système économique interne. Ce système génère de la stabilité, car il instaure une interdépendance. Des régions autrefois déconnectées commencent à dépendre l’une de l’autre, ce qui constitue l’un des socles de la paix.
Mais il existe également une urgence environnementale plus vaste. Le bassin du Congo est la seule forêt tropicale au monde à demeurer un puits de carbone net. Il absorbe plus de carbone qu’il n’en émet. Mais les pressions qui ont transformé d’autres régions tropicales se manifestent désormais ici, avec l’expansion des routes, des villes et des infrastructures.
La fragmentation constitue la véritable menace. Il ne s’agit pas seulement du défrichement des forêts, mais aussi du morcellement des écosystèmes en parcelles de plus en plus petites. Une fois que ce processus s’accélère, il devient très difficile à inverser.
Nous observons aujourd’hui une compétition entre deux modèles. La première repose sur des infrastructures financées par des investissements extérieurs, avec des routes, des voies ferrées et des couloirs commerciaux intégrés aux chaînes mondiales. Ces infrastructures sont indispensables au développement, mais elles ouvrent aussi la voie à une exploitation rapide de la forêt. Le second modèle consiste à bâtir une économie locale capable d’utiliser la forêt sans la dégrader.
Le Couloir vert vise précisément à orienter ce choix. Il est conçu comme un réseau de pôles économiques répartis sur le territoire. Chaque pôle réunit plusieurs éléments : infrastructures énergétiques, transformation agricole, logistique et sécurité. L’idée n’est pas de tout développer simultanément, mais de créer des nœuds où l’activité économique peut s’installer, puis de les relier progressivement.
L’énergie est le point de départ. Sans énergie, rien ne fonctionne. La première étape consiste à déployer des systèmes d’énergie renouvelable capables d’alimenter la transformation alimentaire et l’industrie locale. Une fois cette base en place, il devient possible de transformer les produits agricoles dans le pays plutôt que d’exporter des matières premières. Cela crée de la valeur sur place et génère des emplois.
L’étape suivante concerne la logistique. La RDC possède un grand potentiel fluvial, mais le transport reste extrêmement complexe. Si les marchandises ne circulent pas efficacement, tout le système s’effondre. Une partie du couloir consiste donc à mettre en place des systèmes de transport fiables, qu’il s’agisse du transport fluvial, du stockage frigorifique ou de chaînes logistiques capables d’acheminer la nourriture des zones de production vers les zones de consommation.
La sécurité constitue l’autre élément essentiel. Dans bon nombre de ces régions, l’économie reste liée au conflit. Les groupes armés prospèrent parce qu’ils contrôlent les chaînes de valeur. Si l’on ne s’attaque pas au problème de la sécurité, les investissements ne pourront jamais s’ancrer dans la durée. C’est pourquoi chaque pôle économique est associé à un dispositif de protection, qui combine présence sécuritaire et mécanismes communautaires permettant aux populations de vivre et de travailler sereinement.
Tout ce système est conçu pour s’autoalimenter. L’accès à l’emploi réduit la motivation à rejoindre les groupes armés. La stabilité attire les investissements. Les investissements renforcent l’activité économique, ce qui, en retour, amenuise la pression exercée sur la forêt.
L’ampleur du projet est considérable. Le Couloir vert s’étend sur un territoire plus vaste que certains pays et englobe des millions d’habitants. Les objectifs reflètent cette ampleur, avec la création d’un grand nombre d’emplois, une forte augmentation de la production alimentaire et la protection de vastes zones forestières.
Il s’agit également d’un projet à long terme. Nous n’en sommes pas encore à une phase de validation du concept. L’objectif est désormais de démontrer que le modèle peut fonctionner à grande échelle. Si c’est le cas, il pourra être déployé sur l’ensemble du territoire.
Mais ce modèle doit aussi rivaliser avec d’autres dynamiques. D’importants projets d’infrastructure avancent déjà dans la région, financés aussi bien par la Chine que par des acteurs occidentaux. Ces projets vont façonner l’avenir du bassin du Congo. Si nous ne proposons pas rapidement un modèle différent, ce sont ces systèmes qui s’imposeront, avec le risque de voir la forêt suivre la même trajectoire de dégradation que dans d’autres régions tropicales.
Au fond, le principe est simple. Il nous faut bâtir une économie qui dépend de la bonne santé de la forêt plutôt que de sa destruction.
Si ces deux éléments s’alignent, protéger devient le choix le plus rationnel.
C’est exactement ce que nous nous efforçons de faire.
Quelles sont les limites de ce modèle, notamment face au conflit persistant et à l’instabilité politique ?
Pendant longtemps, nous avons eu l’impression de commencer à franchir un cap. Le secteur énergétique se développait, des entreprises voyaient le jour, des emplois étaient créés et, dans certaines régions, la violence reculait. Nous avons eu le sentiment que le modèle commençait à fonctionner, que s’attaquer aux moteurs économiques du conflit permettait de stabiliser progressivement le système.
Puis, il y a environ trois ans, la situation s’est à nouveau détériorée. La reprise du conflit, en particulier avec le M23, a mis à mal une grande partie des avancées réalisées. Des infrastructures ont été détruites, l’accès à certaines zones a été coupé, et des territoires entiers sont devenus inaccessibles.
Cette situation nous a brutalement rappelé les limites du modèle et nous a montré très clairement que si l’économie est un outil puissant, elle ne suffit pas à elle seule. On peut construire des infrastructures, créer des emplois et développer d’autres chaînes de valeur, mais ces acquis restent vulnérables si le contexte politique général est instable.
Concrètement, cela signifie travailler dans des conditions extrêmement complexes. Certaines parties du parc sont désormais sous le contrôle de groupes armés. La loi congolaise nous oblige à poursuivre nos activités, quel que soit le groupe qui contrôle le territoire. La loi nous définit comme des non-belligérants, un statut proche de celui d’une organisation humanitaire, ce qui nous permet de rester présents même dans les zones tenues par des rebelles.
Ce contexte crée un équilibre délicat. Nous restons présents, nous continuons à protéger le parc et à soutenir les structures locales, mais chaque décision doit être pesée pour éviter toute implication politique non souhaitée. Il serait faux de dire que nous « travaillons » avec des groupes armés, mais nous menons nos activités dans des zones où ils sont installés. Nous devons en même temps nous assurer que notre présence n’est pas utilisée pour renforcer la position de qui que ce soit.
Malgré ces contraintes, certains aspects du système ont résisté. Les gardes forestiers poursuivent leurs opérations dans de nombreux secteurs, souvent avec l’aide d’agents de surveillance communautaires qui restent sur le terrain, même lorsque la situation devient difficile. On constate également que les populations d’espèces sauvages, en particulier les gorilles de montagne, continuent à augmenter à un rythme naturel.

Mais le contexte général reste profondément instable. Le tourisme, qui constituait autrefois une source majeure de revenus, s’est presque entièrement effondré. Cette situation a accru la pression sur l’ensemble du système, renforçant la dépendance aux financements extérieurs et compliquant la poursuite des opérations.
Plus fondamentalement, le conflit n’a rien d’un épisode temporaire. Il s’inscrit dans un processus beaucoup plus long, marqué par des décennies d’instabilité liée à la politique régionale, à la compétition pour les ressources et à des intérêts extérieurs. Plusieurs dynamiques se chevauchent, qu’il s’agisse de tensions liées aux mouvements transfrontaliers, de la compétition entre différents couloirs économiques ou de l’importance stratégique des ressources naturelles.
Dans un tel contexte, aucune solution ne peut se limiter à un seul niveau d’intervention. Le modèle économique que nous avons élaboré s’attaque à un premier levier, à savoir les motivations qui poussent les populations locales vers le conflit. Mais il ne résout pas les dynamiques politiques plus larges qui l’alimentent.
C’est là que se situe sa limite.
Cela ne signifie pas pour autant que le modèle est inefficace. Il permet de créer des poches de stabilité dans un environnement miné par l’instabilité. Il ouvre une nouvelle perspective là où il n’y en avait aucune auparavant. Il démontre que des résultats différents sont possibles lorsque certaines conditions sont réunies.
Le défi est de parvenir à une échelle qui permette de résister aux forces plus profondes qui structurent la région.
La conclusion est claire : dans ce contexte, la conservation est intrinsèquement liée à la politique. Vous pouvez bâtir les systèmes les plus sophistiqués, notamment dans les domaines de l’énergie, de la finance et de la sécurité, toutefois, si le paysage politique se détériore, ces systèmes deviennent vulnérables.
Dès lors, notre mission est double : il nous faut continuer à construire les fondements économiques, tout en reconnaissant que leur succès dépend de facteurs extérieurs.
Telle est la réalité à laquelle nous sommes confrontés.
D’après votre expérience, quelles sont, selon vous, les erreurs commises par le secteur de la conservation, et quels changements s’imposent aujourd’hui ?
Très tôt, j’ai été frappé de voir à quel point la conservation est souvent abordée de manière déconnectée de la réalité.
Il y a aussi un problème plus général dans la manière dont la conservation se met en scène et se définit.
Cela peut amener le secteur à perdre de vue ce qu’il cherche vraiment à accomplir.

Une partie du problème réside dans le fait que la conservation a souvent été traitée comme un domaine isolé, détaché des systèmes qui l’entourent.
Ce qui est nécessaire, c’est une approche plus intégrée.
C’est à partir de cette compréhension que l’on peut bâtir des réponses adaptées aux réalités locales.
Cela implique également de repenser les critères qui servent à évaluer le succès.
Si vous prenez du recul par rapport à tout ce que vous avez bâti dans le parc, quelle est l’idée maîtresse qui sous-tend votre approche ?
Si l’on prend du recul par rapport à tout cela, qu’il s’agisse des systèmes énergétiques, des structures de sécurité ou des programmes économiques, la logique sous-jacente est en réalité assez simple.
Ce à quoi nous sommes confrontés dans l’Est de la RDC n’est pas un manque de ressources, ni même de potentiel. C’est un système où le modèle économique dominant repose sur l’extraction et le conflit. Les ressources naturelles sont exploitées, souvent de manière illégale, et ces exploitations génèrent des revenus pour les groupes armés. Ces revenus alimentent le conflit qui, lui-même, permet à l’exploitation illégale de perdurer. C’est un cercle vicieux.
Pour transformer ce système, il faut en créer un autre, capable de rivaliser avec celui qui nourrit le conflit. Il faut bâtir une économie suffisamment solide pour supplanter celle fondée sur l’extraction et la violence. C’est là l’idée centrale.
Cela implique d’intervenir sur plusieurs plans à la fois. Vous devez assurer la sécurité, car sans elle, rien ne peut se maintenir en place. Vous devez développer des infrastructures, car sans elles, il n’y a pas d’économie viable. Vous devez créer des emplois, car sans eux, les populations continueront de rejoindre les groupes armés. Et vous devez réaliser toutes ces actions d’une manière qui protège les écosystèmes que l’on cherche à préserver.
Le processus n’est pas séquentiel. On ne résout pas un problème avant d’aborder le suivant. Tout doit s’articuler en même temps, et les composantes dépendent toutes les unes des autres.
Il y a aussi une question d’échelle. Les petites interventions peuvent montrer ce qui est possible, mais elles ne transforment pas le système dans son ensemble. Pour y arriver, il faut atteindre un niveau où le nouveau modèle économique est suffisamment important pour être compétitif. C’est ce que nous essayons de faire avec le Couloir vert : passer d’exemples isolés à un modèle capable de fonctionner sur l’ensemble du territoire.
En même temps, cette approche a ses limites. Le contexte politique plus large continue de façonner l’environnement dans lequel nous travaillons. Les pressions extérieures, les dynamiques régionales et les conflits enracinés pèsent sur l’aboutissement du projet.
Pour autant, les efforts ne sont pas vains. Il s’agit plutôt d’en préciser la fonction.

Ce que nous pouvons faire, c’est créer les conditions permettant l’émergence d’une dynamique nouvelle. Nous pouvons montrer qu’il est possible de bâtir un système économique qui ne repose pas sur la destruction, qui apporte de la stabilité au lieu d’exacerber les conflits, et qui permet aux populations comme aux écosystèmes de s’épanouir durablement.
La réussite de cette démarche dépend de facteurs qui dépassent toute initiative individuelle. Pourtant, sans la mise en place de ce nouveau mode de fonctionnement, il n’existe aucune issue possible.
C’est pourquoi ce travail est à la fois pragmatique et provisoire. Il s’agit de résoudre les problèmes immédiats, tels que l’accès à l’énergie, la sécurité et les moyens de subsistance, tout en cherchant à faire évoluer la trajectoire du système sur le long terme.
Si ce changement s’opère, la conservation devient alors plus pérenne. Elle n’a plus à être imposée ou défendue en permanence, car elle s’inscrit naturellement dans la logique même de l’économie.
Et c’est là le véritable objectif : arriver à un stade où la protection de la forêt n’est plus perçue comme une contrainte, mais comme une conséquence directe du fonctionnement du système.
Image de bannière : Emmanuel de Merode sur une piste d’atterrissage près du Parc national de Salonga, en RDC, en mars 2026. Image de Rhett Ayers Butler.
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