- La majorité des pêcheurs artisanaux du Ghana, sensibilisés sur le changement climatique, n’adoptent pas de pratiques durables d’adaptation.
- Un paradoxe mettant en lumière un défi majeur, celui du passage de la sensibilisation à l’action.
- Des chercheurs formulent des attentes à l’endroit des médias, des leaders communautaires et des politiques publiques, pour améliorer l’engagement et la résilience des communautés dépendantes de la pêche, face au changement climatique dans le Golfe de Guinée et les pays d’Afrique de l’Ouest.
Selon une étude, les campagnes de sensibilisation ne suffisent pas pour l’adoption de méthodes durables d’adaptation au changement climatique, par les communautés dépendantes de la pêche.
Publiée le 1er avril 2026, dans la revue PLOS Climate par des chercheurs, ghanéens, l’étude, basée sur une enquête auprès de 800 pêcheurs dans trois régions côtières du Ghana, montre que l’éducation et l’expérience influencent la compréhension du climat, mais que l’adoption de pratiques d’adaptation reste limitée.
Cette étude pionnière met en évidence un décalage majeur entre le niveau de connaissance (64 %) et l’adoption réelle de pratiques d’adaptation (moins de 50 %), sur 83 % ayant entendu parler du changement climatique. Un fossé inquiétant entre le savoir et l’action.
« Bien que la sensibilisation au changement climatique soit relativement élevée chez les pêcheurs, plusieurs obstacles entravent la mise en œuvre de ces connaissances en actions d’adaptation concrètes », a dit à Mongabay dans un courriel, Theophilus Owusu-Ansah, chercheur au Laboratoire Médical Senior au FOCOS Hospital à Accra, au Ghana, co-auteur de l’étude.
Ce dernier évoque les contraintes économiques jouant un rôle majeur, car de nombreux pêcheurs dépendent de leurs prises quotidiennes pour survivre et n’ont pas les moyens financiers d’investir dans des technologies d’adaptation ou des moyens de subsistance alternatifs. Leur perception selon laquelle les impacts du changement climatique échappent au contrôle individuel, réduit également leur motivation à agir, de même que l’accès limité à des stratégies d’adaptation pratiques et localisées. Tout comme le soutien institutionnel insuffisant freinant davantage le changement de comportement.
Owusu-Ansah souligne que les croyances culturelles et la dépendance aux pratiques de pêche traditionnelles influencent aussi les attitudes, ralentissant souvent l’adoption de nouvelles approches. « On sait qu’il y a le changement climatique. Actuellement, on est en saison pluvieuse, mais il fait très chaud, il y a eu pluie à peine deux fois depuis mars. Or, quand il pleut sur la mer, les poissons se multiplient en abondance. Ils viennent en surface aussi et on arrive à faire de bonnes prises », dit Dossou Dossa Kouassi, président de l’Association des pêcheurs marins et assimilés de Cotonou (APMAC), qui compte plus de 800 pêcheurs. Entre autres manifestations, il évoque l’envahissement du long de la côte béninoise par des algues mortes.
« Certains engins de pêche étaient utilisés par saison de pêche, mais force est de constater aujourd’hui l’utilisation simultanée de tous les engins de pêche le long de l’année », explique, à Mongabay, le professeur Zacharie Sohou, océanographe, enseignant-chercheur et ex-directeur de l’Institut de recherches halieutiques et océanologiques du Bénin (IRHOB).
Il relève la diminution des mailles des engins de pêche comme une manifestation concrète, face à la baisse des captures ; des méthodes dévastatrices pour augmenter leurs prises.

Miser sur les médias, les leaders communautaires, les politiques publiques et l’approche genre
Les chercheurs plaident en faveur d’initiatives d’adaptation globales et communautaires, menées en collaboration avec les pêcheurs, s’attaquant aux obstacles institutionnels intégrant les savoirs autochtones dans la politique nationale de résilience climatique.
« Les médias et les leaders communautaires constituaient les principales sources d’information sur le climat. Bien que la sensibilisation au changement climatique soit relativement élevée, les attitudes et pratiques d’adaptation restent limitées. Le renforcement de l’éducation, de l’engagement local et des interventions communautaires est essentiel pour améliorer la résilience des communautés dépendantes de la pêche face aux changements climatiques », recommandent les auteurs de l’étude.
Selon Owusu-Ansah, les médias devraient aller au-delà de la simple sensibilisation et fournir des informations pratiques et exploitables, adaptées aux contextes locaux. Cela inclut la diffusion des systèmes d’alerte précoce, des meilleures pratiques en matière de pêche durable et des exemples de réussite en matière d’adaptation. Les leaders communautaires devraient promouvoir activement les pratiques d’adaptation, faciliter les échanges communautaires et soutenir l’intégration des connaissances scientifiques aux pratiques autochtones.
Quant aux décideurs politiques, il leur revient de renforcer les politiques de soutien aux communautés côtières par le biais de financements, de programmes de formation et du développement des infrastructures. Ces politiques devraient privilégier la diversification des moyens de subsistance, l’accès au crédit et l’application de la réglementation sur la pêche durable. La collaboration avec les communautés locales à l’élaboration des politiques est également essentielle, souligne-t-il.
D’après les résultats de l’étude, la communication interpersonnelle s’est également avérée cruciale. Des réseaux locaux fiables étant essentiels aux efforts d’adaptation, compte tenu de l’importance des voies de communication traditionnelles et communautaires. « Les modèles d’engagement adaptatif différenciés selon le genre montrent que les chaînes de valeur de la pêche nécessitent des politiques qui respectent le rôle essentiel des femmes », disent les auteurs.

Des parallèles avec d’autres pays du Golfe de Guinée ?
Selon les chercheurs, leurs résultats concordent avec les observations faites dans d’autres pays du Golfe de Guinée, comme la Côte d’Ivoire, le Togo, le Bénin et le Nigéria. « Dans nombre de ces contextes, la sensibilisation au changement climatique progresse grâce à la couverture médiatique et aux débats communautaires. Toutefois, les pratiques d’adaptation restent limitées. Des difficultés socio-économiques communes, la dépendance à la pêche artisanale, la faiblesse des politiques mises en œuvre et l’accès restreint aux ressources contribuent à des situations similaires dans toute la région », dit Owusu-Ansah.
« Les stocks de poissons sont partagés entre ces pays et les populations de pêcheurs sont pratiquement les mêmes. Ici, au Bénin, comme dans la plupart des pays de la sous-région, les pêcheurs ghanéens sont présents et on observe parfois une certaine familiarité entre ces populations de pêcheurs des différents pays. Les pratiques de pêche sont les mêmes », confirme Sohou.
Dupliquer les modèles ayant marché
« Notre étude souligne la nécessité de passer d’interventions axées sur la sensibilisation à des stratégies orientées vers l’action. Les efforts futurs devraient privilégier le renforcement des capacités, les approches participatives et les solutions adaptées au contexte. Le renforcement de la collaboration entre les chercheurs, les décideurs politiques et les communautés locales est crucial, pour garantir des résultats durables », dit Owusu-Ansah.
Persuadé que grâce à des efforts coordonnés et des interventions ciblées, il est possible de renforcer la résilience des pêcheurs et de promouvoir des moyens de subsistance durables, les chercheurs ont montré que le soutien institutionnel, les ressources financières et les services de vulgarisation agricole influençaient fortement les choix de stratégies d’adaptation.
Partant de la restauration des mangroves ayant conduit les populations à modifier leurs méthodes de pêche et à chercher d’autres emplois, les auteurs soulignent la capacité d’adaptation aux changements économiques, relevant le manque de compétences technologiques comme des obstacles majeurs à la prise de décisions éclairées. Combler le fossé entre les connaissances et l’action demeure le principal défi.

Repos biologique, vodun et aires marines protégées : quelles solutions ?
« Afin de pouvoir respecter les mesures d’adaptation durable comme le repos biologique, il faudrait que ce soit au même moment le long du Golfe de Guinée. Il faudrait également qu’il y ait des accompagnements pour les pêcheurs et les mareyeuses. Accompagner les associations de pêcheurs à acquérir des parcelles pour faire la pisciculture ou l’élevage », dit Kouassi.
Au port de pêche de Cotonou, par huitaine, jour réservé au fétiche des lieux (Dantokpa), il est interdit d’aller en mer. Chaque année, ces pêcheurs connaissent deux à trois mois de période de soudure.
Sohou invite à la synergie d’actions des différents acteurs pour sensibiliser les pêcheurs sur le changement climatique et les attitudes à tenir pour une meilleure résilience.
« Seules les actions conjuguées pourraient rendre efficace la prise de conscience effective des pêcheurs », souligne-t-il, indiquant que le repos biologique est en train d’être adopté durant la même période dans la sous-région, dans les pays du Comité des pêches pour le centre-ouest du Golfe de Guinée (CPCO).
Il préconise l’Approche écosystémique des pêches (AEP), une méthode de gestion globale qui concilie la conservation de la biodiversité marine et le bien-être socio-économique, développée par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Image de bannière : Au quai de Cotonou, des pêcheurs réfectionnant leurs filets endommagés. Image de Ange Banouwin pour Mongabay.
Citation :
Linnan, L. P., Owusu-Ansah, T., Sallar A. M. (2026). Knowledge, attitudes, and practices of fisherfolk in Ghana toward climate change : A cross-sectional study. PLOS Climate. https://doi.org/10.1371/journal.pclm.0000813
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