- Le chargé d’affaires de l’Union européenne à Kinshasa, Fabrice Basile, dit espérer voir un jour « moins de présence étrangère », qu’il considère comme le signe d’une République démocratique du Congo, capable de conduire elle-même son développement et de faire bénéficier sa population de ses richesses. La mission de maintien de la paix des Nations unies en RDC, par exemple, est l’une des plus importantes au monde.
- La RDC abrite certains des minéraux les plus stratégiques au monde — notamment le cobalt, le coltan, le cuivre et le lithium —, essentiels aux technologies modernes et à la transition énergétique mondiale. Le pays produit environ 70 % du cobalt mondial et dispose de vastes réserves encore inexploitées. Parallèlement, ses forêts du bassin du Congo — deuxième plus grande forêt tropicale au monde — jouent un rôle clé dans le stockage du carbone et la régulation du climat mondial.
- L’Union européenne affirme travailler avec le gouvernement congolais sur la gestion des ressources naturelles et des minéraux critiques, en mettant l’accent sur la traçabilité, la transparence et la création de valeur ajoutée locale. Fabrice Basile nuance la notion d’« erreurs » passées et plaide plutôt pour des approches adaptées aux réalités locales, portées conjointement par les acteurs nationaux et les partenaires internationaux.
- Un récent accord négocié par les États-Unis entre la RDC et le Rwanda comprend un volet sur les minéraux critiques. Fabrice Basile indique que l’Union européenne soutiendra ce processus à travers lequel elle voit un potentiel de contribution à une stabilité à plus long terme, tout en soulignant que la paix durable dépendra de la gouvernance et des réformes.
KINSHASA — Peu de pays concentrent autant d’attentes, de tensions et de contradictions que la République démocratique du Congo (RDC). Avec ses vastes forêts, ses aires protégées emblématiques et ses ressources minières parmi les plus convoitées au monde, ce pays se retrouve au cœur de deux dynamiques globales souvent présentées comme opposées : la protection de la biodiversité et la transition énergétique.
Cobalt, cuivre, lithium – les minerais stratégiques du pays – alimentent les chaînes d’approvisionnement mondiales. Dans le même temps, ses forêts jouent un rôle essentiel dans la régulation du climat. Entre ces deux réalités, la question reste entire : comment concilier l’exploitation des ressources, la conservation et le développement dans un pays encore marqué par l’insécurité, les défis de la gouvernance et les inégalités territoriales ?
À Kinshasa, l’Union européenne s’est positionnée comme un partenaire clé, intervenant à la fois dans la gestion des ressources naturelles, la traçabilité des minéraux critiques, le financement des aires protégées et les efforts diplomatiques visant à stabiliser la région des Grands Lacs. Cette présence s’inscrit dans une approche plus large, mêlant les investissements, les réformes structurelles et l’accompagnement des politiques publiques.
Dans cet entretien, Fabrice Basile, Chargé d’affaires de l’Union européenne en RDC, revient sur cette coopération et défend une ligne qu’il qualifie de pragmatique : renforcer la transparence dans les secteurs extractifs, soutenir des modèles économiques locaux comme celui des Virunga, et favoriser une approche plus inclusive, intégrant les communautés locales et autochtones.
Face aux critiques sur la gestion passée des ressources ou l’impact de certains projets de conservation, Basile insiste sur l’évolution des pratiques et la nécessité d’adapter les modèles aux réalités locales. Il assume également un optimisme marqué sur le potentiel du pays, tout en reconnaissant les défis persistants — sécurité, gouvernance, financement — qui freinent encore son développement.
Mais au-delà des projets et des politiques, c’est une vision plus large qu’il esquisse, celle d’un Congo capable, à terme, de se passer de l’appui massif des partenaires internationaux. Pour lui, la réussite ne se mesurera pas à l’ampleur des investissements extérieurs, mais au moment, où la RDC pourra gérer seule ses ressources et en faire bénéficier pleinement ses populations.
Un objectif ambitieux dans un pays, où les réalités du terrain restent complexes, mais qui, selon lui, repose déjà sur un élément central : l’espoir porté par les Congolaises et les Congolais eux-mêmes.

Mongabay : Nous sommes aujourd’hui à Kinshasa, en République démocratique du Congo, un pays au cœur des enjeux de conservation de la biodiversité, mais aussi de la transition énergétique. Dans votre coopération avec le pays, comment vous assurez-vous que ces deux dimensions sont bien gérées ensemble ?
Fabrice Basile : Merci pour votre question. Comme vous le dites, c’est un sujet à la fois d’actualité et d’avenir.
La transition verte et énergétique est centrale dans notre engagement. Mais elle va de pair avec la préservation de la biodiversité.
Concrètement, l’Union européenne intervient en RDC à travers cinq grandes zones que nous appelons des « paysages ». Dans ces espaces, nous travaillons à la fois sur la conservation, mais aussi sur une économie intégrée et inclusive. L’objectif, c’est de créer de l’emploi, de sécuriser les populations et d’offrir des alternatives économiques, notamment pour éviter que certains ne rejoignent des groupes armés.
Parallèlement, nous sommes aussi très engagés sur les minéraux critiques, notamment sur les questions de traçabilité. Ayant signé un accord avec la RDC dans ce domaine, nous continuons à le mettre en œuvre.
Par exemple, nous avons récemment lancé à Kinshasa le programme PanAfGeo+ Invest, avec le ministère des Mines. Ce programme, doté d’environ 12 millions d’euros (soit 14 044 798 USD) pour la RDC, vise à améliorer la gestion des ressources, notamment à travers la digitalisation des données géologiques.
L’objectif est clair : aider la RDC à mieux gérer ses richesses, avec plus de transparence, et à préserver ce potentiel pour les générations futures.
Mongabay : Restons sur les minéraux critiques. Il y a eu, par le passé, des erreurs et des pratiques contestées. Qu’est-ce que l’Union européenne fait aujourd’hui pour éviter que cela ne se reproduise ?
Fabrice Basile : Merci pour la question. Permettez-moi simplement de nuancer le terme « erreur ». Il peut s’agir aussi de perceptions ou d’appréciations différentes.
Ce qui est important aujourd’hui, c’est notre engagement pour plus de transparence. Nous travaillons avec nos valeurs, que ce soit en RDC ou ailleurs.
Notre objectif est d’accompagner la RDC à mieux identifier ses ressources, à mieux les exploiter, et surtout à en faire bénéficier ses populations.
Et un point clé, c’est la transformation locale. C’est là que se crée la valeur ajoutée pour le pays.
Mongabay : Vous avez évoqué la traçabilité. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie dans le contexte des minéraux en RDC ?
Fabrice Basile : La traçabilité, c’est pouvoir certifier que les ressources viennent bien du sous-sol congolais et qu’elles appartiennent à la RDC.
Pour simplifier, je fais souvent le parallèle avec les Appellations d’origine contrôlée (AOC) en France, pour les fromages. C’est un peu la même logique : garantir l’origine et la qualité. Ici, on parle en quelque sorte d’une « certification d’origine » pour les minéraux.
Mongabay : Concernant les Accords de Washington impliquant les États-Unis, la RDC et le Rwanda, l’Union européenne accompagne également ce processus. Pouvez-vous préciser le rôle de la Délégation de l’Union européenne en RDC dans ce cadre ?
Fabrice Basile : Je voudrais préciser que l’Union européenne a toujours été disposée à accompagner les processus, dès lors qu’ils contribuent à une paix durable en RDC.
Dans le cadre des accords de Washington, comme dans d’autres processus de médiation, notamment ceux portés par l’Union africaine, nous restons engagés.
Notre rôle est avant tout politico-diplomatique : soutenir les efforts pour le retour de la paix.
Nous avons aussi une expérience particulière. Nous savons d’où nous venons en Europe, et pourquoi nous avons construit l’Union européenne.
Aujourd’hui, nous sommes un modèle d’intégration régionale. Et nous sommes prêts à partager cette expérience pour accompagner la région des Grands Lacs, en commençant par la RDC.
Mongabay : Vous pensez aujourd’hui que cet accord, notamment le volet lié à la gestion des minéraux critiques, peut contribuer à la paix en RDC ?
Fabrice Basile : Nous ne nous voilons pas la face. Les minéraux critiques, la richesse du sous-sol de la RDC, ont toujours attiré des intérêts — pour ne pas dire des convoitises.
Mais je pense que toute la chaîne — de l’extraction à la transformation, puis à l’usage de ces minéraux — peut se faire de manière encadrée, avec des règles, tant commerciales qu’en matière d’exploitation, de sorte que chacun puisse en tirer bénéfice.
Il n’est pas normal que des voisins entrent sur le territoire d’un autre pays, ici ou ailleurs. On peut faire le parallèle avec d’autres crises, comme en Ukraine. Il n’est pas normal non plus de vouloir s’approprier des ressources et les certifier comme si elles étaient les siennes.
En revanche, il est tout à fait normal que l’Union européenne, avec ses États membres, accompagne la RDC — ou tout autre pays qui le souhaite — dans le cadre d’accords librement consentis, afin que ses richesses bénéficient réellement aux populations et contribuent à son développement.
Dans ce sens, notre engagement est cohérent et pertinent. Et quand on parle de transition énergétique, il ne s’agit pas seulement de la transition européenne. L’Afrique aussi a besoin de sa propre transition.
Aujourd’hui, en RDC, on parle beaucoup d’exploitation des ressources. Mais avec notre vision, tournée vers les générations futures, nous pensons qu’il est possible de faire mieux — par exemple avec les énergies renouvelables comme le solaire, plutôt que de reproduire certains modèles basés sur le charbon.
Le pays a aussi un potentiel important en hydroélectricité. On parle beaucoup du projet Inga 3 évoqué depuis plus de 50 ans, mais qui, à notre avis, finira par se concrétiser. Avec d’autres partenaires comme la Banque mondiale et des agences de nos États membres, il y a une volonté d’avancer.
C’est donc une question de transition, d’accompagnement et une volonté de permettre au pays — et aux générations futures — de progresser et d’atteindre le niveau de développement qu’il souhaite.
Le « Couloir vert » s’inscrit dans cette logique. Cette initiative congolaise a retenu toute notre attention. L’Union européenne, déjà engagée dans plusieurs régions du pays, a cherché à l’intégrer dans une approche plus globale — un véritable « bouquet » d’actions.
Tout a pris de l’ampleur après l’annonce faite à Davos par le président de la République. L’Union européenne a été parmi les premiers partenaires à se positionner, en prenant des engagements financiers que nous avons tenus.
Aujourd’hui, nous sommes dans une phase concrète : nous testons le tracé du corridor, dans une logique multimodale. Une première caravane est en préparation, reliant l’Est — le Kivu — à Kinshasa.
C’est un symbole fort, mais aussi une réponse à une réalité économique : les productions de l’Est atteignent difficilement l’Ouest, et inversement.
Au-delà de l’économie, il s’agit aussi de renforcer la cohésion territoriale. La RDC est un pays divers, mais avec une population unie. Le désenclavement est donc essentiel pour permettre un développement réel.
Cela signifie permettre aux populations de vivre dignement de leur travail. Les agriculteurs doivent pouvoir tirer profit de leurs efforts. C’est une question de justice économique.
Dans ce cadre, l’Union européenne veut accompagner la RDC à valoriser son potentiel. Nous avons notamment un outil important : l’accord « Tout sauf les armes », qui permet aux produits congolais d’accéder au marché européen sans droits de douane — un marché de plus de 500 millions de consommateurs.
Notre objectif est double : soutenir les entreprises congolaises et encourager les investissements européens, avec un transfert de savoir-faire. Cela suppose aussi un dialogue constant avec les autorités pour améliorer le climat des affaires.
Enfin, le couloir vert s’inscrit dans une vision plus large de corridors régionaux. Par exemple, le corridor Douala–Kampala viendra compléter cette dynamique en connectant différentes régions du continent.
Le « Couloir vert » est donc un projet d’avenir pour la RDC, mais aussi pour toute la région.
Mongabay : Comment avez-vous contribué à la caravane ? Pensez-vous que c’est finalement peut-être un symbole d’intégration entre l’Est et l’Ouest de la RDC ?
Fabrice Basile : Ne soyons pas modestes. C’est un effort commun avec les autorités de la RDC. Donc, un tel travail, un tel engagement partant depuis les Virunga jusqu’à Kinshasa, nous avons tous à nous en réjouir. Au-delà des Congolais, de la RDC, je pense que vers le Nord, vers le Sud, vers l’Est et l’Ouest, on doit pouvoir se réjouir d’une telle réussite parce qu’on parle de l’Afrique.
Vous voyez ce pays-continent qui déborde, si je puis dire, grâce aux fleuves aussi, vers les autres voisins. C’est cette dynamique qu’il faut susciter parce qu’une partie de l’avenir s’y trouve.
Mongabay : Vous avez soutenu pendant plus de 15 ans le Parc national des Virunga. Est-ce que ce travail a, selon vous, posé les bases de ce qu’on essaie de faire aujourd’hui avec le « Couloir vert » ? Pouvez-vous revenir simplement sur vos investissements dans les Virunga ?
Fabrice Basile : Je ne vais pas m’attarder sur les chiffres. Ce qui compte, ce sont les résultats.
Aujourd’hui, les Virunga, malgré les difficultés liées au conflit à l’Est, restent une réussite. Personne ne peut vraiment le nier. Par exemple, sur l’énergie à Goma, nous avons contribué à la mise en place de trois centrales, qui fournissent aujourd’hui plus de 80 % de l’électricité de la ville.
Il y a aussi tout le travail sur la transformation locale. Café, cacao, huile de palme… On produit du chocolat en RDC, exporté en Europe. Et c’est un produit de qualité. Moi-même, je privilégie ces produits locaux. Ce n’est pas un discours, c’est une réalité. On voit que ça fonctionne.
Virunga, c’est donc une réussite, même si ça n’a pas été facile. Le chemin a été compliqué. Mais il y a un engagement fort, notamment de l’ICCN et d’Emmanuel de Merode, qui fait un travail remarquable sur le terrain.
Limpact social est un autre point important. À travers les projets développés autour du parc, beaucoup de jeunes ont trouvé du travail. Cela a aussi permis, dans certains cas, d’éviter qu’ils rejoignent des groupes armés. Les populations se sont approprié ces projets, et c’est là que réside leur force.
Ce modèle, basé notamment sur les revenus générés par l’énergie et les activités économiques locales, fonctionne. Et quand un modèle fonctionne, on essaie de le reproduire là où c’est possible.
Donc oui, Virunga a clairement contribué à poser des bases. Oui, c’est une réussite, et nous en sommes fiers. Mais surtout, cela montre qu’il faut continuer à investir et à prendre des risques. Parce que sans prise de risques, on ne peut pas accompagner un pays comme la RDC à se développer.
Le défi reste le même : désenclaver le pays pour lui permettre de réaliser pleinement son potentiel, surtout pour sa jeunesse.

Mongabay : Permettez-moi de revenir un instant sur le modèle des Virunga — son modèle économique et les investissements ayant été faits. Selon vous, est-il aujourd’hui possible de reproduire ce modèle à la Salonga, par exemple ? Plus largement, pensez-vous qu’il puisse être appliqué à d’autres aires protégées en République démocratique du Congo ?
Fabrice Basile : Le modèle des Virunga peut être répliqué, en partie. Mais il faut respecter les spécificités de chaque zone.
Que ce soit à la Salonga, à la Garamba ou ailleurs, on peut faire des choses similaires, mais toujours en les adaptant aux réalités locales, aux besoins, aux ressources et aux contextes propres à chaque endroit.
Toutes les zones n’ont pas les mêmes richesses, ni les mêmes contraintes. Donc oui, c’est possible, à condition d’adapter. Et surtout, cela doit se faire avec les communautés, en les impliquant réellement.
C’est là notre valeur ajoutée : écouter, travailler avec les populations, et faire en sorte qu’elles s’approprient les projets.
Mongabay : Dans certains parcs, comme la Garamba, les résultats ont semblé plus difficiles à atteindre. Comment l’expliquez-vous ?
Fabrice Basile : Je serais un peu plus nuancé. Je ne dirais pas que cela n’a pas marché.
Je vous invite à regarder ce qui se passe aujourd’hui dans le Parc national de la Garamba. Avec d’autres partenaires, nous avons réussi à réintroduire des rhinocéros blancs — et il y a même eu une naissance.
J’ai récemment invité le président de la République à s’y rendre avec nous, dans le cadre du développement d’un projet touristique. C’est une réussite collective.
Il faut aussi savoir mettre cela en avant. La RDC a un potentiel réel pour le tourisme, y compris les safaris, comme on le voit en Tanzanie ou au Kenya.
Le défi est là, mais il est possible de le relever. Et nous le relèverons ensemble avec les autorités. Leur engagement est essentiel, notamment pour faciliter les investissements et accompagner ces efforts sur le terrain.
Mongabay : Nous étions sur le terrain et avons observé plusieurs réalités, notamment en ce qui concerne l’appropriation locale au niveau des autorités. Est-ce que, selon vous, l’Union européenne peut réussir ses investissements dans un contexte où cette appropriation locale est encore limitée ?
Fabrice Basile : L’ownership, comme vous le dites, c’est l’appropriation. Permettez-moi d’utiliser le terme en français.
La RDC est un grand pays, qui est passé de 11 à 26 provinces. Cette évolution s’inscrit dans une logique de décentralisation, pour mieux répartir les ressources et permettre aux provinces de générer leurs propres recettes. Mais cela ne se met pas en place du jour au lendemain. Ça prend du temps.
On ne peut pas brusquer ces processus. En revanche, si on les accompagne correctement, les choses peuvent avancer.
Je suis convaincu que, si vous prenez 100 personnes, une majorité veut aller dans ce sens. Donc, progressivement, on y arrivera.
On voit déjà des signaux. Par exemple, le président s’est récemment rendu dans le Bandundu pour la Conférence des gouverneurs, dans une zone qui n’était plus vraiment fréquentée depuis des années. Ce sont des signes d’évolution.
Je ne fais pas de jugement politique, je fais des constats. Et ces constats doivent nous permettre d’interpeller les autorités : travailler avec les populations, avec les partenaires sur le terrain, c’est essentiel.
Aidez-nous à réussir, et aidez-nous à vous aider. C’est ça, la réalité. Une transformation qui doit se faire ensemble.

Mongabay : Je vais conclure dans un instant, mais avant cela, j’aimerais revenir sur deux points. Vous êtes globalement très positif sur le pays, que ce soit sur le « Couloir vert » ou sur vos interventions. Mais il faut aussi reconnaître que les questions de sécurité et de financement sont des réalités plus difficiles. Au-delà de tout ce que nous avons évoqué, qu’est-ce qu’il faut, selon vous, pour réellement déclencher le développement du pays, aujourd’hui ?
Fabrice Basile : Écoutez, je pense avoir déjà apporté des éléments de réponse, mais pour être clair, il faut du transformationnel. Et cela commence par une volonté politique forte.
Les autorités sont engagées, mais il ne faut pas sous-estimer la complexité de la situation à l’Est du pays, mais aussi dans d’autres régions. Il y a beaucoup de défis à gérer au plus haut niveau de l’État.
Maintenant, cette volonté politique doit se traduire concrètement. Il ne s’agit plus seulement d’initier des choses — cela a déjà été fait — mais d’aller plus loin dans la mise en œuvre. C’est là que se joue le déclic, notamment économique.
Et ce déclic passera par des réformes structurelles importantes. L’Union européenne accompagne déjà le ministère des Finances, avec d’autres partenaires comme le FMI et la Banque mondiale, sur des outils comme le compte unique du Trésor ou la lutte contre la corruption.
Mais chacun doit jouer sa partition. Il faut aussi de l’audace politique. L’autorité de l’État doit s’exprimer pleinement sur tout le territoire. Sans stabilité et sans paix, il ne peut pas y avoir de développement.
En parallèle, avec les partenaires, il faut continuer à accompagner ces réformes pour permettre au pays d’entrer dans une nouvelle ère — une ère de développement, mais surtout de développement inclusif. Personne ne doit être laissé de côté.
Mongabay : Certains estiment que le développement doit avant tout venir des solutions endogènes, plutôt que des modèles importés. Dans le cas de la RDC, notamment pour ce qui est de la gestion des ressources naturelles, pensez-vous que ce sont les solutions locales qui doivent primer, ou faut-il un mélange avec des approches extérieures ?
Fabrice Basile : Je ne suis pas radical. Il faut être pragmatique. Oui, il existe des modèles locaux qu’il faut valoriser. Mais il y a aussi des modèles venus d’ailleurs qui ont fait leurs preuves.
Quand des investissements étrangers arrivent, ils viennent souvent avec leurs propres modèles ; mais ils doivent aussi s’adapter au contexte local. On ne peut pas transposer un modèle extérieur tel quel, ni imposer quoi que ce soit.
Donc, la clé, c’est l’adaptation et la synergie entre les autorités, les partenaires et les acteurs économiques. C’est là que se construit une approche solide.
Mongabay : Quel a été l’impact du retrait des financements du gouvernement américain dans le secteur de la conservation en RDC ?
Fabrice Basile : Ce retrait a surtout affecté le secteur humanitaire. C’est regrettable, et nous l’avons dit.
Du côté de l’Union européenne, nous avons essayé de monter en puissance pour compenser en partie ce déficit. La Commissaire européenne était d’ailleurs en visite récemment.
Mais il faut être lucide : l’humanitaire est une réponse d’urgence. C’est nécessaire, mais ce n’est pas une solution durable.
L’objectif reste de sortir de cette logique d’urgence pour revenir à la stabilité, au bien-être des populations, et surtout au développement. C’est cela qui permettra, à terme, de créer de la richesse pour le pays.

Mongabay : Je ne peux pas terminer cet entretien sans aborder la question des populations autochtones. Elles ont souvent peu de voix, mais elles sont directement touchées par les activités de conservation et de gestion de la biodiversité. Dans le cadre de votre financement, comment vous assurez-vous que leurs aspirations sont prises en compte et que ces interventions ne leur portent pas préjudice ?
Fabrice Basile : Écoutez, nous ne faisons pas les choses aveuglément. Nous ne développons pas des projets sans réfléchir. Nous les faisons avec les populations.
J’ai parlé tout à l’heure d’appropriation. Si vous voulez qu’un projet fonctionne, surtout si vous pensez qu’il peut contribuer à améliorer les conditions de vie, il faut le construire avec les gens concernés. Et c’est ce que nous faisons.
Nous consultons en amont, nous échangeons avec les chefs locaux, et nous veillons à inclure tout le monde. Notre approche est inclusive, et elle le restera.
Bien sûr, nous avons aussi appris du passé. Il y a eu des moments, où certains projets ont été menés avec moins de consultation, ou dans des contextes où les acteurs locaux n’étaient pas toujours alignés. Mais cela remonte à longtemps. Depuis des années maintenant, nous travaillons de manière beaucoup plus inclusive.
Nous le faisons pour les populations. Pour le Congo, pour les Congolais, où qu’ils soient.
C’est essentiel. Et je peux le dire clairement : rien ne se fait, et rien ne se fera, sans leur inclusion.
Mongabay : Pour terminer, comment définissez-vous la réussite dans votre relation avec la République démocratique du Congo ? Pour vous, à quoi ressemble une relation réussie ?
Fabrice Basile : Vous savez, pour répondre à cela, permettez-moi de revenir en arrière. Il y a une quinzaine d’années, lorsque je suis arrivé ici, ce qui m’a marqué, c’est le nombre d’agences des Nations unies présentes dans le pays.
Certains dirigeants peuvent s’en réjouir. Mais pour moi, c’est une réflexion très personnelle : plus il y a d’agences et de partenaires extérieurs, plus cela montre qu’il y a encore de grands besoins.
À l’inverse, moins un pays dépend de ces acteurs, plus cela signifie qu’il a atteint un certain niveau de développement.
Donc, mon souhait, c’est qu’à terme, ce pays ait moins besoin de cette présence extérieure. Qu’il puisse conduire lui-même son développement, en s’appuyant bien sûr sur des expertises extérieures, mais surtout en s’appropriant pleinement ses richesses.
Et que les Congolaises et les Congolais puissent en bénéficier, pour vivre dignement de leur travail.
C’est cela, pour moi, la vraie réussite. C’est une vision profondément humaine.
Mongabay : À l’étranger — à Paris, à Bruxelles ou à Londres —, beaucoup restent inquiets quand on parle de la RDC. Ils évoquent surtout l’insécurité, les maladies, les crises. Qu’est-ce qui, personnellement, vous donne de l’espoir ?
Fabrice Basile : J’ai parcouru ce pays, et je continue de le faire, avec mes équipes.
Quand vous allez dans un village, que vous serrez la main à quelqu’un, que vous voyez ses yeux s’illuminer en parlant d’agriculture ou de son travail, vous comprenez qu’il y a de l’espoir.
Et c’est cet espoir qu’il faut accompagner. Il faut rester positif. Sans cela, on ne peut pas contribuer au développement. Si nous sommes là, si mon équipe est là, c’est parce que nous y croyons.
C’est parce qu’il y a cet espoir, porté par les populations elles-mêmes, que je suis convaincu que ce pays peut réussir.
Malgré les inquiétudes de certains, moi je vois cet espoir sur le terrain. Et je crois que nous y arriverons avec les Congolaises et les Congolais.
Image de bannière : Fabrice Basile, Chargé d’affaires à la Délégation de l’Union européenne à Kinshasa. Image de la délégation de l’Union européenne à Kinshasa.
Les principaux facteurs alimentant le conflit dans l’Est de la RDC
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