- Les femmes africaines se sentent largement exclues des espaces de décisions tels que les COP et les politiques nationales ; elles veulent être plus représentées, parler elles-mêmes, mais surtout être écoutées, reconnues et pleinement actrices des solutions.
- À travers un mouvement panafricain reliant les luttes locales du Sénégal au Congo, en passant par le Nigeria, le Burkina Faso et le Cameroun, elles appellent à la réparation des préjudices et affirment leur rôle central dans la lutte contre le changement climatique.
- Pour elles, il ne s’agit pas seulement d’aide ou d’adaptation seulement ; il s’agit de reconnaître une responsabilité historique et de réparer les pertes et préjudices.
Le 15 avril 2026 marque une date inédite dans les luttes environnementales en Afrique. Pour la première fois, une « Journée des femmes africaines pour la justice climatique » a été officiellement lancée, rassemblant des centaines de femmes issues de communautés locales, d’organisations écologistes et de mouvements éco-féministes à travers le continent. Cette mobilisation simultanée, du Sénégal au Congo, en passant par le Nigeria, le Burkina Faso et le Cameroun, vise à faire entendre une voix longtemps marginalisée dans les débats climatiques, celle des femmes africaines.
En première ligne des impacts du changement climatique, ces femmes refusent désormais d’être réduites au silence. Elles dénoncent les injustices qu’elles subissent, réclament des réparations et proposent des alternatives enracinées dans leurs réalités quotidiennes. Cet engagement s’inscrit dans un mouvement plus large porté par l’Assemblée des femmes pour le climat (WCA, sigle en anglais) et plusieurs organisations panafricaines engagées pour une justice climatique centrée sur les peuples.
« La justice climatique représente pour nous d’abord une lutte systémique, éco-féministe et politique, au-delà de la question environnementale. Certes, les émissions de gaz à effet de serre (GES) sont à l’origine de la crise climatique, mais elles sont favorisées par le modèle de développement extractiviste, capitaliste, colonialiste, patriarcal qui est en place », a dit à Mongabay dans un courriel, Oumou K. Koulibaly, coordinatrice francophone pour la justice énergétique et climatique, à WoMin African Alliance.
Selon elle, le choix du thème « Nos terres, nos voies : femmes africaines unies pour les réparations et la justice climatique » n’est pas anodin. Il traduit le lien vital entre les femmes et les terres qu’elles cultivent, protègent et habitent. Ces terres sont aujourd’hui au cœur de nombreuses tensions liées à l’accaparement foncier, à l’exploitation minière, à l’agro-industrie ou encore aux projets énergétiques imposés. Une situation que documente WoMin à travers des recherches et des rapports.

Une mobilisation née de l’urgence
Pour de nombreuses actrices de terrain, la création de cette journée répond à une nécessité historique.
« Vu l’engagement des femmes dans la lutte contre le changement climatique, une journée est nécessaire pour réunir nos forces et nos capacités à travers l’Afrique tout entière. Notre continent est menacé par l’exploitation des énergies fossiles affectant nos communautés dans tous les secteurs. Et les femmes restent les principales victimes », souligne Khady Faye, présidente de l’association Femmes, développement et protection de l’environnement dans le delta du Saloum, au Sénégal.
Elle insiste sur la marginalisation persistante des femmes dans les processus décisionnels. « Les autorités étatiques signent des accords sans l’implication des communautés. Les femmes sont laissées en rade. Elles n’ont pas leur mot à dire. Elles ne sont pas présentes dans les instances de décision », affirme-t-elle.
« La crise climatique n’est pas neutre : elle frappe de manière disproportionnée les populations les plus vulnérables au premier rang desquelles se trouvent les femmes africaines », dit à Mongabay, Rémy Akpovi, docteur en droit de l’environnement et directeur du cabinet Ecoclim Afrique expertise, basé au Bénin. Il rappelle leur rôle central, mais rendu invisible. « Elles assurent la sécurité alimentaire, la gestion de l’eau et la préservation de la biodiversité ; pourtant, elles sont souvent exclues des instances de décision. Cette journée est nécessaire pour rendre visible ce rôle central et transformer cette résilience en force politique et juridique ».
Des impacts climatiques vécus au quotidien
« Lorsque les communautés perdent leurs terres surtout du fait des accaparements, ce sont les femmes qui paient le lourd tribut, car en matière de compensations pour le retrait ou la perte de ces terres, elles ne perçoivent rien ; pourtant, leurs terres sont capitales pour leur survie », explique Odette Toe, activiste burkinabè des droits humains et membre de l’Assemblée climatique des femmes.
Elle rappelle une injustice majeure. « Les femmes africaines sont parmi les moins responsables du réchauffement climatique ; pourtant, elles en subissent les conséquences les plus graves ».
Dans les zones rurales, les changements sont visibles et immédiats. « Nous pensions que c’était le développement, mais on se rend compte que nous sommes en train de vivre le pire des climats qui puisse exister. Avant, il n’y avait pas cette chaleur et ce genre de maladies, dont souffrent les femmes et les jeunes filles aujourd’hui », dit Sakinatou Ouédraogo, membre du Réseau femmes du Sahel terre d’opportunités, active dans la province du Zondoma, au Burkina Faso.
« Nos terres ont perdu leur fertilité. L’élevage n’est plus productif comme auparavant », ajoute-t-elle, indexant l’usage croissant des intrants chimiques.
Face à ces constats, Akpovi identifie trois enjeux majeurs : la souveraineté foncière pour garantir l’accès des femmes à la terre, la réparation à travers la reconnaissance d’une dette climatique, et la convergence des luttes afin de transformer les femmes en actrices du changement.
Se mobiliser pour exister dans les décisions
« Si on ne se mobilise pas aujourd’hui, personne ne le fera en notre nom. Et lorsqu’on prend des décisions pour nous, sans nous, c’est que c’est contre nous », dit Ouédraogo.
« La justice climatique représente l’ensemble des réponses et réparations entreprises pour mettre fin aux inégalités créées par la crise climatique. Les grands responsables doivent respecter leurs engagements et garantir une équité environnementale », souligne Toe.
Pour Khady Faye, la lutte climatique ne peut être dissociée de la défense des territoires. « Défendre la justice climatique, c’est entre autres protéger les terres ; c’est défendre les forêts, l’eau, les semences ; c’est préserver les moyens de subsistance des communautés », dit Koulibaly. Elle insiste sur la nécessité de transformer les rapports de pouvoir : reconnaître la responsabilité historique des pays du Nord, exiger des réparations pour les pertes et préjudices, restituer les terres et repenser les systèmes économiques.
La justice climatique est le socle de l’équité intergénérationnelle et internationale, selon Akpovi. « Elle signifie que les responsabilités doivent être proportionnelles aux pollutions et que les solutions doivent être adaptées aux réalités du terrain. Ce n’est pas seulement un concept moral ; c’est une exigence de droit : le droit pour chaque individu à un environnement sain et à la réparation des dommages subis du fait du dérèglement climatique », précise-t-il.

Critique des solutions dominantes et perspectives
Koulibaly dénonce les « fausses solutions » telles que le net zéro ou les marchés carbone, qu’elle considère comme des mécanismes perpétuant les inégalités. « La justice climatique, c’est aussi le droit de dire non et de construire des alternatives éco-féministes », dit-elle. Elle invite à la transformation des politiques publiques, à la régulation des industries extractives et à la nécessité de financements publics pour les initiatives locales. Elle demande aussi de renforcer les organisations communautaires, notamment celles des femmes, et de soutenir leurs luttes.
« De manière générale, la justice climatique est souvent traitée, de sorte que la situation spécifique des femmes africaines est noyée. Pourtant, elles sont les premières concernées », souligne Toe. Selon elle, sa mise en œuvre devra commencer par la reconnaissance des dommages causés aux communautés, la réduction des émissions, le financement de la résilience des pays du Sud, le développement des énergies renouvelables accessibles à tous, le recours au plaidoyer et la jouissance des droits des communautés.
Faye appelle à faire face aux multinationales et aux États complices de l’exploitation des ressources. « La justice climatique représente le bâton correcteur pour arrêter l’injustice qui anime les exportateurs de nos ressources. Elle éveille aussi la conscience des femmes », dit-elle.
« Aujourd’hui, nous réclamons la justice climatique, car nous savons ceux qui polluent. Nous appelons toutes les femmes à se joindre à nous pour militer ensemble », dit Ouédraogo.
Akpovi invite à sortir des forums pour entrer dans les arènes législatives et administratives, pour rendre le droit climatique compréhensible aux femmes rurales, pour former les leaders locaux aux outils de défense de l’environnement, pour engager un dialogue permanent avec les autorités municipales et nationales afin que les politiques d’aménagement du territoire intègrent systématiquement la dimension justice climatique, et pour documenter systématiquement les dégradations afin d’exiger réparation devant les instances compétentes.

De la mobilisation aux actions concrètes
« Nous pouvons contribuer par des manifestations locales, des campagnes sur les réseaux sociaux, et surtout par notre unité et notre solidarité », indique Faye. Marches, dialogues communautaires, causeries éducatives, actions symboliques sur des sites menacés, production de contenus numériques et documentation des luttes locales sont certaines actions en perspective, avec l’ambition de faire du 15 avril un rendez-vous annuel incontournable de redevabilité politique et de mobilisation continentale.
Akpovi insiste sur la nécessité de s’appuyer sur la territorialisation des normes. Passer de la ratification des traités internationaux à des engagements, décrets et lois locales accessibles aux communautés. Ceci par la mise en œuvre de trois piliers : l’accès à la preuve en utilisant des outils de monitoring, notamment l’intelligence artificielle ; le contentieux stratégique dans les tribunaux pour faire respecter les droits des communautés, et les Solutions fondées sur la nature (NBS, sigle en anglais) en valorisant les savoirs ancestraux et les techniques naturelles de restauration des écosystèmes.
« Le temps de la prise de conscience est révolu. Nous sommes dans l’ère de la responsabilité et de l’action. La justice climatique ne nous sera pas offerte ; elle doit être conquise par le droit, la voix et l’unité. Que cette première édition marque le début d’une ère, où la femme africaine, gardienne de la terre, devient l’architecte indispensable de notre résilience commune », conclut-il.
Image de bannière : L’Assemblée des femmes pour le climat (WCA) et plusieurs organisations panafricaines s’engagent pour une justice climatique centrée sur les peuples. Image de Women’s Alliance on Natural Resources Governance (WANRG), en Sierra Leone, fournie par Ange Banouwin.
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