- La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, fait face à une forte déforestation liée à l’expansion agricole, ce qui la place au cœur des nouvelles exigences environnementales européennes.
- Le Règlement européen sur la déforestation impose désormais aux acteurs de la filière cacao de garantir la traçabilité et la durabilité de leur production, entraînant des changements importants sur le terrain, notamment à San Pedro, au sud-ouest du pays.
- Entre réformes engagées par l’État et initiatives des acteurs privés, la filière cacao se trouve à un tournant décisif, où la réussite de la transition dépendra de sa capacité à concilier exigences environnementales et amélioration des conditions de vie des producteurs.
À Djapadji, un village situé à une centaine de kilomètres de la ville de San Pedro, en Côte d’Ivoire, les coopératives agricoles s’organisent pour répondre aux nouvelles exigences du Règlement européen sur la déforestation (EUDR).
Ce dispositif vise à rompre le lien entre consommation et destruction des forêts tropicales. Ce texte impose désormais, aux entreprises exportant vers le marché européen, de démontrer que leurs produits, notamment le cacao, ne proviennent pas des terres déboisées après le 31 décembre 2020.
Au-delà de cette exigence, le règlement introduit des obligations strictes de traçabilité, incluant la géolocalisation des parcelles et la vérification du respect des lois en vigueur dans les pays producteurs, notamment en matière d’environnement, de foncier et de droits humains.
Médard Nguessan, responsable de la durabilité au sein d’une coopérative regroupant plusieurs planteurs de ladite localité, décrit une mobilisation progressive des acteurs de la filière. « Nous avons bénéficié de nombreuses formations, ces dernières années. On nous apprend à pratiquer l’agroforesterie, et on nous demande de ne plus détruire la forêt pour créer de nouvelles plantations après 2020 », explique-t-il.
Selon lui, ces formations sont le fruit de partenariats entre les coopératives et plusieurs entreprises exportatrices de cacao, qui accompagnent les producteurs dans leur mise en conformité. « Ce sont nos partenaires qui envoient des formateurs. Et ces derniers nous expliquent les bonnes pratiques pour éviter des sanctions. Les formations portent sur l’agroforesterie. Ils nous donnent des plants d’arbres qu’on plante entre les cacaoyers. Nous avons également été instruits sur le travail des enfants, ainsi que sur la santé et la sécurité des travailleurs sur les plantations », précise-t-il.

Pratiquer l’agroforesterie
Sur le terrain, ces nouvelles pratiques commencent à produire des effets visibles. Grâce aux pépinières fournies par les partenaires, des arbres sont progressivement intégrés dans les plantations. « Les arbres protègent les cacaoyers du soleil et améliorent la fertilité du sol, grâce à la décomposition des feuilles. On peut dire que cela booste la production », affirme le responsable. Dans ce système, les responsables de coopératives jouent un rôle clé, servant de relais entre les partenaires et les producteurs locaux. « Nous sommes formés, puis nous transmettons ces connaissances aux planteurs dans les villages », explique-t-il. Sur le plan de l’adoption, les résistances semblent limitées. « La plupart des producteurs ne vivent que du cacao. Donc, toute pratique qui peut améliorer leur situation est prise au sérieux », ajoute Nguessan.
À Nitro, un petit campement situé juste à l’entrée de San Pedro, Traoré Ahmed, jeune cacaoculteur dont la plantation ne vaut pas les deux hectares, affirme avoir été sensibilisé par sa coopérative. « On nous demande surtout de pratiquer l’agroforesterie. J’essaie de le faire depuis près de deux ans », explique-t-il, tout en insistant sur le fait que les petits planteurs doivent nécessairement intégrer les coopératives agricoles pour un meilleur suivi. Autre avancée majeure : la cartographie des plantations. « Toutes nos parcelles ont été géolocalisées. Les exportateurs disposent d’outils qui leur permettent de vérifier leur localisation à distance. Et surtout, aucun planteur n’a eu à payer pour cela », dit Nguessan, soulignant que ces coûts ont été entièrement pris en charge par des entreprises partenaires.
Mais, derrière ces avancées, des frustrations persistent, notamment concernant les revenus attendus par les cacaoculteurs engagés dans l’agroforesterie, une initiative inscrite dans le Programme national de réduction des émissions issues de la déforestation et de la dégradation des forêts (REDD+). Adopté par la Côte d’Ivoire en 2011, ce mécanisme international vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre liées à la déforestation. Son principe est le suivant : lorsque des communautés ou des institutions contribuent à protéger ou à restaurer les forêts, les réductions d’émissions générées peuvent être converties en crédits carbone, ensuite vendues sur des marchés internationaux. Les revenus issus de ces ventes sont ensuite redistribués aux acteurs impliqués.
« L’année dernière, des agents du Conseil Café-Cacao sont venus dans notre village pour nous informer que ceux qui ont fait de l’agroforesterie allaient recevoir de l’argent. Mais on a l’impression d’avoir été oubliés », dit-il.
Selon lui, des promesses de paiements liées à la plantation d’arbres dans le cadre des projets d’agroforesterie tardent à se concrétiser. « L’année dernière, nous n’avons rien reçu. Cette année encore, seuls cinq ou six producteurs, sur une quarantaine dans notre coopérative, ont été payés », affirme-t-il.
Germain Koffi, un autre planteur résidant à Djapadji, met en cause un manque de suivi sur le terrain. « Ceux qui gèrent ce projet devraient venir vérifier directement dans les plantations. Beaucoup de producteurs ont planté des arbres qui sont bien visibles, mais ils n’ont toujours rien reçu », dit-il.
Traoré Ahmed a également soulevé la question cruciale du revenu des producteurs. Selon lui, le prix du cacao bord champ, souvent fixé par l’État de Côte d’Ivoire, n’est pas toujours à l’avantage des planteurs, au regard de la cherté de la vie. Il estime que le prix du kilogramme de cacao bord champ, fixé à 2 800 francs CFA (4,92 USD) en octobre 2025, pour la grande campagne 2025-2026, avait constitué une véritable lueur d’espoir, rapidement refroidie par le prix de la campagne intermédiaire dévoilé, début mars, estimé à 1 200 francs CFA (2,11 USD) le kilogramme, soit une baisse de près de 60 %. Pour lui, l’État devrait songer à garantir un prix minimum de 2 500 francs CFA (4,4 USD) par kilogramme, afin d’assurer des revenus décents aux planteurs.
Toutes nos tentatives de joindre le Conseil Café-Cacao, pour échanger sur ces questions, se sont avérées infructueuses. Les courriels envoyés à l’organisme public ivoirien en charge de la régulation, de la stabilisation et du développement de la filière café-cacao n’ont malheureusement pas reçu de réponse.
Du côté des exportateurs, le discours se veut rassurant. Athanase Kouamé, employé d’une entreprise exportatrice basée à San Pedro, explique que le secteur s’adapte progressivement. Selon lui, près de 400 producteurs de la région ont déjà été formés et leurs plantations géolocalisées. « La majorité des plantations existait déjà avant 2020. Si les producteurs respectent les consignes, il n’y a pas de raison qu’ils soient exclus du marché européen », souligne-t-il.

Entre réformes ambitieuses et défis persistants
Au-delà des initiatives observées sur le terrain, les autorités ivoiriennes tentent d’anticiper les effets des nouvelles réglementations européennes à travers des réformes structurelles appuyées par des partenaires internationaux.
C’est dans ce contexte qu’intervient le projet FIT for FAIR (« Prêt pour l’équité »), mis en œuvre par le Conseil national des exportations (CNE), une institution publique d’appui au commerce international, placée sous la tutelle du ministère ivoirien en charge du Commerce. Ce programme, financé par le gouvernement allemand, a mobilisé près de 90 parties prenantes issues des secteurs public et privé, des organisations professionnelles, de la société civile et du monde académique. Il a abouti à la publication, en juillet 2025, d’un rapport visant à évaluer le niveau de préparation du pays et à proposer une feuille de route pour faciliter la conformité de la filière cacao aux exigences européennes.
Le rapport met en évidence des avancées notables. Ces dernières années, la Côte d’Ivoire a renforcé son cadre juridique et institutionnel, notamment en matière de gestion et de sécurisation foncières. Un Code forestier, adopté en 2019, encadre plus strictement la conversion des forêts, tandis qu’une stratégie nationale pour une cacaoculture durable promeut des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement, notamment l’agroforesterie.
Parallèlement, le déploiement d’un système national de traçabilité du café-cacao, porté par le Conseil Café-Cacao, constitue une avancée majeure. Ce dispositif permet d’identifier les producteurs, de géolocaliser les parcelles et d’améliorer le suivi des flux de production, répondant ainsi aux exigences de transparence du règlement européen.

Malgré ces progrès, le rapport fait écho à plusieurs défis persistants. La mise en œuvre effective des réformes reste inégale, dans une filière dominée par des milliers de petits producteurs, souvent confrontés à un manque de moyens, d’information et d’accompagnement. Le coût de la conformité constitue un autre obstacle majeur. La géolocalisation des parcelles, l’adoption de pratiques durables ou la sécurisation foncière nécessitent des investissements importants, difficiles à supporter pour les petits exploitants. À cela, s’ajoutent des enjeux liés à la protection des données personnelles, dans un contexte de digitalisation croissante des chaînes d’approvisionnement.
Pour autant, cette transition ouvre aussi des perspectives. La conformité aux normes européennes pourrait permettre de sécuriser l’accès au marché, de mieux valoriser le cacao ivoirien et de répondre à une demande croissante pour des produits durables et traçables. Elle offre également une opportunité de modernisation de la filière, d’amélioration de la gouvernance et de renforcement de la transparence. Ainsi, le rapport fait état d’une réalité contrastée : celle d’un pays engagé dans une transformation profonde de sa filière cacao, mais confronté à des défis considérables pour rendre cette transition effective et inclusive.

Pour relever ces défis, le rapport formule plusieurs recommandations. Il préconise notamment de renforcer la sécurisation foncière, afin de réduire les conflits liés à l’accès à la terre et de faciliter la conformité aux exigences de la légalité. Il insiste également sur la nécessité d’améliorer la traçabilité à l’échelle nationale, en harmonisant les systèmes de collecte de données et en renforçant l’utilisation des outils numériques sur le terrain, notamment pour la géolocalisation des parcelles. Autre priorité : mieux encadrer la lutte contre la déforestation, à travers une vulgarisation accrue des textes réglementaires et la mise en place de mécanismes incitatifs pour encourager les producteurs à préserver les arbres dans leurs exploitations. Enfin, le rapport recommande de renforcer les politiques de protection de l’environnement et d’améliorer le suivi de leur application.
Au final, la filière cacao ivoirienne se trouve à un moment charnière de son histoire. Ce nouveau règlement européen intervient dans un contexte de forte pression sur les forêts, où le pays a perdu près de 80 à 90 % de son couvert forestier en six décennies, passant d’environ 16 millions d’hectares dans les années 1960 à moins de 3 millions aujourd’hui, une situation largement liée à l’expansion de la culture du cacao, responsable à elle seule d’environ 45 % de cette déforestation, selon l’initiative Trase. Entre exigences internationales croissantes et réalités du terrain, la transition vers un modèle plus durable apparaît à la fois inévitable et complexe. Si des avancées significatives sont déjà visibles, notamment en matière de traçabilité et de pratiques agricoles, de nombreux défis restent à relever, en particulier pour les petits producteurs. La réussite de cette transformation dépendra désormais de la capacité des acteurs publics et privés à traduire les réformes en actions concrètes, inclusives et équitables. Car, au-delà de l’accès au marché européen, c’est l’avenir même de la filière cacao ivoirienne et des millions de producteurs, qui en dependent, qui se joue.
Image de bannière : L’intégration des petits producteurs dans les coopératives agricoles est essentielle pour les aider à se conformer aux exigences de l’EUDR. Image de Gael Zozoro pour Mongabay.
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