- Un accord signé cette année transfère la souveraineté de l'archipel des Chagos du Royaume-Uni à Maurice. Cette vaste zone au cœur de l'océan Indien, refuge d’une biodiversité marine exceptionnelle, pourrait bientôt être placée sous la protection des Chagossiens et de Maurice.
- Près de 2 000 Chagossiens ont été expulsés par le Royaume-Uni à la fin des années 1960 et au début des années 1970 pour permettre l’installation d’une base militaire américaine.
- En 2010, le Royaume‑Uni a unilatéralement déclaré la zone « aire marine protégée », une décision qui visait à faire obstacle au retour des Chagossiens sur leurs îles. Grâce à cette AMP, la plus grande zone sans pêche au monde, et à la présence d’une base militaire étroitement surveillée, l’écosystème marin a pu prospérer presque à l’abri de toute pression humaine.
- Selon l'accord, en attente de ratification par le Parlement britannique, les Chagossiens pourront regagner leur archipel, à l’exception de Diego Garcia, la plus grande île, qui demeurera une base militaire sous contrôle du Royaume‑Uni et des États‑Unis pour au moins 99 ans.
POINTE AUX SABLES, Île Maurice – En juin, quelque 300 Chagossiens se sont réunis dans un centre communautaire de Pointe aux Sables, à l’Île Maurice, dans une ambiance à la fois joyeuse et mélancolique.
Un accord conclu en mai, et en attente de ratification par le Royaume-Uni, prévoit le transfert de la souveraineté de l’archipel des Chagos, aujourd’hui sous contrôle britannique, à Maurice. Il y a près de soixante ans, le Royaume-Uni avait forcé les habitants des Chagos à quitter leur archipel pour faire place à une base militaire américaine au cœur de l’océan Indien.
Leur exil, longtemps marqué par l’amertume et la souffrance, pourrait bientôt prendre fin.
En ce matin de juin, le centre communautaire Marie Lisette Talate est en pleine effervescence : jeunes et anciens chagossiens se pressent dans la cour, s’étreignent, échangent des nouvelles et se laissent gagner par l’ambiance festive. Ils se sont déplacés pour l’assemblée générale annuelle du Chagos Refugees Group (CRG) afin d’entendre les détails de l’accord conclu entre le Royaume-Uni et Maurice et de s’inscrire auprès du CRG en vue d’un possible retour dans leur archipel ancestral.

Figure centrale des échanges de la matinée organisés en plein air dans la grande cour arrière du centre communautaire, Olivier Bancoult, dirigeant du CRG mauricien, prend la parole.
« Ma mère a toujours été ma source d’inspiration », confie Bancoult, 61 ans, à Mongabay. « Elle aurait eu 100 ans [cette année] ». Rita Élysée Bancoult, cofondatrice du CRG, est née sur l’île chagossienne de Peros Banhos. Elle est décédée en 2016 à Maurice à l’âge de 91 ans, à environ 1 600 kilomètres (soit 1 000 miles), de son lieu de naissance.
Sur les quelque 2 000 Chagossiens déracinés par le Royaume-Uni, moins de 600 sont encore en vie. Plusieurs déportés âgés de 80 à 90 ans ont fait le déplacement pour la réunion de juin, accompagnés de leurs enfants et petits-enfants, dont beaucoup n’ont jamais vu les îles et la mer de leurs ancêtres. Les aînés chagossiens interrogés par Mongabay ont indiqué vouloir revenir sur leurs îles natales pour y trouver leur dernier repos.
Cet accord pourrait non seulement redessiner l’avenir des Chagossiens exilés, mais aussi celui d’un vaste espace marin, plus grand que la France, situé au milieu de l’océan Indien et actuellement protégé par le Royaume-Uni, qui en a fait la plus grande aire protégée, sans pêche, au monde.

Une histoire marquée par un déracinement douloureux
L’archipel des Chagos comprend plus de 55 îles entourées d’une aire marine de 640 000 kilomètres carrés, soit 247 000 miles carrés. Il abrite près de 800 espèces de poissons, dont 50 espèces de requins, quelque 18 espèces d’oiseaux marins et environ 300 espèces de coraux constructeurs de récifs, considérés parmi les plus sains au monde.
Les Chagos faisaient autrefois partie de la colonie britannique de Maurice, située à environ 2 000 km (1 250 miles) au sud-ouest. Mais en 1965, le Royaume-Uni a séparé l’archipel de Maurice pour créer le Territoire britannique de l’océan Indien (BIOT), dans le cadre de l’accord préparant l’indépendance mauricienne. Après l’indépendance de Maurice en 1968, le Royaume-Uni a conservé le contrôle des îles Chagos, pour permettre à son allié, les États-Unis, d’installer une base militaire sur Diego Garcia, la plus grande île.
Entre 1968 et 1973, les autorités britanniques ont déporté de force les Chagossiens vivant sur les îles et ont interdit tout retour à ceux qui se trouvaient à l’extérieur.
La famille d’Olivier Bancoult, partie à Maurice pour faire soigner l’une de ses sœurs, victime d’un accident à Peros Banhos, lorsqu’il avait 4 ans, s’est ainsi retrouvée dans l’impossibilité de rentrer. Sa sœur est décédée à Maurice.
Au fil du temps, des détails glaçants ont émergé. Selon un rapport de Human Rights Watch, qui qualifie l’expulsion des Chagossiens de « crime contre l’humanité », les autorités britanniques auraient limité l’accès des Chagossiens à la nourriture, aux biens essentiels et aux soins médicaux, et ordonné la mise à mort d’environ 1 000 chiens, y compris des animaux de compagnie.
Exilés de force, les Chagossiens ont été envoyés à Maurice ou aux Seychelles, et certains ont rejoint plus tard le Royaume‑Uni. Depuis, beaucoup tentent inlassablement d’obtenir le droit de rentrer chez eux.
Avec l’accord désormais signé, les travaux consacrés aux plans de réinstallation s’accélèrent.

Les Chagossiens, nés dans l’archipel, ainsi que leurs descendants, ont profité de la réunion pour s’enregistrer auprès du CRG, qui dispose désormais d’un registre communautaire à jour. Celui-ci permettra de trancher des questions clés, notamment la priorité à accorder pour la réinstallation et l’éligibilité aux compensations prévues dans l’accord entre le Royaume‑Uni et Maurice.
Malgré des années de requêtes et de relances, les Chagossiens n’ont jamais réussi à convaincre le gouvernement britannique de les autoriser à revenir s’installer dans l’archipel. Ils n’ont pu y retourner qu’au cours de quelques visites exceptionnelles, strictement encadrées par les autorités britanniques.
Entre les militaires américains et britanniques de Diego Garcia et les travailleurs sous contrat, près de 4 000 personnes vivent aujourd’hui de manière temporaire dans l’archipel. S’y ajoutent des chercheurs, pour beaucoup britanniques, et, avec autorisation, des yachts privés peuvent également y faire escale.
« S’il y a de la place pour les Philippins, les Singapouriens, les Sri Lankais, les Britanniques et les Américains, pourquoi pas pour les Chagossiens ? », lance Bancoult.
« Je suis une Chagossienne née à Diego Garcia, avant d’être arrachée à ma terre, déportée et abandonnée aux Seychelles », confie Bernadette Dugasse à Mongabay. En 2005, elle s’est installée au Royaume-Uni, où elle a poursuivi son engagement en faveur des droits des Chagossiens, notamment en cofondant le groupe de plaidoyer Chagossian Voices. Elle a pu retourner sur les îles en 2011 et 2019 dans le cadre de visites strictement encadrées, au cours desquelles, souligne‑t‑elle, les accompagnateurs lui interdisaient de collecter le moindre souvenir.
« À la place, ce sont des étrangers qui ont des souvenirs de mon lieu de naissance », poursuit-elle. « Tuez-moi si vous voulez : j’ai ramassé des coquillages, et du sable, j’ai emporté mes souvenirs ». Dugasse les expose aujourd’hui dans sa maison londonienne.
En 2010, le Royaume-Uni a unilatéralement créé une aire marine protégée (AMP) aux Chagos, couvrant l’ensemble de l’archipel à l’exception de Diego Garcia et d’une zone maritime de 3 milles nautiques (soit 5,6 km) autour de l’île. Cette décision a été vivement critiquée par les Chagossiens et les militants des droits humains, qui y ont vu une mainmise sur l’océan destinée à empêcher leur retour et à les priver de leurs zones de pêche traditionnelles.
Des documents publiés par WikiLeaks et The Guardian ont révélé que les responsables du gouvernement britannique voyaient effectivement dans la création de l’AMP un moyen d’écarter définitivement les Chagossiens. En 2011, Maurice a contesté la validité de l’AMP devant la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, qui l’a déclarée illégale en 2015. Malgré cela, l’administration du Territoire britannique de l’océan Indien (BIOT) poursuit ses patrouilles dans la zone.
En 2017, Maurice a saisi la Cour internationale de justice (CIJ) pour contester la mainmise britannique sur les Chagos. En 2019, la CIJ a rendu un avis consultatif favorable à Maurice. Le Royaume-Uni a toutefois continué à rejeter les revendications mauriciennes jusqu’en octobre 2024, date à laquelle les deux pays ont annoncé être parvenus à un accord. Aux termes de l’accord signé en mai, le Royaume‑Uni s’engage à transférer la souveraineté des Chagos à Maurice, tout en conservant l’autorité sur Diego Garcia pour une période initiale de 99 ans.
Un accord qui divise les Chagossiens

Bien que très attendu, l’accord a creusé un fossé parmi les Chagossiens. La majorité, installée à Maurice, soutient la revendication mauricienne sur l’archipel. Un groupe plus restreint mais particulièrement actif, parmi lesquels Dugasse (beaucoup de Chagossiens étant basés au Royaume‑Uni), rejette les prétentions de Maurice tout en dénonçant également le traitement que leur ont réservé les autorités britanniques.
« Je ne veux pas que les îles Chagos reviennent au gouvernement mauricien. Nous ne sommes pas mauriciens, nous sommes Chagossiens », déclare-t-elle.
« S’il fallait trancher entre l’île Maurice et le Royaume-Uni pour administrer les îles, j’opterais pour le Royaume-Uni si je devais vraiment choisir », écrit-elle dans un message publié sur le site web Chagossian Voices. Pour elle, l’avenir des Chagos doit être décidé par les Chagossiens.
Alors que le gouvernement britannique a maintes fois refusé aux Chagossiens le droit de retourner sur leurs îles, le gouvernement mauricien, lui, se montre plus favorable. « Le gouvernement mauricien s’est engagé à mettre en œuvre un plan de réinstallation dans l’archipel des Chagos », indique un site web officiel du gouvernement mauricien consacré à la question chagossienne, un projet que les Chagossiens pourraient mener en tant que citoyens mauriciens.
En vertu de l’accord conclu en mai, Maurice peut mettre en œuvre un plan de réinstallation des Chagossiens sur deux des trois îles principales, Peros Banhos et Salomon, tandis que Diego Garcia demeure interdite d’accès.
La base américaine qui y est installée perdurera bien au‑delà de la génération des Chagossiens qui y ont vécu. Quatre-vingt-dix-neuf ans, durée pendant laquelle Diego Garcia reste promise au Royaume-Uni et aux États‑Unis, c’est long.
« Je suis contre cet accord parce que Diego Garcia ne sera pas restitué aux Chagossiens et que je ne pourrai pas y vivre », déclare Dugasse. « Est‑ce que je vais vivre 99 ans ? Est‑ce que mes enfants vont vivre 99 ans ? ».
Pour les militants chagossiens, qu’ils soutiennent Maurice ou non, le plus choquant dans les négociations entre Royaume-Uni et Maurice est l’exclusion des Chagossiens eux-mêmes. « Ils disent que la négociation se fait entre États et que nous ne sommes pas un État », poursuit-elle. « Mais qui nous a rendus apatrides au départ ? ».

La voix silencieuse des Chagos
Une partie prenante qui n’a jamais eu son mot à dire, que ce soit dans la colonisation britannique des Chagos ou dans son retrait progressif, est celle des espèces sauvages qui peuplent cette vaste région.
À l’heure actuelle, la zone économique exclusive (ZEE) incontestée de Maurice couvre 1,3 million de km² (0,5 million de mi²). La ZEE des Chagos représente environ la moitié de cette superficie. Pour un petit État insulaire, c’est une extension souveraine considérable. Mais cette vaste étendue marine s’accompagne aussi d’une responsabilité : protéger un paysage océanique que tous, des biologistes marins britanniques aux Chagossiens exilés, décrivent comme un lieu d’une beauté naturelle sans pareille.
« Pour un biologiste marin, l’archipel des Chagos fait partie de ces lieux qu’on rêve de visiter, car il n’existe pratiquement aucun autre endroit comme celui-ci sur la planète », explique à Mongabay Bryan Wilson, biologiste marin à l’université d’Oxford. Wilson est également administrateur et conseiller scientifique du Chagos Conservation Trust (CCT), la fondation britannique créée pour superviser l’AMP aujourd’hui contestée.
Wilson s’est rendu pour la première fois dans l’archipel en 2019, lors d’une mission consacrée aux maladies coralliennes. « J’ai plongé deux fois par jour pendant un mois, et je n’ai pas trouvé un seul corail malade », se souvient-il. « Cela m’a époustouflé ».
En dépit de son histoire complexe et des litiges en cours, l’administration du BIOT mise en place par le Royaume-Uni continue de gérer autour des Chagos l’une des plus vastes zones marines sans pêche au monde. Cette protection contre la pression halieutique a permis aux requins et à d’autres espèces marines, menacées ailleurs dans l’océan Indien et au‑delà, de prospérer.
« Lors de ma première expédition aux Chagos, j’ai vu plus de requins que dans toute ma carrière », rapporte Wilson. La population de requins « plutôt en bonne santé », est selon lui « un autre indicateur de récif sain ».
Mais même Wilson se garde d’utiliser le terme « intactes » pour décrire les îles Chagos. Lorsque les Britanniques ont pris le contrôle de l’archipel, c’était pour y établir des plantations de cocotiers. Ils ont d’abord réduit en esclavage des personnes venues du continent africain et des îles voisines pour travailler dans ces plantations. Puis, après l’abolition de l’esclavage, les propriétaires de plantations ont recruté des travailleurs sous contrat, principalement originaire du sous-continent indien, pour les remplacer.
« Nous avons défriché d’immenses zones de ces îles autrefois intactes pour y planter des cocotiers. Nous y avons amené des rats et des chats », poursuit Wilson (« nous » faisant référence au peuple britannique). « Les dégâts étaient déjà importants avant l’arrivée des militaires [américains] ».
L’accès à la base militaire américaine est étroitement contrôlé, Et on sait peu de choses sur ses opérations ou sur son impact sur l’environnement alentour. « Le lagon de Diego Garcia a été aménagé pour répondre aux besoins de la marine américaine », indique Wilson.
Au moment de la publication de cet article, le service de presse du département américain de la Défense n’avait pas donné suite aux sollicitations de Mongabay.
Les plages sablonneuses et reculées de l’archipel des Chagos sont devenues un lieu d’accumulation de toutes sortes de déchets flottants, allant du matériel de pêche aux plastiques. Ses récifs coralliens, pourtant parmi les plus précieux de la région, demeurent exposés au principal stress d’origine humaine : le changement climatique. L’archipel a connu deux épisodes consécutifs de blanchissement en 2015 et en 2016, puis un autre en 2024, qui a affecté près d’un tiers de ses coraux.
La protection fournie par l’AMP contestée demeure limitée : un unique navire de patrouille doit assurer la surveillance d’une zone plus vaste que la France. Par le passé, ce bateau a déjà intercepté des bateaux de pêche sri-lankais transportant des requins morts et des thons listaos. Selon le CCT, les populations de requins de récif « ont diminué de 90 % en raison de la pêche illégale au cours des 30 années précédant l’établissement de la réserve ».
Lorsque la pandémie de COVID‑19 a éclaté en 2020, la surveillance assurée par les États côtiers est passée au second plan, rendant la gestion de cette zone immense encore plus complexe. « Quand nous y sommes retournés en 2021, c’était déchirant », se souvient Wilson. « Les populations de requins avaient été décimées ».
Pourtant, grâce à leur isolement extrême et à des restrictions strictes, les Chagos restent moins exposées que bien d’autres sites écologiquement sensibles.
Quel avenir pour ce refuge marin ?
Avec l’accord entre le Royaume-Uni et Maurice, l’avenir de cette AMP, comme celui des Chagossiens, demeure incertain. Le texte prévoit la création d’une AMP mauricienne, une idée que les dirigeants mauriciens ont publiquement soutenue.
« Le gouvernement mauricien s’engage à conserver et à préserver l’environnement terrestre et marin de l’archipel des Chagos », indique un site web du gouvernement mauricien, ajoutant qu’« il revient au gouvernement mauricien d’établir une aire marine protégée dans les eaux de l’archipel des Chagos, conformément aux politiques nationales ».
Cependant, les contours de cette protection restent flous.
Par exemple, Maurice rouvrira-t-elle la zone à la pêche commerciale ? Une pêcherie thonière très lucrative, pesant plusieurs milliards de dollars, opère déjà dans l’océan Indien à l’ouest de l’archipel des Chagos, notamment aux Maldives et aux Seychelles. La pêche industrielle, l’exploitation minière des fonds marins et d’autres formes d’extraction commerciale sont pour le moment interdites, mais Maurice pourrait revoir ces restrictions.
Si les Chagossiens, comme bien d’autres, contestent les motivations d’exclusion à l’origine de l’AMP actuelle, ils soulignent néanmoins la nécessité de préserver le site face à des intérêts qui ne tiennent pas compte de leur bien‑être.
« Nous avons du poisson en abondance. Nous voulons en tirer parti, certes, mais nous voulons également protéger l’environnement », dit Bancoult. « Nous voulons conserver un mode de vie simple, sans constructions massives. Nous ne voulons ni générer de déchets, ni causer de destruction ».
La question du développement demeure un autre point sensible.
Adam Moolna, enseignant-chercheur mauricien-britannique en environnement et développement durable à l’Université de Keele, au Royaume-Uni, recommande un tourisme à faible impact et un développement durable. « Le gouvernement mauricien doit mener une étude d’impact environnemental approfondie et consulter l’ensemble des experts et des parties prenantes, aussi bien les Chagossiens que les spécialistes basés au Royaume-Uni », dit-il.

Selon Moolna, Maurice doit impérativement assurer une gouvernance transparente des îles pour éviter qu’elles ne tombent sous la coupe d’intérêts privés davantage attirés par l’exploitation des ressources que par leur préservation.
Pour certains, dont Moolna, les fonds promis par le Royaume-Uni dans l’accord de mai représentent une « formidable opportunité » de financer de manière adéquate la protection de ce patrimoine naturel, qui pourrait bientôt être placé sous la responsabilité des Mauriciens et des Chagossiens.
Dans le cadre de l’accord, le Royaume-Uni a accepté de mettre en place un fonds fiduciaire de 40 millions de livres (53 millions USD) destiné aux Chagossiens et de verser à Maurice une subvention annuelle de 45 millions de livres (60 millions USD) sur une période de 25 ans. Il versera en outre un loyer à Maurice pour Diego Garcia, d’un montant moyen de 101 millions de livres (135 millions USD) par an pendant 99 ans.
« C’est un traité historique, certes », affirme David Vine, anthropologue politique et auteur de Island of Shame, un ouvrage consacré à l’archipel des Chagos. « Mais c’est une victoire incomplète, car le traité empêche les habitants de se rendre à Diego Garcia et prévoit une indemnisation dérisoire », ajoute-t-il.
Le gouvernement mauricien n’a pas donné suite aux multiples sollicitations de Mongabay.
Il y a des raisons de douter de la capacité de Maurice à protéger l’immense territoire marin chagossien. Le dernier Indice de performance environnementale publié par des chercheurs des universités de Yale et de Columbia aux États-Unis classe Maurice au 77e rang sur 180 pays. Et les perspectives de développement, potentiellement lucratives, ne manquent pas.
« L’ouverture de l’archipel à des activités commerciales, qu’il s’agisse de mines sous‑marines, de pêche industrielle ou d’un tourisme mal encadré, aurait des effets catastrophiques sur l’environnement », avertit Wilson. « Sans vigilance, les Chagos risquent de devenir le théâtre de l’une des pires crises environnementales de notre époque », poursuit-il.
Wilson s’est également dit favorable à l’établissement de petites implantations à faible impact écologique sur les îles, avançant que le retour des Chagossiens pourrait s’avérer bénéfique pour l’environnement. Selon lui, la présence de résidents permanents vigilants pourrait constituer un frein aux activités de pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN).
Mais certains membres de la communauté chagossienne restent méfiants. « Ils ne parlent jamais des Chagossiens, mais toujours de ce qu’ils peuvent tirer de l’archipel sur le plan économique », souligne Dugasse à propos des discussions en cours à Maurice.
Quel avenir pour les Îlois ?
Bancoult, qui travaille depuis des décennies aux côtés du gouvernement mauricien, s’est montré toutefois plus optimiste.
« Les gens pensent que nous n’avons aucun projet ; bien au contraire, nous en avons énormément », dit-il, au nom des Chagossiens, également appelés Îlois. Il détaille comment la communauté souhaite voir se développer des emplois dans la pêche, la production de coprah et l’écotourisme.
« Tout le monde a entendu parler des îles Chagos, mais personne n’y est jamais allé. Ce sera une nouvelle destination », lance Bancoult. Il cite l’exemple des Maldives, un autre archipel de l’océan Indien, qui est devenu une destination touristique très prisée.
Bancoult profite de la réunion du CRG pour exposer certains de ces projets à l’audience. Alors que les discours s’achèvent en fin d’après-midi, les participants se pressent vers le bâtiment principal du centre communautaire, guidés par les arômes d’un festin de currys traditionnels de poulet et de poisson à la noix de coco. Les bénévoles, debout depuis 5 heures du matin dans les locaux voisins du CRG, ont passé une bonne partie de la matinée à râper des noix de coco, « 31 au total », précise fièrement l’un d’eux.
Le déjeuner est accueilli comme un soulagement après de longues heures passées sur des chaises en plastique, dans une partie ombragée de l’enceinte située à l’arrière du bâtiment, à écouter attentivement les détails de l’accord, tout en bravant quelques averses passagères. L’assemblée a été ponctuée par des applaudissements, des acclamations, ou encore des moments de silence en hommage aux disparus.
Soudain, au cours du repas, l’atmosphère s’illumine. Des enfants, tambourins chagossiens en mains, montent sur scène pour chanter leur patrie commune en créole chagossien, entraînant les convives à fredonner, à battre la mesure ou à chanter à l’unisson.

« Ce moment est le plus important de notre société, de notre histoire », explique à Mongabay Allena Vincatassin, Chagossienne de deuxième génération née au Royaume‑Uni. « Maintenant, il est temps d’aller de l’avant et d’assumer pleinement notre fierté d’être Chagossiens ».
Près d’elle, le long du mur d’entrée du centre, les drapeaux des pays qui, au fil des ans ont soutenu la cause chagossienne, flottent au vent. En position d’honneur : le drapeau mauricien et une version du drapeau chagossien, en orange, noir et bleu.
Selon Bancoult, la couleur orange évoque « l’exil des habitants des Chagos, survenu au coucher du soleil pour qu’ils ne puissent voir ce qu’ils laissaient derrière eux ». Le noir renvoie aux injustices qu’ils ont endurées.
Pour certains, la justice n’a jamais vraiment abouti et la promesse d’un retour arrive trop tard. Sur la tombe de Rita Bancoult, au cimetière Saint-Georges à Maurice, quelques mots résument son regret : « Avant de mourir, je crains que mon souhait ne puisse être exaucé : revoir mon lieu de naissance, Peros Banhos ».
Pour d’autres, le rêve des îles Chagos reste vivant.
Le bleu du drapeau, confie Bancoult à Mongabay, évoque « les générations futures et la mer des Chagos, que nous estimons encore pure et intacte ».
Image de bannière : Une tortue dans l’archipel des Chagos. Image fournie avec l’aimable autorisation de YiFeiBot, Wikimedia Commons (sous licence ouverte du gouvernement version 1.0)
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