- À Kuma Tsamé Totsi, dans la commune de Kloto 3 au Togo, une colonie de chauves-souris protégée par une tradition ancestrale est devenue un site d’écotourisme communautaire.
- S’étendant sur près de 44 hectares, cette vallée, gérée par la communauté locale avec l’appui de la mairie, attire chaque mois entre 100 et 200 visiteurs.
- Malgré son potentiel touristique et son rôle écologique dans la régénération de la forêt et la fertilisation des sols, le site fait face à plusieurs menaces, notamment le braconnage et l’abattage des arbres.
Il sonnait 10 heures, ce vendredi 20 février 2026, lorsque nous sommes arrivés à Kuma Konda, dans la commune de Kloto 3, à environ 130 km au nord-ouest de Lomé au Togo, enveloppée d’un léger brouillard et d’une fraîcheur qui caractérise cette localité. Après quelques formalités à la mairie, nous prenons la route pour Kuma Tsamé Totsi, un village où la cohabitation entre les habitants et les chauves-souris attire chaque mois des centaines de visiteurs.
Au bout d’une trentaine de minutes, nous apercevons une affiche qui arbore ; « Bienvenue sur le site touristique de la vallée aux chauves-souris de Kuma Tsamé Totsi ». Quelques agents en gilets nous accueillent à l’entrée et nous orientent vers le chef du village, qui nous confie ensuite à un guide visiblement passionné par son métier. « Soyez les bienvenus, mon nom c’est Kossivi », dit le guide avant de nous inviter à le suivre.
Nous empruntons un chemin ceinturé de maisons et d’arbres, donnant un environnement verdoyant. Des colonies de chauves-souris perchées sur les arbres font résonner des cris qui retiennent notre attention.
« Ici, nous sommes à Kuma Tsamé Totsi, dans la vallée aux chauves-souris. Comme guide, notre mission, c’est de vous éclairer sur l’historique de la présence des chauves-souris dans la vallée, leur évolution dans le temps et dans l’espace, leurs caractéristiques et leurs comportements, leurs relations avec la communauté et leur impact sur l’environnement », déclare le guide avec une rhétorique remarquable.

Quand les chauves-souris sauvent une communauté
« La présence des chauves-souris a une relation historique avec l’esclavage », affirme Kossivi.
Il nous plonge dans un récit mêlant mythe, esclavage et colonisation, en commençant par la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492.
Selon la tradition locale, les habitants de Kuma se seraient réfugiés dans une grotte abritant les chauves-souris sur la montagne pour échapper aux chasseurs d’esclaves venus de l’ouest du Ghana. Après des paroles incantatoires, elles auraient bloqué l’entrée de la grotte, permettant à la communauté d’échapper aux chasseurs d’esclaves.
« C’est depuis ce jour que les chauves-souris ont été décrétées comme totem pour la communauté », raconte le guide.
Interrogé sur la place qu’occupent ces animaux dans son village, le chef Togbui Avonyo IV entouré de ses notables confie à l’un d’eux de revenir sur l’origine du totem.
« (….). Les chauves-souris ont sauvé la vie de nos grands-parents. Et c’est depuis ce temps qu’elles sont devenues le totem. C’est notre tour aussi de les protéger quand il y a des agresseurs contre elles », explique-t-il.
À cause de l’abattage des arbres fruitiers autour de la grotte, les chauves-souris ont migré vers la plaine, où elles cohabitent depuis lors avec la communauté de Kuma Tsamé Totsi.
« En 1993, le Togo a connu une très grande grève avec la famine qui a sévi. Les populations étaient obligées de couper les arbres et de vendre du bois pour trouver de quoi se nourrir. Privées de fruits et dérangées par le bruit des coupes, les chauves-souris ont quitté la grotte. En 1995, soit deux ans après, nous avons reçu ici dans la plaine la visite d’environ 500 têtes de chauves-souris qui sont venues vivre dans un palmier géant, le rônier, scientifiquement appelé Borassus flabellifer. Après la mort du rônier, toute la zone a commencé à grouiller de millions de chauves-souris », raconte le guide.
Il explique que ces mammifères volants, migrateurs, colonisent la zone pendant neuf mois avant de migrer vers d’autres pays. Sur le site, c’est en octobre qu’ils sont en grand nombre.
« Le pic de leur population a lieu en octobre. De février à mars, elles donnent naissance, et à partir d’avril, elles commencent leur migration. Si vous arrivez ici en mai, vous n’allez trouver que 10 % de leur population ».
S’étendant sur près de 44 hectares, soit 60 terrains de football, la vallée aux chauves-souris de Kuma Tsamé Totsi attire de nombreux visiteurs.

Un site écotouristique géré par la communauté
Chaque mois, le site accueille entre 100 et 200 visiteurs venant des quatre coins du monde. « Nous recevons des touristes venant de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre, parfois de l’Asie, et également des pays d’Afrique comme le Burkina, la Côte d’Ivoire et le Bénin », indique le guide.
Pour les visiteurs, la vallée aux chauves-souris est un lieu assez impressionnant. Pendant la visite de la vallée, un autre guide était à la tâche avec un groupe de dix touristes allemands. Interrogé, l’un d’eux partage son ressenti.
« Cet endroit est très impressionnant. Il regorge d’une immense richesse, avec beaucoup d’informations sur les chauves-souris, les plantes et la communauté qui habite ici. Nous avons passé de très beaux moments avec notre guide ».
Au sein de la vallée, certaines activités économiques émergent également. Sur place, Claude Edzovatsi, un artiste plasticien a installé une maison d’art avec un décor aux couleurs africaines, où sont exposées plusieurs œuvres. A notre passage, il recevait un groupe de trois touristes américains venus découvrir sa maison d’art après leur balade dans la vallée.
« C’est la première fois que je vois autant de chauves-souris en un seul lieu. Nous avons également été contents de faire la rencontre de Claude Edzovatsi, quelqu’un qui contribue au développement de sa communauté », témoigne Serges Limonstas venu de Boston, aux États-Unis, avec deux autres touristes pour explorer la vallée.
Face à l’intérêt des visiteurs et aux enjeux de conservation, les autorités locales se sont impliquées dans l’organisation du site. La mairie de Kloto 3 assure désormais la supervision administrative, tandis que la gestion quotidienne est confiée à la communauté selon un système rotatif.
« La gestion du site est rotative. Nous avons donné la latitude au village de constituer une équipe pour gérer le site. Nous avons là-bas trois quartiers principaux et chaque quartier est représenté. Chaque mois, un élément du quartier gère le site, et les recettes sont partagées. Un pourcentage est destiné au village et un autre revient aux personnes qui gèrent le site », indique Yawo Asagbe, maire de la commune de Kloto 3.
Pour les notables, la protection de ces animaux dépasse le cadre du village. « La vallée aux chauves-souris est une affaire de tout le canton de Kuma. Ce n’est pas seulement le village. Et dans ce sens, tous les villages qui forment ce canton-là doivent participer à leur conservation », précise Parfait Towodo, notable dans le village de Kuma Tsamé.
Malgré l’intérêt croissant des visiteurs, les retombées économiques restent encore limitées. « Nous recevons régulièrement des touristes, mais les retombées économiques pour notre village restent encore faibles », souligne le notable Towodo.
Les communautés pointent également l’état des routes qui freine le développement touristique. « Nous n’avons pas de piste praticable. Les visiteurs sont obligés de garer leurs véhicules ici et de continuer à pied », dit-il.

Les chauves-souris au cœur de l’équilibre forestier
Les chauves-souris attirent les visiteurs, mais leur présence a aussi des conséquences. Selon les habitants, elles auraient contribué à la disparition de certaines espèces d’arbres dans la zone.
« Quand elles s’accrochent aux arbres, petit à petit, certains finissent par mourir. Il y avait ici un arbre qu’on appelle le kapokier, qui n’a pas résisté au poids des chauves-souris. Même des branches très grosses peuvent céder, lorsqu’elles s’y accrochent en grand nombre », explique le guide Kossivi en montrant du doigt un palmier à huile presque sec, ayant visiblement perdu son feuillage sous le poids de ces mammifères volants.
Le notable Towodo évoque également les désagréments pour les habitants. « Leur présence est saisonnière, mais elles ont un impact sur nos arbres fruitiers. Comme elles vivent dans les arbres en grand nombre, elles peuvent les endommager. Aussi, nous sommes dans un village, et souvent nos femmes et nos mamans cuisinent dehors. En survolant nos maisons, leurs déjections peuvent se retrouver dans nos ustensiles », déclare Towodo.
Pour certains habitants, leur bruit peut également devenir dérangeant. « Cela fait plus de trente ans que nous vivons ici. Leur bruit peut parfois devenir dérangeant, mais nous sommes habitués », confie avec le sourire, Akossiwa Zilevu, ménagère et vendeuse de nourriture, assise dans la cour de sa maison entourée d’arbres, où sont perchées des chauves-souris dont les cris résonnent en plein midi.
Malgré ces désagréments, les communautés qui cohabitent avec ces mammifères volants les considèrent comme faisant partie intégrante de leur quotidien. « Les chauves-souris contribuent énormément à notre vécu quotidien. Et ça ne nous gêne pas. Nous ne considérons pas leurs dégâts », souligne Towodo.
Ces animaux jouent un rôle essentiel dans l’écosystème local. « Vous voyez toute cette forêt autour de nous. Beaucoup de ces arbres n’ont pas été plantés par les habitants. Ce sont des animaux qui voyagent beaucoup. En revenant, ils vont stocker certainement des graines dans leur gosier, les rejeter en déféquant, ce qui va permettre de faire pousser de nouveaux arbres. Ils contribuent ainsi à l’existence, à l’évolution et à la conservation de notre forêt ».
Interrogé sur leur rôle, Rakib Traoré Issaka, doctorant au Laboratoire d’écologie et écotoxicologie de l’université de Lomé, dont les recherches portent sur l’inventaire des chauves-souris au Togo, confirme leur importance.
« Les chauves-souris, notamment les frugivores, sont d’excellents disperseurs de graines. Lorsqu’elles se nourrissent et se déplacent, elles disséminent des graines dans leur environnement, ce qui permet à certaines espèces forestières de se régénérer. Certaines plantes dépendent même de leur interaction avec les chauves-souris pour se reproduire ».
D’après les habitants, plusieurs espèces d’arbres présentes dans la zone auraient été introduites de cette manière, notamment certains ficus comme le Ficus asperifolia.
« Quand elles mangent, elles avalent que le jus. La nuit, en survolant les espaces, elles rejettent les semences un peu partout. Parfois, on peut même entendre les graines tomber sur les toits dans la nuit », raconte le guide Kossivi.
En plus de disperser les graines, ces chauves-souris contribuent également à la fertilisation des sols. « Leurs déjections, appelées guano, sont un fertilisant naturel puissant utilisé dans l’agriculture, très valorisé dans certains pays », précise Issaka qui s’intéresse à ces animaux depuis 2016.

Braconnage et abattage d’arbres : les défis d’un écotourisme durable
Malgré leur valeur traditionnelle et leur importance écotouristique, les chauves-souris de la vallée de Kuma Tsamé subissent une pression constante. Ces animaux sont la cible de braconniers. Pour preuve, lors de notre passage sur le site, en pleine journée, des coups de feu ont retenti à proximité. « Les chasseurs rôdent par ici. Ce bruit de fusil que vous entendez, ce sont eux. Ils veulent tuer les chauves-souris. C’est un sérieux problème que nous vivons ici », alerte le guide.
Il raconte qu’il a failli y laisser sa peau un jour en s’opposant à un chasseur pris en flagrant délit.
Le Maire de Kloto 3, commune en charge du site, avoue que le braconnage est une véritable menace. « Le braconnage, c’est vraiment un casse-tête. Pas plus tard qu’hier même, les villageois m’ont raconté qu’ils ont entendu trois coups de feu dans la vallée. Aussitôt, j’ai dépêché les agents des eaux et forêts pour patrouiller », explique-t-il.
« Nous faisons de notre mieux et prenons toutes les dispositions nécessaires. Heureusement, nous avons dans notre commune des agents des eaux et forêts, qui, de concert avec la population, luttent contre le braconnage », ajoute-t-il.
Pour la communauté, ce danger est le revers de la popularité de la vallée. Le site, tout en attirant les visiteurs, attire aussi les braconniers.
« Quand les touristes viennent, nous leur expliquons la raison d’être de ces animaux parmi nous. Mais s’il y a des gens mal intentionnés, ils vont connaître le site et y revenir pour tuer les chauves-souris. Elles sont consommables pour les autres, c’est nous qui ne les consommons pas », dit le notable Towodo.
Cette situation soulève des interrogations sur la nécessité de rendre le site accessible pour les visites.
« Ce qui est sacré ne doit pas être dévoilé. Pour nous, c’est un mythe, c’est sacré, et il faudrait préserver ce site. Mais avec la globalisation, les gens cherchent à venir voir. Nous ne pouvons pas les empêcher. Nous ne pouvons pas, non plus, cacher l’existence de ces animaux ici. Nous devons seulement réglementer les visites et rester vigilants, avec l’appui de la mairie et des forces de l’ordre », souligne Parfait Towodo.

Autre menace pesante, l’abattage des arbres
« Si on continue à couper les arbres, un jour, ces chauves-souris quitteront le site », affirme Kossivi. Il lance un appel à la population pour des actions de reboisement et sollicite l’appui des autorités. « Nous devons tous nous mobiliser, population, guides, agents de bureau. Chacun devrait planter au moins un arbre pour que ces chauves-souris restent. L’État pourrait nous soutenir en dotant par exemple le village d’une pépinière ».
Selon Rakib Issaka, la participation des communautés locales est essentielle pour un écotourisme durable. « Il faut que les populations locales tirent directement bénéfice en termes financiers ou d’opportunités d’emplois. En impliquant surtout les jeunes et en leur faisant profiter des retombées de cette conservation, ils resteront motivés. L’attachement des anciens aux croyances spirituelles qui a permis de préserver ce site n’est pas le même pour la nouvelle génération. Mais si les jeunes y trouvent un intérêt, ils s’engagent ».
Vénérées comme protectrices, les chauves-souris continuent d’attirer de nombreux visiteurs à Kuma Tsamé Totsi malgré le braconnage persistant et la dégradation de leur habitat. A notre départ, un autre groupe de quatre visiteurs fait son arrivée sur le site, preuve de l’intérêt croissant pour cette vallée. Portées par un devoir traditionnel et par la nécessité d’un écotourisme durable, communautés et autorités locales veillent sans relâche pour protéger cette richesse naturelle et culturelle.
Image de bannière : Des chauves-souris perchées sur des arbres ayant presque perdu leur feuillage. Image de Akissa-yotou Assenouwe pour Mongabay.
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