- À Butembo, dans l’Est de la République démocratique du Congo, les chansons et les poèmes sur l’environnement ne se limitent plus seulement à la scène. Ils circulent dans les familles, les écoles et les rues, participant à un changement de comportements dans une région confrontée à la pauvreté, à l’insécurité et à la pression démographique.
- Entre transformation des consciences et résistances économiques, l’influence de ces artistes écologiques apparaît à la fois réelle et fragile.
- Le défi est désormais d’inscrire cette mobilisation culturelle dans des politiques publiques et des alternatives économiques.
« Écoutez chers enfants,
Protégeons la nature,
Ce livre hors du temps,
Ramassons les sachets
Partout dans nos parcelles
Recyclons les déchets,
Implantons les poubelles. »
Extraite d’un poème de Dieu-merci Nguomoja, cette strophe, récitée lors de la célébration de la Journée internationale de l’enfant africain, en juin 2025, est devenue familière pour certains enfants de Butembo, une ville du Nord-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo. Pour plusieurs parents et élèves, ces mots marquent une première rencontre avec les enjeux environnementaux.
Lors de ce spectacle de poésie pour enfants, Kakule Paul Saliboko, étudiant en communication, dit avoir été profondément marqué. « Le message transmis était celui de l’insalubrité. On nous avait demandé de ne pas jeter les déchets partout et de savoir comment les recycler ».
Après la représentation, d’autres étudiants et Saliboko ont mené une action de nettoyage. « Nous avons ramassé des papiers et des sachets dans la rue qui part de la mairie jusqu’à la grand-route. À la maison, j’ai pris l’habitude de ramasser les déchets plastiques et même de faire du compost avec les déchets alimentaires », explique-t-il.
Ce type de réaction illustre la manière dont l’art peut provoquer une prise de conscience concrète, notamment chez les jeunes. Pour Alice Kapisa, journaliste et membre d’un collectif de femmes journalistes, ces spectacles créent un engagement durable. « Comme moi, bien d’autres spectateurs ont positivement reçu le message. J’ai commencé à sensibiliser ma famille et à parler de l’environnement dès que j’en ai l’occasion », dit-elle.
Dans certaines familles, l’impact est visible jusque dans les gestes quotidiens, avec des enfants qui deviennent des relais inattendus. Wivine Katungu Sikwaya, mère d’un poète junior de 11 ans, raconte comment les comportements ont changé chez elle. « À la maison, on ne jette plus les sachets et bouteilles plastiques n’importe où. Mon fils nous surveillait au début, mais maintenant le message est passé », dit-elle. Elle ajoute que son enfant sensibilise aussi d’autres jeunes à l’église.
Pour le poète Dieu-merci Nguomoja, qui encadre ces enfants, ces résultats confirment l’utilité de son travail. « Les parents nous disent que leurs enfants sont devenus de vrais policiers à la maison. Ils surveillent les mouvements et demandent de recycler les déchets », explique-t-il.

Une influence forte sur les jeunes, mais limitée chez les adultes
Malgré ces changements, les artistes reconnaissent que l’impact reste inégal selon les publics. « Les personnes plus âgées s’inquiètent moins. Voilà pourquoi je me suis tourné vers les juniors », affirme Dieu-merci Nguomoja.
Il raconte une scène qui l’a marqué : « Un jour, un jeune de mon quartier a jeté une bouteille plastique dans la rue. En me voyant, il l’a ramassée et a récité une strophe de mon poème, celui qui exhorte au ramassage des sachets partout. J’ai compris que le message est capté, même si cela prendra du temps ».
Dans une ville commerçante comme Butembo, où la priorité reste la survie économique, l’environnement ne figure pas toujours en tête des préoccupations. « Les gens ici ne se posent pas vraiment trop de questions sur l’environnement », souligne le cinéaste Said Kambale Mutheke, à Mongabay.
Son film EST, projeté en juin 2025, a suscité des réactions contrastées. « Pour beaucoup, l’appréciation a été très négative. Venir dire à une personne qui cultive dans le parc, pour survivre, que cela constitue un crime… Imaginez sa réaction », explique-t-il. Mais, il note aussi des évolutions : « Certains ont compris la nécessité de protéger l’environnement. Mon film est compris comme une nouvelle école pour beaucoup ».
Des changements de comportement, même loin des zones de projection
Les témoignages recueillis montrent que l’influence de ces œuvres dépasse parfois les frontières locales du Nord-Kivu. Jonathan Yona Mukalo, enseignant du secondaire, a vu EST à Kinshasa, en juin 2025.
Aujourd’hui, il enseigne à Gbadolite, dans le nord-ouest du pays. « Le film nous demande de protéger les forêts et tout ce qui s’y trouve », explique-t-il. Depuis, il affirme que le film l’a poussé à revoir ses habitudes. « J’ai décidé de ne plus acheter la viande des animaux sauvages », dit-il à Mongabay, via la messagerie Whatsapp.
Dans ses cours, notamment celui portant sur l’entrepreneuriat, Yona Mukalo encourage désormais les élèves à réfléchir à l’impact environnemental de leurs projets. « Un jour, j’ai interdit d’investir dans des projets qui détruisent l’environnement. Les réactions étaient partagées. Certains disaient que l’environnement est déjà détruit, d’autres que l’important est de gagner de l’argent. Mais une minorité pensait qu’on peut réussir sans détruire la nature », souligne-t-il.
Pour lui, ces débats en classe montrent que la sensibilisation artistique peut nourrir une réflexion critique, même loin des zones de projection.
À Bukavu, au Sud-Kivu, l’artiste peintre Fabien Tomy, dit aussi avoir été marqué, lors du visionnage en ligne du film. Depuis, il pense sans cesse au Parc national de Kahuzi-Biega, situé dans la province du Sud-Kivu, dans l’Est de la RDC. « Quand je vois les braconniers, je me demande : si on tue les animaux, le parc va rester vide pour quelle finalité ? Et si on cultive dans le parc, les animaux vont manger quoi ? », s’interroge-t-il.

Une réception contrastée autour des parcs protégés
Dans les zones proches des aires protégées, les messages écologiques se heurtent à des réalités économiques et sécuritaires complexes. « Quand nous allons sensibiliser autour du Parc national des Virunga, nous rencontrons une très grande résistance. Les gens veulent cultiver dans le parc pour survivre », explique Lembaste Kambale Kombi, cofondateur du Réseau d’artistes écologiques, basé à Butembo.
Cette tension entre conservation et subsistance est au cœur des débats locaux. Déjà en 2014, lors de la mobilisation contre un projet pétrolier dans le Parc national des Virunga, la société était divisée. « Les économistes et les géologues voulaient exploiter le pétrole. Pour eux, c’était d’abord l’argent », souligne le professeur Maombi Mbusa Masinda, enseignant au Département de l’environnement de l’université officielle de Ruwenzori, à Butembo.
Selon lui, l’art a joué un rôle important pour la sensibilisation. « Nous avions utilisé les griots, les comédiens et les radios communautaires pour faire passer le message. Cela avait permis aux gens de comprendre la valeur économique du parc », dit-il.
Popal Isse, pionnier de la musique écologique
Popal Isse fait partie des premiers artistes de la région à avoir intégré l’environnement dans leurs œuvres, dès les années 1990. Inspiré par les conflits entre agriculteurs et écogardes autour du parc, il avait choisi de transmettre un message de coexistence pacifique. « Quand j’ai commencé ma carrière musicale en 1995, j’ai décidé qu’il fallait une chanson sur l’écologie dans mon premier album », explique-t-il.
Il a collaboré avec des projets liés au Parc national des Virunga et au WWF, notamment dans des programmes scolaires. « Au début, les gens me trouvaient fou quand je chantais pour les gorilles », dit-il.
Selon lui, certaines chansons ont contribué à attirer l’attention sur les gorilles du mont Tshiabirimu, dans le Parc national des Virunga, et sur le tourisme. Ce qui, à son avis, a contribué à changer certaines perceptions. « Les gens ont compris que les gorilles et les autres animaux font partie de leur patrimoine. Avant, ils pensaient que c’était pour les étrangers », explique-t-il.
Des initiatives citoyennes, mais peu soutenues
Pour les organisations de la société civile, l’art reste un outil stratégique. « L’implication des artistes permet d’atteindre des couches sociales, qui ne sont pas informées », souligne Victor Assyngya, coordonnateur du Forum congolais du bassin du Nil, un réseau d’organisations de la société civile, qui milite pour une gestion rationnelle des ressources environnementales et hydrographiques, dans le bassin du Nil.
Les autorités locales reconnaissent aussi ce potentiel, mais pointent le manque de coordination. « Si ces artistes s’impliquent et travaillent avec les services techniques, cela serait une bonne chose », souligne Jonas Katembo Kavundu, cadre du service de l’environnement de la mairie de Butembo.
Selon lui, de nombreuses initiatives échouent, faute de suivi. Il cite notamment un projet, financé par le Fonds social, et dont la mise en œuvre a fait l’objet de distribution de plantules, sans accompagnement technique. « Les arbres ont été plantés, mais sans suivi. Le service technique n’avait pas été associé et beaucoup de plantules ont séché », explique-t-il.
Il ajoute que la ville manque aussi d’espaces de reboisement, malgré l’existence d’une pépinière municipale.

Un impact réel, mais insuffisant face aux défis structurels
Malgré les avancées, les artistes et les experts s’accordent à reconnaître que la sensibilisation seule ne suffit pas.
Butembo fait face à une urbanisation rapide, à la mauvaise gestion des déchets et à l’absence d’espaces verts. « La ville se forme sans plan d’aménagement. Les espaces verts sont vendus à cause de la pression foncière », explique le professeur Masinda.
Dans ce contexte, l’éducation environnementale reste un levier clé. « Les enfants croient plus à leurs éducateurs. C’est là que nous devons agir », dit-il.
Pour les artistes, l’objectif est de transformer cette prise de conscience en changement durable. Le plasticien, Sauveur Mulwana Maneno, affirme que ses initiatives, comme celle consistant à planter un arbre pour chaque année d’âge, lors des anniversaires, rencontrent un intérêt croissant. « J’ai conçu cette idée pour encourager la population à prendre la question climatique au sérieux. La population réagit positivement. Plusieurs volontaires nous encouragent », dit-il.
Mais il regrette le manque d’appui institutionnel, qui limite l’impact de ces initiatives. « J’ai déjà distribué plus de 12 000 plantules, dont environ 8 000 ont poussé. Il y a eu un manque d’appropriation. Je suis resté seul à protéger ces arbres. Cela crée des tensions et décourage », explique-t-il.
Entre espoir et incertitudes
Dans une région marquée par les conflits et la pauvreté, l’art écologique ouvre des espaces de dialogue et de réflexion. Les témoignages montrent qu’il peut provoquer des changements de comportement, notamment chez les jeunes et les citadins.
Cependant, les résistances restent fortes, surtout là où la protection de l’environnement entre en conflit avec les moyens de subsistance.
Pour Kambale Kombi Lembaste, le défi est désormais d’inscrire cette mobilisation culturelle dans des politiques publiques et des alternatives économiques. « Si nous ne réagissons pas maintenant, la situation sera dramatique », dit-il.
Image de bannière : Lembaste Kombi, artiste comédien et co-fondateur du Réseau d’artistes écologiques, devant une décharge dans la ville de Butembo. Image d’Arlette Vuvu pour Mongabay.
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