- Selon une étude récente, la visite d’un groupe de 1 000 personnes dans une aire protégée à Madagascar fait baisser de 3,2 % le taux de déforestation annuel à l’intérieur du site, et fait croître à 2,5 % celui du déboisement dans les alentours immédiats jusqu’à environ 3 kilomètres.
- C’est pour la première fois qu’une telle étude est réalisée au sujet du pays, qui connaît un rythme de déboisement accéléré, surtout depuis l’indépendance en 1960.
- Deux types d’effets existent : les effets de débordement positif et les effets de fuite. Les premiers indiquent la réduction de la déforestation sur les zones environnantes, liée à la réduction de la déforestation à l’intérieur des aires protégées. Les seconds apportent un éclairage sur l’augmentation de la déforestation sur les zones environnantes, par la réduction de la déforestation à l’intérieur des aires protégées.
- Dans tous les cas de figure, la faible implication des populations locales dans la conservation est le vrai problème. L’État doit faire de l’appui au développement des communautés riveraines des aires protégées une priorité des priorités.
ANTANANARIVO, Madagascar — Madagascar dispose désormais de renseignements scientifiques fiables sur les impacts des visites des aires protégées pour mieux affiner les actions de restauration et de conservation. Une étude, publiée en février 2026, dans la revue Conservation Science and Practice, révèle que le nombre de visiteurs a un lien direct avec la réduction ou l’augmentation de la déforestation à l’intérieur et aux alentours des zones de conservation.
Selon les résultats, la visite d’un groupe de 1 000 personnes dans une aire protégée fait baisser de 3,2 % le taux de déforestation annuel à l’intérieur du site, en faisant croître à 2,5 % celui du déboisement dans les alentours immédiats jusqu’à environ 3 kilomètres. La recherche s’intéresse en effet au cas de 40 aires protégées sous l’autorité de Madagascar National Parks (MNP), créées avant 2003 sur la période 2000-2021.
Les aires protégées considérées sont les seules au sujet desquelles des données systématiques sur les visites touristiques sont disponibles au moment de la recherche, d’après Dr Ranaivo Rasolofoson, enseignant-chercheur à la School of Environment à l’université de Toronto au Canada, superviseur de l’étude.
Plusieurs variables peuvent expliquer la réduction de la déforestation à l’intérieur des aires protégées, liée aux visites touristiques. Cependant, deux mécanismes majeurs sous-tendent ce phénomène, d’après le chercheur malgache.
D’une part, le revenu tiré des droits d’entrée aux parcs permet au gestionnaire de faire fonctionner un système de contrôle plus adéquat par l’organisation régulière des patrouilles. « C’est la cause la plus plausible », a dit à Mongabay, Dr Rasolofoson, dans une interview en ligne.
D’autre part, l’arrivée des visiteurs favorise l’éclosion de diverses activités comme l’hôtellerie, la restauration, l’artisanat et le petit commerce. La création d’emplois, ainsi stimulée, freine la tendance à la déforestation. « Les gens aussi s’abstiennent de toucher à la forêt, car ils prennent conscience du bénéfice procuré par celle-ci et la biodiversité qu’elle recèle. Il s’agit pourtant d’une raison peu plausible », a précisé le scientifique.
Ces déductions découlent de l’analyse des aires protégées ciblées dans leur intégralité. Mais l’examen de la situation des communes, où se trouvent les entrées des parcs, révèle un fait qui mérite attention. Ce sont normalement des endroits, où s’organise l’accueil des visiteurs et se développent les activités alternatives. « En revanche, le résultat obtenu montre que la déforestation concerne l’entièreté des aires protégées sous étude et non seulement les zones d’accueil », a ajouté Dr Rasolofoson.

Déboisement
La hausse de la déforestation sur les environs immédiats, appelés aussi zones tampons, suscite des interrogations, si c’est le phénomène inverse qui se produit à l’intérieur. Les chercheurs ont constaté que l’ensemble des pourtours des sites de conservation connaît le déboisement, avec une amplitude plus prononcée dans les communes, où se trouvent les entrées des aires protégées.
En principe, les zones touristiques attirent du monde en raison du développement des affaires. Naturellement, les dynamiques qui se mettent ainsi en place influent sur la déforestation, par l’accroissement des besoins en charbon et en bois de chauffe, pour la cuisson, notamment.
La hausse des pressions sur les forêts en zones tampons s’explique également par la bonne gestion de l’intérieur des sites de conservation. La restriction de l’accès aux ressources sur ceux-ci fait que les gens s’en prennent à celles des zones tampons. « Que nous le voulions ou non, ils ont besoin de charbon, de bois de chauffe, de terres pour cultiver, etc. Puisqu’ils ne peuvent pas faire tout cela dans les aires protégées, ils le font en dehors de celles-ci », a indiqué Dr Rasolofoson.
Toutefois, le chercheur souligne que l’augmentation de la déforestation en zones tampons n’est pas une mauvaise chose en soi. Les gens ont leurs besoins, et il n’est pas bon d’imposer des interdictions systématiques. Plus souvent, la raison d’être des zones tampons est justement de subvenir à ces besoins.
En outre, ces zones sont d’habitude plus pauvres en biodiversité. C’est sur elles que doivent se concentrer les opérations de reboisement. Si les réserves de bois en zones tampons s’épuisent, les gens s’obligent à investir, malgré eux, les aires protégées, pour y puiser des ressources nécessaires à leur subsistance.
« Voilà pourquoi nous avons formulé une recommandation selon laquelle les zones tampons doivent être priorisées pour le reboisement, afin que les gens ne manquent pas de ressources à utiliser », a dit le chercheur. Les assises pour l’environnement et le développement durable, prévues du 4 mars au 30 avril 2026, sont une occasion de plus pour en discuter de long en large.

Disparité des impacts
Avec l’université d’Antananarivo, l’Institut pour le développement (IRD), à Madagascar, met en œuvre le projet Betsaka (Biodiversity-Economic Tradeoff and Synergy Assessments for Conservation Areas, 2024-2027). L’initiative vise à évaluer les impacts environnementaux et socio-économiques des aires protégées sur l’île sur la période 2000-2024. Elle cherche en particulier à appréhender l’impact de la conservation de la nature sur le couvert forestier, les feux et les conditions de vie des populations locales.
Des doctorantes en économie du développement à l’université d’Antananarivo préparent leurs thèses dans le cadre de ce projet. Aina Diamondra Ramiandrisoa, l’une des boursières, focalise son entreprise scientifique sur les impacts des aires protégées, à Madagascar, sur la déforestation.
Dans sa démarche, la doctorante travaille sur 62 aires protégées créées entre 2002 et 2022 en exploitant, entre autres, des images satellites comme l’a fait l’équipe du Dr Rasolofoson. Selon le résultat provisoire qu’elle a obtenu, les impacts des aires protégées sur la déforestation sur l’île sont assez divergents.
Selon Ramiandrisoa, la déforestation résulte d’un choix économique. Elle est une décision économique basée sur le coût d’opportunité. « Une personne qui décide de déboiser une zone a le choix entre garder la forêt et choisir de l’exploiter, de la convertir en exploitation agricole, en exploitation minière ou autre chose », a indiqué la doctorante.
« A l’échelle nationale, il n’y a pas encore d’étude qui évalue les impacts de toutes les aires protégées terrestres à Madagascar, à part celle réalisée par une équipe internationale de chercheurs, dont les résultats ont été publiés en octobre 2016 dans la revue Biological Conservation. Notre recherche essaie de combler le gap en mobilisant des données présentes et fiables », a-t-elle indiqué lors d’une conférence organisée par l’IRD à l’Institut français de Madagascar, à Antananarivo, le 7 mars 2026.

La méthode des doubles différences
La méthode des doubles différences, utilisée par la doctorante, identifie les effets propres des aires protégées sur les zones environnantes. Il peut alors y avoir des effets de débordement positif et des effets de fuite.
« La réduction de la déforestation à l’intérieur des aires protégées entraîne aussi la réduction de la déforestation sur les zones environnantes. Par contre, les effets de fuite, c’est quand la réduction de la déforestation à l’intérieur des aires protégées produit une augmentation de la déforestation sur les zones environnantes », a expliqué Ramiandrisoa.
Si l’équipe du Dr Rasolofoson a explicité le plus la problématique du deuxième type d’effets, la doctorante, pour la suite de son investigation scientifique, compte aller en profondeur dans l’analyse des causes de l’accroissement de la déforestation à 5, à 10 et à 20 km des limites des aires protégées, pour le corridor forestier de l’Est, en particulier.
Certes, Madagascar connaît un rythme de déboisement accéléré, surtout après l’indépendance en 1960. Une étude conjointe du Programme alimentaire mondial et de Global Watch cite le pays parmi ceux ayant les taux de déforestation les plus élevés au monde. Le couvert forestier national est aujourd’hui estimé à 9 millions d’hectares contre 17 millions d’hectares il y a sept décennies auparavant. Entre temps, le tourisme et les activités connexes assurent environ 13 % du Produit intérieur brut du pays.
Pour sa thèse soutenue en 2016, à l’université de Copenhague, au Danemark, Rasolofoson a porté un regard critique sur les effets des communautés de base sur la déforestation et le bien-être humain. Mais, après des années de carrière scientifique, il s’est rendu compte que les effets du tourisme sur la déforestation n’ont jamais fait l’objet d’une recherche quantitative à l’échelle nationale. « Les décideurs ont besoin de données scientifiques fiables qui sont importantes pour la nation. Voilà pourquoi nous avons choisi de travailler sur le rapport du tourisme à la déforestation », a-t-il dit à Mongabay.
Le travail de son équipe n’a été qu’un début. « Notre recherche n’a pas répondu à toutes les questions sur le tourisme et l’environnement. Il appartient à d’autres chercheurs à Madagascar de la prolonger et de la compléter », a-t-il ajouté. Au final, il reconnaît que la faible implication des populations locales dans la conservation est le vrai problème, sans qu’il soit juste de blâmer les résidents locaux.
Il y a encore beaucoup à comprendre à ce propos, même si toutes les formes de défrichement constituent une infraction au regard de la loi, surtout s’il est commis à l’intérieur des zones d’occupation contrôlée, des zones d’utilisation durable et des zones de service pour les aires protégées de catégories V et VI, selon la classification de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
« Le système de contrôle est défaillant à Madagascar. Certains en profitent pour aller au-delà de ce que préconisent les règlementations », a dit à Mongabay, au téléphone, Dr Tsibara Mbohoahy, enseignant-chercheur à l’université de Toliara, au Sud-Ouest de l’île. Cet expert en conservation et valorisation des bio ressources parle plutôt de la situation des aires protégées communautaires entre les mains des associations villageoises.
Il pointe du doigt le manque flagrant de mesures d’accompagnement au développement des communautés riveraines des aires protégées pour lesquelles le proverbe français « faute de grives, on mange des merles » devient la règle, sinon la stratégie de survie. « Plus de 70 % des aires protégées communautaires à Madagascar sont victimes. Il ne leur restera plus rien tant que l’Etat ne fait pas de l’appui au développement des communautés autour des aires protégées une priorité des priorités », a affirmé Dr Mbohoahy.

Exploitation non réglementée des ressources
Les aires protégées à Madagascar souffrent de l’exploitation non réglementée de leurs ressources, comme solutions de facilité pour les ménages pauvres, tant que le taux de pauvreté national reste élevé. A juste titre, Iriana Ny Aina Razafimahenina, une autre doctorante bénéficiaire du projet Betsaka, s’attarde sur l’impact des aires protégées sur les conditions de vie des ménages à Madagascar, sur la période 2008-2021, pour sa thèse d’économie du développement.
Certains associent la non prise en compte des conditions des communautés locales à la notion de « néocolonialisme vert ». Mais Dr Lalatiana Randriamiharisoa, chargée de conservation de la biodiversité terrestre et marine chez MNP, nuance. « Nous voulons bien appuyer les communautés. Mais la gestion des aires protégées des catégories I à IV ne le prévoit pas. Beaucoup ne comprennent pas ce point », a-t-elle précisé lors de la conférence à Antananarivo, le 7 mars 2026.
Créé en 1927, le réseau d’aires protégées de Madagascar couvre une superficie d’environ 10,4 millions d’hectares, soit17 % du territoire. Mais ce patrimoine naturel exceptionnel, abritant 5 % de la biodiversité mondiale, devient de plus en plus fragile en raison surtout de la déforestation accélérée tout en rendant des services écosystémiques vitaux, pour les habitants de l’île et toute la planète, par la régulation du climat.
Image de bannière : Des visiteurs dans le Parc national d’Analamazaotra à Andasibe, Moramanga, sur les Hautes Terres orientales de Madagascar, l’aire protégée la plus visitée sur l’île. Photo prise le 4 août 2024. Image fournie par Rivonala Razafison.
Citations :
DeSisto, C. M. M., Frappier-Brinton, T., Boos, E., & Rasolofoson, R. A. (2026). Tourist visits to Madagascar’s protected areas linked to deforestation decreases within but increases outside protected area boundaries. Conservation Science and Practice, e70225. https://doi.org/10.1111/csp2.70225
Rasolofoson, R.A., Ferraro, P.J., Ruta, G., Rasamoelina, M.S., Randriankolona, P.L., Larsen, H.O. & Jones, J.P.G. (2017), Impacts of Community Forest Management on Human Economic Well-Being across Madagascar. CONSERVATION LETTERS, 10: 346-353. https://doi.org/10.1111/conl.12272
Ranaivo, A. Rasolofoson, Paul J. Ferraro, Clinton N. Jenkins, Julia P.G. Jones (2015), Effectiveness of Community Forest Management at reducing deforestation in Madagascar, Biological Conservation, Volume 184, Pages 271-277, ISSN 0006-3207, https://doi.org/10.1016/j.biocon.2015.01.027
Johanna Eklund, F. Guillaume Blanchet, Johannes Nyman, Ricardo Rocha, Tarmo Virtanen, Mar Cabeza (2016), Contrasting spatial and temporal trends of protected area effectiveness in mitigating deforestation in Madagascar, Biological Conservation, Volume 203, 2016, Pages 290-297, ISSN 0006-3207, https://doi.org/10.1016/j.biocon.2016.09.033
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