- Depuis quelques années, le gouvernement burundais encourage les éleveurs à nourrir leur bétail dans l’étable. Face à cette décision, la population a diminué le nombre de bétail.
- En conséquence, les agriculteurs de la commune de Rwibaga font face à une pénurie de fumier. Alors que cette commune est réputée pour la culture de la pomme de terre, sa population est obligée d’importer le fumier pour l’acheter à des prix exorbitants.
- Pour pallier cette carence de fumier, les agriculteurs utilisent l’urine du lapin pour fertiliser les sols et réduire les coûts agricoles. Cette solution paraît plus écologique et moins toxique que les pesticides chimiques, notamment pour les abeilles.
- Bien que l’urine du lapin soit vantée pour ses qualités positives, son utilisation est encore à la phase d’étude, pour déterminer les dosages adéquats et éviter les risques environnementaux.
Tous les jours, Jean Paul Niyonzima, l’agro-éleveur de Mayuyu, dans la commune Rwibaga, située à l’ouest du Burundi, collecte des pommes de terre qu’il revend à Bujumbura, à une soixantaine de kilomètres. Lorsque les camions viennent charger ses pommes de terre, ils amènent du fumier en provenance d’Imbo. Comme de nombreux agriculteurs de la région, Niyonzima fait face à une pénurie croissante de fumier, devenu à la fois rare et coûteux.
« Ces dernières années, nous avions des vaches et des chèvres pour produire suffisamment de fumier pour nos champs. Mais, aujourd’hui, je suis obligé d’acheter le fumier par sac », dit-il.
D’après cet agro-éleveur, cette rareté du fumier s’est aggravée depuis que le gouvernement burundais a décidé que la population nourrisse les troupeaux à l’étable, ce qui a réduit significativement le bétail. « Dans notre région, où la richesse se mesure depuis longtemps au nombre de vaches, la population a dû se conformer à la nouvelle loi. Or, la majorité d’entre elle ne peut pas élever plus de trois vaches au maximum, et cela a réduit la quantité du fumier », explique Niyonzima.

L’alternative économique qui enrichit les sols
Mathias Irakoze, originaire de la colline Ruzibazi située dans la zone Mukike dans la commune Rwibaga, travaillait auparavant dans les anciennes provinces du Nord du pays, notamment à Ruyigi et à Cankuzo, où la cuniculture était développée. C’est là qu’il a appris, pour la première fois, que l’urine du lapin peut être utilisée en agriculture.
« Au nord du Burundi où je travaillais, les habitants me disaient que l’urine du lapin est très importante en agriculture et réduit les coûts d’engrais, en jouant le même rôle que l’urée », dit Irakoze.
Il ajoute qu’il a alors décidé de tester cette méthode dans ses champs. Selon lui, pour une superficie qui devrait lui coûter une tonne de fumier par exemple, il peut utiliser huit cent voire sept cent kilogrammes, ce qui le réjouit.
Interrogé par Mongabay, Dr Daniel Rucakumugufi, spécialiste en science et gestion de l’environnement et enseignant chercheur à l’université du Burundi, confirme que l’urine du lapin joue le même rôle que l’urée et facilite une croissance rapide des cultures. « L’azote de l’urine du lapin est composé à 75 % d’urée, ce qui favorise la croissance des cultures nitrophiles, c’est-à-dire celles qui nécessitent beaucoup d’azote, comme les cultures maraîchères et fruitières ».
Alors que la commune de Rwibaga est réputée pour la culture de la pomme de terre, les habitants peinent à avoir du fumier suffisant. Le Fertilisant organo-minéraux industries (FOMI) qui distribue les fertilisants agro-minéraux et de la chaux agricole accuse des retards et peine à répondre aux besoins des agriculteurs.
Pour Mathias Irakoze, il n’est plus facile de cultiver les pommes de terre en raison de leur besoin en main d’œuvre conséquente. « Les contraintes liées à la culture de la pomme de terre sont dues au manque d’engrais chimiques, de fumier, mais également à la main d’œuvre qui est devenue chère », confie Irakoze. « Sans engrais chimiques, on ne peut pas s’attendre à une bonne récolte, d’où la nécessite de réfléchir à d’autres alternatives », dit-t-il.
Convaincu que ce fertilisant biologique améliore la fertilité du sol, Irakoze confie qu’il a augmenté le nombre de lapins après avoir constaté les résultats positifs sur ses champs de pomme de terre. « Depuis que j’utilise l’urine du lapin dans mes champs, il n’y a pas de doute qu’elle contribue aussi bien à l’amélioration de la récolte qu’à la minimisation des coûts d’engrais et du fumier ».

Un biopesticide efficace
Pour protéger les cultures contre les agents ravageurs, idéalement, les agriculteurs de la commune de Rwibaga utilisent les pesticides. L’usage, au Burundi, de ces produits phytosanitaires est relativement fréquent chez ces producteurs de pomme de terre et d’autres cultures comme les choux.
Avec le projet national d’élevage des lapins, les agriculteurs ont commencé à utiliser leurs urines, que certains agriculteurs estiment moins nocives pour la santé humaine.
Nduwayo Cassien, qui habite la zone Jenda dans la commune de Rwibaga, où il élève une quarantaine de lapins, affirme qu’il applique ses urines sur les cultures. « Alors que mon fils possédait deux lapins, j’ai commencé à collecter ses urines et à les appliquer sur les cultures. Mon premier témoignage est que ces urines tuent quelques insectes nuisibles aux cultures. Secondo, elles rendent les cultures plus verdoyantes, ce qui favorise le développement de leurs tubercules », ajoute Nduwayo.
Dr Daniel Rucakumugufi confie à Mongabay que l’influence de l’urine du lapin sur les insectes et les maladies est encore mal connue.
« Il faut savoir qu’on utilisait généralement les urines, depuis très longtemps, pour nettoyer les plaies, et on a constaté par expérimentations qu’elles peuvent tuer quelques germes pathogènes ».
Le constat de Nduwayo Cassien selon lequel l’application des urines de lapin sur les cultures, comme pesticides, épargne d’autres insectes, notamment les abeilles, contrairement à d’autres produits chimiques, est corroboré par les résultats d’une étude co-publiée en 2022. « L’urine du lapin contrôle les populations d’insectes, de champignons, en étant moins toxique pour l’environnement que les pesticides chimiques. Elle est couramment utilisée comme biopesticide contre les ravageurs et les agents pathogènes dévastateurs des cultures », ajoute cette étude.

Une solution économique et écologique encore à l’étude
Nduwayo Cassien, l’agro-éleveur qui utilise l’urine du lapin dans ses champs, confie qu’il dépense moins d’argent pour l’achat des engrais et du fumier, depuis qu’il a commencé à l’utiliser. « L’usage de l’urine du lapin est plus économique comparativement à l’usage des engrais chimiques d’autant plus qu’elle est facilement accessible et moins chère. L’urine du lapin nous aide à augmenter la récolte avec moins de dépenses ».
Mathias Irakoze mentionne pour sa part l’impact positif de ce fertilisant biologique sur l’environnement. « L’urine du lapin peut améliorer la fertilité des sols à long terme. Les nutriments présents dans l’urine favorisent la croissance des microorganismes bénéfiques du sol, ce qui améliore la structure du sol et sa capacité à retenir l’eau et les nutriments », souligne Irakoze.
Ce que soutient Dr Daniel Rucakumugufi. « Si elle est bien appliquée, l’urine du lapin présente des avantages ; mais si elle est mal appliquée, il y a le risque de lessivage et de nitrification, c’est-à-dire la formation des nitrates qui entrainent la mort du phytoplancton dans de rivières et du lac ».
Bien que bien des agriculteurs et des spécialistes en fertilisation soient unanimes sur l’impact positif de l’urine du lapin, le rapport principal de janvier-juillet 2024 révèle que l’Institut des sciences agronomiques du Burundi (ISABU) est encore à la phase d’essais, pour déterminer le dosage efficient. « Au Burundi, les urines de lapin ne sont pas encore confirmées et homologuées comme fertilisants et biopesticides », précise ce rapport.
Image de bannière : Champ de pomme de terre de Mathias Irakoze fertilisé grâce aux urines de lapin. Image de Therence Hategekimana pour Mongabay.
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