- Le PDG de l’entreprise américaine Virtus Minerals affirme avoir conclu un accord pour prendre le contrôle de deux grandes mines de cuivre et de cobalt situées dans le sud-est de la République démocratique du Congo et exploitées par Chemaf, une société basée à Dubaï.
- Fondée par d’anciens militaires et agents des services de renseignement américains, Virtus bénéficie d’un solide soutien de l’administration Trump, engagée dans la sécurisation de l’accès aux minerais critiques et le renforcement du contrôle des chaînes d’approvisionnement.
- L’accord reste toutefois soumis à l’approbation de l’entreprise minière publique congolaise Gécamines, propriétaire des permis d’exploitation convoités par Virtus.
- En 2024, Norinco, une entreprise publique chinoise du secteur de la défense, avait déjà tenté de racheter les actifs de Chemaf, mais l’opération avait été bloquée par Gécamines après l’intervention de l’administration Biden.
Selon des informations relayées par les médias, Virtus Minerals, une société américaine soutenue par l’administration Trump, serait en passe d’acquérir les actifs de Chemaf, un producteur de cuivre et de cobalt en difficulté opérant dans le sud-est de la République démocratique du Congo (RDC). Si la société minière publique de la RDC, Gécamines, valide la transaction, celle-ci figurera parmi les acquisitions de droits extractifs les plus significatives réalisées par une entreprise américaine dans la région depuis « l’accord de partenariat stratégique » signé en décembre dernier entre Washington et Kinshasa sur l’accès aux minerais critiques.
L’accord intervient alors que les États-Unis cherchent à réaffirmer leur présence dans les chaînes d’approvisionnement mondiales en minerais critiques, un secteur dominé ces dernières années par les entreprises chinoises. Lors d’un sommet diplomatique organisé par les États-Unis en février, le secrétaire d’État Marco Rubio, a déclaré que la sécurisation de l’accès à ces minerais constituait « une priorité absolue pour l’administration Trump ».
Avec ses vastes réserves de cobalt, de cuivre, de tungstène et d’autres minerais essentiels aux industries de pointe telles que l’intelligence artificielle et les énergies propres, la RDC est au cœur de cette stratégie et est récemment devenue une priorité de la politique étrangère de l’administration Trump en Afrique.
L’accord de partenariat a été annoncé à Washington la veille d’une cérémonie organisée à la Maison-Blanche entre le président de la RDC, Félix Tshishekedi, et son homologue rwandais, Paul Kagame, afin d’entériner un accord de paix négocié sous l’égide des États-Unis. Lors de l’événement, le président américain Donald Trump, a clairement indiqué que l’implication de son administration dans l’accord – qui n’a pas encore permis de mettre un terme aux combats dans l’Est de la RDC – était motivée par l’intérêt porté aux richesses minérales de la région.
« Nous allons extraire une partie des terres rares et récupérer certains actifs, puis payer. Tout le monde va gagner beaucoup d’argent », a-t-il affirmé.
Des critiques estiment que la crise oblige la RDC à monnayer ses ressources en échange de garanties de sécurité, avec peu de garde-fous en matière d’environnement et de droits humains.
Virtus Minerals, fondée par d’anciens militaires et agents des services de renseignement américains, bénéficie d’un soutien important de la part des responsables chargés des politiques relatives aux minerais critiques au sein de l’administration Trump. Pour ces derniers, l’offre d’acquisition fera figure d’évaluation préliminaire du degré d’engagement du président Tshisekedi envers l’accord.
Sur son site web, Virtus se présente comme « la première grande entreprise minière américaine établie en République démocratique du Congo depuis plus de dix ans ». Au début du mois, alors qu’il participait à un événement organisé par la Chambre de commerce américaine en l’honneur de Tshisekedi, Phil Brown, le PDG de Virtus, a déclaré à Bloomberg avoir conclu un accord avec les actionnaires de Chemaf pour reprendre les actifs et les passifs de la société.
Les tractations entourant ces actifs ont toutefois commencé avant même l’entrée en jeu de l’actuelle administration américaine.

La mine de l’Étoile, exploitée par Chemaf, produit actuellement environ 20 000 tonnes de cuivre par an. Les gisements de Mutoshi, encore inexploités, de l’entreprise basée à Dubaï, pourraient à terme produire jusqu’à 50 000 tonnes supplémentaires de cuivre par an, ainsi que 20 000 tonnes de cobalt ; ce qui en ferait l’une des plus grandes mines de cobalt au monde.
En 2022, Chemaf a obtenu un financement de 600 millions USD du négociant suisse de matières premières Trafigura, avant de rechercher un acheteur l’année suivante à la suite de difficultés financières.
L’entreprise publique chinoise du secteur de la défense Norinco a ensuite conclu un accord avec Chemaf en 2024, visant à apurer les dettes de cette dernière envers Trafigura et d’autres financiers. L’opération a toutefois été immédiatement bloquée par Gécamines, l’entreprise minière publique de la RDC, propriétaire des permis d’exploitation loués par Chemaf.
En plus de son offre en numéraires de 1,4 milliard USD, Norinco a proposé de porter la participation de la RDC dans les mines de Mutoshi et de l’Étoile à 15 %, contre 5 % précédemment. Gécamines aurait cependant rejeté l’accord à la suite d’une intervention de l’administration Biden.
Le média Africa Intelligence rapporte que Virtus dispose désormais d’un accord signé avec les actionnaires de Chemaf pour racheter les actifs de la société et en apurer les dettes. Selon un protocole d’accord non contraignant consulté par le média, le financement de 600 millions USD destiné au remboursement des dettes émanerait de l’investisseur américain Orion Resource Partners, spécialisé dans les métaux et les matériaux critiques, tandis que 200 millions USD supplémentaires seraient apportés par Virtus et la société indienne Lloyd Metals and Energy.
Orion Resource Partners est un acteur clé de la stratégie des États-Unis visant à sécuriser l’approvisionnement en minerais critiques pour leurs industries nationales. L’année dernière, l’investisseur a créé une structure de placement collectif appelée Orion Critical Minerals Consortium (Orion CMC), en collaboration avec le Fonds souverain d’Abou Dhabi (Abu Dhabi Developmental Holding Company ou ADQ), et la Société de financement du développement international des États-Unis (International Development Finance Corporation ou DFC).
La DFC, branche d’investissement du gouvernement américain, a été créée durant le premier mandat de Trump. Elle « collabore avec le secteur privé afin de promouvoir la politique étrangère des États-Unis et de renforcer la sécurité nationale en mobilisant des capitaux privés à travers le monde ». Les trois partenaires d’Orion CMC ont chacun apporté 600 millions USD en vue de la constitution d’un fonds commun à hauteur de 1,8 milliard USD.
La finalisation de l’accord entre Virtus et Chemaf reste conditionnée à l’approbation de Gécamines. L’entreprise publique n’a pas répondu à une demande de commentaires de Mongabay et, en début de semaine, son PDG, Guy Robert Lukama, a été limogé par Tshisekedi. Lukama était certes connu pour s’être opposé à l’offre de Virtus, mais les versions divergent quant au rôle réel joué par cette opposition dans son éviction.
Si elle est approuvée par le successeur de Lukama, cette transaction ne manquera pas de soulever de nombreuses interrogations. Virtus, qui compte plusieurs décennies d’expérience au sein des forces spéciales et des services de renseignement américains, manque toutefois d’expertise dans la gestion d’opérations minières complexes, notamment pour un projet de l’envergure de Mutoshi.
Selon Africa Intelligence, la campagne agressive menée par les responsables de l’administration Trump au nom de Virtus n’aurait pas permis d’apaiser les préoccupations de Tshisekedi liées au manque d’expérience de l’entreprise et aurait, en outre, entraîné des tensions au sein de Gécamines.
Le partenariat noué avec Orion Resource Partners pourrait lui ouvrir l’accès à des financements supplémentaires ainsi qu’à un appui du gouvernement américain, via le fonds Orion CMC.
Au début du mois, le fonds a annoncé la signature d’un protocole d’accord avec le géant suisse des matières premières Glencore, en vue d’acquérir une participation de 40 % dans les actifs de ce dernier en RDC.
L’exploitation minière du cuivre et du cobalt peut entraîner des répercussions écologiques majeures et des risques sanitaires sévères pour les populations locales si les déchets ne sont pas gérés correctement.
En 2024, une équipe de Mongabay s’est rendue dans la ceinture de cuivre de la RDC, qui abrite les gisements de Mutoshi ainsi que de nombreux actifs de Glencore du pays. L’enquête a mis en évidence des signes de pollution de l’environnement : des rejets industriels ayant contaminé les cours d’eau et les terres agricoles.
Une autre enquête, toujours menée par Mongabay, dans le district du Ruwenzori en Ouganda, a permis d’établir un lien entre les rejets d’une mine de cuivre abandonnée et une augmentation des cas de cancer dans la région.
Sur son site web, Virtus affirme respecter « les normes les plus strictes en matière d’environnement, d’éthique et de durabilité ». Toutefois, la société n’a pas répondu aux sollicitations répétées de Mongabay, qui cherchait à obtenir des informations sur ses projets d’exploitation.
Si le fonds Orion CMC, financé par le gouvernement américain, venait à apporter un soutien financier à Virtus, l’entreprise serait alors tenue de se conformer aux garanties environnementales et sociales définies par la DFC en 2024.
Les garanties adoptées par la DFC imposent notamment la consultation des communautés locales et la réalisation d’études d’évaluation des risques en amont des projets. Elles prévoient également un dispositif de dépôt des plaintes par le biais d’un « mécanisme de responsabilité indépendant » (IAM) hébergé au sein de l’institution.

L’IAM a déjà examiné des plaintes concernant des projets financés par la DFC, notamment celle qui a été déposée par l’organisation non gouvernementale (ONG) mozambicaine Justiça Ambiental concernant les opérations gazières de Rovuma menées par ExxonMobil, dans la province de Cabo Delgado.
Kate DeAngelis, directrice adjointe du programme de politique économique de l’ONG américaine Friends of the Earth, a indiqué lors d’un entretien téléphonique que l’IAM avait fait preuve de réactivité dans la supervision des investissements de la DFC. Elle a toutefois précisé que son directeur, Mehrdad Nazari, avait été brusquement remercié ce mois-ci.
« Ils sont en train de supprimer les derniers mécanismes de contrôle et de recours qui subsistent, en partie parce que [Nazari] cherchait à les tenir responsables de leurs actes », a-t-elle souligné.
En dehors de l’IAM, le bilan de la DFC en matière de traitement des préoccupations liées à ses priorités de financement en RDC s’est révélé particulièrement controversé. En 2023, selon des sources, un analyste aurait été licencié après avoir refusé de valider un projet routier destiné à faciliter l’accès à la ceinture de cuivre, mais susceptible de déplacer près de 10 000 personnes.
Un porte-parole de la DFC a indiqué à Mongabay qu’il n’avait pas encore été clairement établi si des fonds issus d’Orion CMC seront utilisés ou non pour financer l’offre de Virtus visant à l’acquisition des actifs de Chemaf. Selon lui, Orion Resource Partners pilote la sélection des transactions que le consortium entend poursuivre.
Orion CMC apparaît comme un candidat potentiel pour assurer le financement de l’opération, au regard du soutien diplomatique solide dont bénéficie Virtus auprès des responsables américains chargés de l’élaboration des politiques sur les minerais critiques, ainsi que du niveau de risque du projet. Orion Resource Partners a souligné que le consortium accorderait la priorité aux « actifs déjà en production ou susceptibles de l’être à court terme », ajoutant que, si les gisements de Mutoshi nécessitent encore des investissements pour être mis en exploitation, la mine de l’Étoile génère, quant à elle, d’ores et déjà des volumes de cuivre significatifs.
Si l’offre de Virtus portant sur les actifs de Chemaf aboutit, elle constituera l’un des premiers exemples concrets de l’implication directe des États-Unis dans l’industrie des minerais critiques en RDC. Elle permettra également d’évaluer si cette implication se traduira par un engagement concret en faveur de la protection de l’environnement.
« [La Banque export-import des États-Unis (Eximbank)] et la DFC ont ignoré les risques sociaux et environnementaux à maintes reprises, entraînant des conséquences désastreuses pour les communautés locales et l’environnement », a-t-elle souligné.
(Avec la contribution de Didier Makal depuis Lubumbashi, en République démocratique du Congo)
Image de bannière : La mine de l’Étoile (anciennement Kalukuluku) de Chemaf à Ruashi-Lubumbashi en RDC. Image de Didier Makal.
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