- Depuis 2021, un projet mené par la fondation suisse arboRise a permis de restaurer près de 4 400 hectares (environ 10 900 acres) de forêts dans 43 villages guinéens. L’initiative mobilise des centaines de femmes, chargées de récolter des graines d’arbres indigènes pour les semer directement sur le terrain, grâce à des techniques de semis à faible coût.
- En donnant aux femmes la responsabilité de contrôler la croissance des arbres, qui conditionne le salaire des hommes, le projet bouscule les hiérarchies patriarcales traditionnelles.
- Avec une rémunération mensuelle de 115 USD par mois, soit 81 % de plus que le salaire minimum guinéen, les participantes disposent d’un appui financier essentiel durant les périodes de pénurie alimentaire précédant les récoltes. Ce revenu permet aux familles d’investir, notamment dans l’acquisition de bétail.
- L’initiative cherche à garantir sa pérennité grâce aux crédits carbone, tout en laissant aux coopératives communautaires (majoritairement féminines) le soin de répartir les revenus selon les usages locaux, plutôt que suivant des règles imposées de l’extérieur.
Pour Mariame Condé, ce travail de récolte de graines est arrivé à un moment opportun. En janvier 2022, elle était enceinte et presque à court de nourriture. Son mari avait quitté leur village pour chercher de l’or à Siguiri, une région minière, et leurs réserves alimentaires étaient presque épuisées, a-t-elle confié à Mongabay dans un message WhatsApp.
Cette année-là, Condé a récolté 20 000 graines de Carapa procera autour de son village natal de Kofilakoro, en Guinée.
« Le projet m’a rapporté 1 000 000 GNF [environ 115 USD], ce qui été un vrai soulagement », a-t-elle déclaré. « Avec l’argent d’arboRise, j’ai pu acheter de la nourriture et des vêtements pour mon fils ».
Depuis 2021, en collaboration avec son partenaire local Guinea Local Development and Environment (GUIDRE), la fondation arboRise, organisation suisse à but non lucratif, a reboisé près de 4 400 hectares (environ 10 900 acres) dans 43 villages de Guinée, soit environ un quart de la superficie de Washington, D.C.


Dans chaque village, arboRise recrute des femmes pour récolter les graines de 40 espèces d’arbres indigènes. Chaque femme récolte environ 28 000 graines dans le cadre d’un vaste effort de restauration des forêts de la préfecture de Kérouané, en Guinée, une région où prennent naissance deux affluents majeurs du fleuve Niger, lequel serpente sur 4 180 kilomètres à travers l’Afrique de l’Ouest.
Les graines, une fois mélangées, sont dispersées sur les parcelles en semis direct de manière naturelle, plutôt que cultivées en pépinières. Des espèces d’arbres telles que le baobab (Adansonia digitata), le néré (Parkia spp.), le doussié (Afzelia africana) et des dizaines d’autres sont choisies pour leur fort potentiel de stockage du carbone, mais aussi pour leur utilité alimentaire et médicinale.
« C’est l’une des méthodes de reboisement les moins coûteuses, puisqu’elle ne nécessite pas de pépinières », explique à Mongabay Anne Dray, chercheuse senior à l’ETH Zurich, ayant collaboré avec arboRise dans le cadre de ses recherches et siégeant au conseil de la fondation.

Les hommes du village, qui possèdent les terres (et qui sont les seuls propriétaires fonciers légaux), prêtent chaque année pendant 3 ans, 2 hectares (5 acres) de terrain inutilisé pour trois ans et assurent la protection des parcelles reboisées grâce à des haies pare-feu. L’ensemble du travail mobilise au total plus de 1 000 familles locales.
ArboRise contrôle l’efficacité de ses efforts de reforestation grâce à l’imagerie satellite, aux mesures d’observation et de suivi réalisées sur le terrain par des femmes, ainsi qu’aux vérifications externes exigées pour la validation des crédits carbone.
Au bout de trois ans, les femmes chargées de la récolte des graines endossent un nouveau rôle et passent au suivi des parcelles. Elles évaluent alors la croissance des arbres, contrôlent les dommages éventuels dus au feu ou au bétail, et identifient les zones nécessitant des plantations d’enrichissement. Il s’agit d’un changement notable dans une structure sociale traditionnellement dominée par les hommes dans nombre de ces villages.
« La rémunération des hommes est déterminée à partir des relevés effectués par les femmes », indique Philippe Nicod, fondateur d’arboRise, à Mongabay. Son partenaire local l’a toutefois mis en garde : « C’est un bouleversement profond dans l’équilibre des pouvoirs. Etes-vous sûr de vouloir prendre ce risque ? Cela pourrait se retourner contre vous ».
Un an plus tard, le système mis en place semble pourtant fonctionner.

Une bouée de sauvetage en période de crise
Les participantes comme Condé gagnent environ 115 USD par mois, soit 81 % de plus que le salaire minimum en Guinée. Grâce à cette rémunération, les familles peuvent éviter de contracter des prêts à taux d’intérêt élevé durant la période difficile précédant les récoltes, lorsque les réserves alimentaires s’épuisent et que les nouvelles cultures ne sont pas encore mûres.
En 2023, par exemple, Condé a acheté deux moutons avec son salaire et ArboRise lui a fourni une grande bâche, facilitant ainsi la récolte des graines. « Après la récolte des graines, j’ai utilisé la bâche pour sécher mon riz, et mes enfants s’en servent aussi comme couchette », indique-t-elle. En 2024, grâce à ses revenus, Condé avait augmenté son troupeau à sept moutons.
La saison de la récolte des graines est maintenant terminée, mais Condé continue d’en tirer profit. Avec d’autres femmes de son village, elle a créé une coopérative pour y cultiver du piment, du gombo et des arachides.
« J’adore ce projet parce qu’il tient ses promesses », déclare Condé. « Nous avons toujours reçu tout ce qui était prévu dans l’accord, et même plus comme des clôtures, des bâches, des machettes, des charrues, et toujours dans les délais… Grâce à ce [projet] nos vies ont changé ».
Partenaires locaux
ArboRise collabore avec GUIDRE (Guinea Local Development and Environment), une organisation non gouvernementale (ONG) locale forte de 25 ans d’expérience dans le développement communautaire et la conservation de l’environnement.
Le respect des structures sociales, allié à un engagement fort pour l’autonomisation des femmes, constitue, selon Dray, un partenariat « sensationnel ».
« À mes yeux, la seule manière de résister à la tendance d’imposer des modèles occidentaux, c’est de collaborer directement avec les communautés et avec un partenaire local solide », explique Nicod. Ancien cadre dans le secteur des télécommunications, Nicod a mis fin à sa carrière en entreprise à l’âge de 50 ans pour se consacrer à la reforestation.
« Le projet lutte contre le changement climatique, soutient la biodiversité et améliore les moyens de subsistance », indique Sékouba Condé, superviseur de GUIDRE qui collabore avec arboRise depuis 2021, dans un courriel adressé à Mongabay.

Lorsque le projet a été lancé pour la première fois à Linko, dans la préfecture de Kérouané, les communautés se sont montrées réticentes, souligne Sékouba Condé. Mais aujourd’hui les résultats visibles du programme permettent de l’étendre plus facilement à de nouvelles zones, comme Damaro et Samana. « Les bénéficiaires signalent une amélioration de leur santé et des retombées économiques positives liées aux revenus issus des crédits carbone », rapporte-t-il.
En 2024, arboRise a reboisé 567 hectares (environ 1 400 acres) à Linko et lancé un projet de 1 100 hectares (2 720 acres) à Samana, dans la préfecture voisine de Beyla. Selon le rapport annuel d’arboRise, le programme mobilise 400 familles réparties dans 17 villages et a permis de créer plus de 1 100 emplois.
Pourquoi la Guinée ?
À mesure que le changement climatique accentue les sécheresses dans le Sahel, la Guinée, véritable « château d’eau » de l’Afrique de l’Ouest, voit ses efforts de reforestation devenir plus indispensables que jamais.
Selon les données de Global Forest Watch, la Guinée a perdu 2,3 millions d’hectares (5,7 millions d’acres) de couvert forestier entre 2001 et 2024, soit 28 % de sa superficie forestière. L’agriculture sur brûlis, le charbon de bois et l’exploitation forestière sont les principaux moteurs de la déforestation.
« Pour protéger les cours d’eau, il faut protéger les sources », souligne Nicod.
Les forêts restaurées indiquent déjà des effets encourageants pour l’environnement. Mariame Condé a notamment observé qu’un cours d’eau voisin, asséché entre 2021 et 2023, coule à présent toute l’année.

Financement et crédits carbone
ArboRise a tout d’abord été financée par des amis, des collègues, des fondations et des entreprises. Pour assurer la pérennité du projet, l’organisation mise sur les crédits carbone. La validation a déjà été obtenue dans la plupart des régions et les 116 premières parcelles de suivi ont été installées à Linko pour mesurer l’évolution du carbone à long terme.
Pour décider de la répartition de ces fonds, arboRise et GUIDRE ont mis en place, dans chaque sous-préfecture, des coopératives regroupant les familles propriétaires foncières, inspirées des travaux de l’économiste américaine Elinor Ostrom sur la gouvernance des biens communs. Des comités coopératifs élus, composés majoritairement de femmes, déterminent comment les bénéfices seront répartis, en s’appuyant sur les retours des communautés.
« La répartition de ces revenus entre les membres de la coopérative ne relève en aucun cas d’arboRise », précise le rapport annuel 2024 de la fondation. « Elle doit être décidée par les communautés elles-mêmes, selon leurs traditions et leurs pratiques locales ».
En 2024, les membres de la communauté ont tranché : les récompenses doivent être proportionnelles aux efforts fournis, les résultats doivent primer sur les efforts et les participantes n’ayant pas respecté toutes les règles doivent tout de même percevoir une part des bénéfices, afin d’éviter qu’elles ne quittent le projet.
En octobre 2025, le Crédit Rural de Guinée, un organisme de microfinance, a commencé à verser les premiers paiements issus des crédits carbones à 290 familles propriétaires foncières à Linko, les versements destinés aux autres villages participant au projet ayant suivi peu après.

Dray fait remarquer que, si le modèle semble facilement reproductible à l’échelle locale et montre déjà un véritable « effet d’entraînement », son application dans d’autres contextes s’avère plus délicate. « La présence d’un partenaire local tel que GUIDRE est un atout majeur, mais loin d’être systématique », souligne-t-elle.
La dépendance du modèle vis-à-vis des marchés du carbone crée également une certaine vulnérabilité. « Tant que les marchés du carbone existent et fonctionnent, tout va bien », ajoute Dray. « Mais s’ils venaient à disparaître demain, il faudrait s’adapter ».
Pourtant, Dray, qui enseigne à l’université, estime que ce projet offre quelque chose de rare dans le domaine de l’environnement, à savoir de l’espoir.
« De nos jours, il est devenu très compliqué de transmettre des messages positifs, porteurs d’espoir et d’optimisme, à nos étudiants en environnement », souligne-t-elle. « Cette histoire y parvient, sans tomber dans la naïveté ».
Image de bannière : Des familles dans un champ à Diassodou, en Guinée, après les semis. Image de GUIDRE.
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