- Dans les régions anglophones du Cameroun, des dizaines de zones protégées, dont des parcs abritant des grands singes et d’autres espèces menacées, sont prises au piège d’un conflit armé qui oppose, depuis dix ans, les forces gouvernementales aux milices séparatistes.
- Le conflit en cours empêche les équipes de conservation d’accéder aux forêts et met en danger les populations locales, la faune et les conservationnistes eux-mêmes.
- Pour survivre, les personnes déplacées se replient sur l’agriculture et la chasse en forêt, où elles croisent également les milices, qui y chassent et y établissent leurs campements.
- Pour poursuivre leur travail, les conservationnistes adoptent de nouvelles stratégies et collaborent notamment avec des citoyens locaux. Ils soulignent toutefois que, dans un contexte de crise humanitaire, la reconstruction des organisations demeure un défi de taille.
En août 2025, Louis Nkembi, fondateur de l’organisation non gouvernementale (ONG) de conservation ERuDeF, a été enlevé par des miliciens sur les hauts plateaux du Lebialem, au Cameroun.
Il a été détenu pendant deux semaines, caché dans un lieu secret au cœur de la forêt. « Ce fut une expérience traumatisante », confie-t‑il. « Je ne peux pas retourner dans cette région tant que tout n’est pas réglé. »
Bien que Nkembi ait fini par être libéré, son enlèvement souligne les risques encourus par les scientifiques, chercheurs, écogardes et acteurs de la conservation qui œuvrent à la protection des grands singes dans les zones de conflit camerounaises, notamment sur les hauts plateaux du Lebialem.
Lebialem, haut lieu mondial de la biodiversité situé dans le Sud-Ouest du Cameroun, abrite des dizaines d’espèces endémiques et menacées, notamment les gorilles de la rivière Cross (Gorilla gorilla diehli), les chimpanzés du Nigeria-Cameroun (Pan troglodytes ellioti), les éléphants de forêt d’Afrique (Loxodonta cyclotis), les léopards (Panthera pardus), les galagos de Demidoff (Galagoides demidovii) et les pangolins à ventre blanc (Phataginus tricuspis).

Cette richesse exceptionnelle explique l’attachement de Nkembi à Lebialem. Depuis près de trente ans, il mène des travaux d’observation, de documentation, de suivi et de conservation dans la région via l’organisation ERuDeF (Environmental and Rural Development Foundation), qu’il a fondée en 1999.
Fin 2016, Lebialem, comme des dizaines d’autres parcs, réserves et sanctuaires de la région, a été happé par le conflit armé qui continue à ravager les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun.
« Cela nous a tous pris par surprise », confie Ndimuh Bertrand, le directeur général de Voice of Nature (VoNat), à Mongabay. VoNat est une organisation de conservation basée à Buea, chef-lieu de la région du Sud-Ouest du Cameroun. « Jamais nous n’avions vécu une telle situation. »
Une victime du conflit
Les spécialistes de la sécurité rattachent l’origine du conflit au passé colonial complexe du Cameroun, ayant donné naissance à une nation issue de la fusion de régions auparavant administrées sous des systèmes coloniaux britanniques et français distincts. Ceci explique que deux des régions administratives du Cameroun sont aujourd’hui majoritairement anglophones, tandis que les huit autres sont francophones.
Fin 2016, le gouvernement central a lancé une répression meurtrière contre les manifestations s’opposant à l’utilisation obligatoire du français dans les écoles et les tribunaux des régions anglophones. En réaction, les séparatistes anglophones ont proclamé la création d’un État indépendant, l’Ambazonie, qui englobe les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, plongeant alors le pays dans une guerre civile opposant forces gouvernementales et groupes séparatistes.
Depuis, le conflit a fait plus de 6 000 morts et déplacé plus de 600 000 personnes, selon les chiffres de Human Rights Watch. On estime que près de 1,7 million de personnes nécessitent aujourd’hui une assistance humanitaire.

La conservation, elle aussi, a fini par devenir une victime du conflit.
En avril 2017, l’ERuDeF de Nkembi, à l’instar de la plupart des autres ONG de conservation de la région, a dû interrompre ses activités, en raison des risques de mort et d’enlèvement. En conséquence, les efforts de conservation de la faune sauvage ont été abandonnés, les gardes forestiers, les acteurs de la conservation et les scientifiques ayant fui la région pour sauver leur vie.
« Tout le monde a été licencié, à l’exception de quelques employés du siège social. Au total, plus de 100 personnes ont été touchées par ces licenciements », rapporte Nkembi à Mongabay. « Quand la crise a éclaté, nous avons perdu 100 % de nos financements. »
Depuis 2021, de modestes ressources ont recommencé à affluer, mais, selon Nkembi, son enlèvement a semé le doute chez plusieurs bailleurs sur la poursuite des activités dans la région.

Blackout, ville fantôme et sciences citoyennes
Lebialem n’a pas été la seule victime. En effet, certaines des zones protégées les plus emblématiques de la région ont également été touchées, notamment les parcs de Korup, Takamanda, Bakossi et Kimbi-Fungom.
Une dizaine de scientifiques, de chercheurs et de spécialistes de la conservation interrogés par Mongabay expliquent que la guerre a interrompu l’accès aux données clés et aux observations de terrain.
« Nous avons connu un blackout total pendant plusieurs années », souligne Bertrand, de Voice of Nature. « Il était alors difficile de savoir ce qui arrivait aux espèces. »
« Il est probable que de nombreux abattages n’aient pas été consignés. Et si des gorilles ont été tués pendant ce conflit, il n’existe aucun moyen d’en établir le nombre exact », ajoute-t-il.
En 2017, alors qu’il étudiait l’impact des totems et des tabous sur la conservation, Bertrand a été pris en embuscade par des miliciens à Mundongo, une communauté proche du mont Cameroun, classé parc national en 2009, et abritant des chimpanzés du Nigeria‑Cameroun.
Bertrand explique que les miliciens ont alors déchiré ses notes, l’ont accusé d’espionnage et ne l’ont libéré qu’après l’intervention de villageois attestant de ses intentions et de sa bonne foi.

Dans l’ensemble de la zone de conflit, les opérations « ville fantôme » (des mesures de confinement strictes) accentuent le blackout médiatique. Par des menaces d’attentats à la bombe, d’assassinats et d’autres formes de violence, les milices obligent les habitants, y compris les acteurs de la conservation, à rester cloîtrés chez eux, au risque d’être tués s’ils se déplacent certains jours ou certaines semaines.
« Les risques sont nombreux », fait observer Sumo Raoul, chercheur senior à l’Institute for Security Studies basé en Afrique du Sud. « Ils risquent de se faire tuer simplement en allant travailler. L’idée est de semer la peur au sein de la population pour mieux la contrôler. »
Après des années de prudence, des scientifiques comme Amos Zeh, géographe environnemental basé à l’université de Buea, ont commencé à explorer de nouvelles stratégies pour poursuivre leurs travaux.
Ainsi, ils ont commencé à assurer des actions de sensibilisation aux sciences citoyennes auprès de petits groupes d’individus vivant au sein et aux abords des zones protégées. Puis ils les ont dotés d’outils de collecte d’informations (pièges photographiques, enregistreurs GPS, téléphones mobiles connectés à Internet, plans d’études et cartes, ainsi que des questionnaires et des fiches de collecte de données) pour assurer les enquêtes sur le terrain.
« Les conservationnistes s’appuient sur ces citoyens capables de comprendre les communautés locales, d’évoluer sur le terrain et de naviguer dans ces eaux troubles pour faire avancer les choses », indique Shuimo Trust, spécialiste camerounais de la communication en conservation.
Les données recueillies sur le terrain incluent des indices de tirs, notamment des douilles usagées, ainsi que des images d’animaux issues de pièges photographiques et des coordonnées GPS des zones étudiées. Ces données brutes, cartes et photos sont ensuite envoyées aux scientifiques pour analyse et rédaction de rapports.
« Nous collaborons actuellement avec les communautés locales pour identifier les menaces et élaborer ensemble des solutions », explique Bertrand. « Ces travaux nourrissent l’espoir d’un avenir plus durable pour la conservation. »

Vie et mort au cœur de la forêt
Alors que les groupes de citoyens locaux poursuivent leurs travaux de recherche scientifique, des milliers de personnes installent leurs campements dans la forêt pour échapper aux combats et aux raids des milices. C’est le cas de Christ Tanyi, 28 ans, qui est né et a grandi à Obonyi III, une localité camerounaise située à la frontière avec le Nigeria.
Obonyi III reflète le métissage des deux pays, tant dans les langues, que dans les mariages et les rites culturels. Plus d’un enfant sur deux, dont Tanyi, est issu d’un mariage binational. Le village est entouré de forêts, de montagnes et de rivières qui en dessinent les frontières.
Tanyi explique qu’il y a trois ans, les milices ont commencé à établir des campements occasionnels au sein de la communauté ou à s’en servir comme couloir de transit, profitant de son emplacement isolé. La communauté sert également aujourd’hui de corridor aux réfugiés qui cherchent à rejoindre le Nigeria.
Tanyi indique que les milices ont imposé des taxes sur les récoltes et contraint de jeunes chasseurs aguerris et fins connaisseurs de la forêt à rejoindre leurs rangs sous peine de torture ou de mort.
« Ils terrorisaient les communautés, volant chèvres, moutons, poulets ou tout ce qui avait de la valeur. Au moindre bruit de moto ou aux premiers coups de feu, les habitants se précipitaient dans la forêt », relate Tanyi.
En octobre 2024, l’armée camerounaise a lancé une opération à Obonyi III, ciblant les milices ainsi que leurs collaborateurs locaux. « Ils ont tué beaucoup de gens et détruit énormément de choses. J’ai bien cru que c’était mon dernier jour sur Terre. J’ai fait ma dernière prière », se souvient Tanyi. « Ce jour-là, environ 14 personnes ont été tuées, dont mon oncle. »
Ce cycle de terreur a contraint Tanyi et d’autres habitants à construire des abris de fortune dans les forêts autrefois habitées par les grands singes et autres animaux sauvages. Déracinées de leurs villages et de leurs terres, les personnes déplacées se tournent désormais vers la cueillette, la chasse, le piégeage et le défrichage de parcelles pour l’agriculture, simplement pour survivre.
« Le conflit a appauvri une grande partie de la communauté et, lorsque la misère progresse, les habitants n’ont guère d’autres choix que de s’appuyer sur les ressources forestières », explique Nkembi à Mongabay.
De l’autre côté de la frontière, au Nigeria, les répercussions de la crise provoquent également le déplacement de communautés. En décembre 2023, lorsque les milices camerounaises ont pris d’assaut Belegete, un village reculé du côté nigérian, elles ont incendié plusieurs maisons, torturé des jeunes de la région et tué le chef de la communauté, relatent les habitants.
Ola Agatha rapporte avoir été réveillée par des coups de feu incessants, avant de s’enfuir dans la forêt avec ses deux enfants, alors âgés de 6 et 4 ans. « Chaque fois que nous entendons des coups de feu, nous courons généralement nous cacher dans la forêt. Ils ont brûlé nos maisons, nous laissant sans refuge », explique Agatha à Mongabay. « Certaines familles ont tout perdu et ont décidé de vivre dans de petites cabanes au milieu de la forêt. Quand je me remémore ces moments, j’en ai les larmes aux yeux. »
Là encore, Agatha explique que la survie de nombreuses personnes déplacées dans la forêt dépend de la chasse, du piégeage et de l’agriculture.
Des études récentes et en cours menées par Nkembi, Ndimuh et d’autres scientifiques mettent en évidence l’impact de ces pratiques sur la forêt. « La conséquence la plus marquante du conflit est l’augmentation du nombre de jeunes qui établissent des exploitations agricoles au sein des zones protégées », note Nkembi. « Le nombre de nouvelles exploitations créées chaque semaine est lui aussi en hausse. »
La vie dans la forêt est rude, souligne Agatha. « Certains sont morts de pneumonie ou de varicelle, d’autres de piqûres d’insectes venimeux ou de moustiques. Et d’autres encore de morsures de serpents. »
Tanyi et Agatha rapportent tous deux qu’il leur arrive de rencontrer des animaux sauvages, notamment des pangolins, des antilopes, des céphalophes et des serpents. Ils ajoutent que la chasse est toujours bien présente, mais ne précisent pas si les grands singes figurent parmi les cibles.

Tendances liées à la guerre et nouvelles perspectives
Alors que la guerre s’enlise, des experts indiquent à Mongabay que restaurer les écosystèmes dégradés pourrait prendre des décennies, tant les dynamiques créées par la crise sont profondes. L’une des tendances les plus marquantes est la confiscation des armes à feu. Au début du conflit, les forces gouvernementales ont confisqué et détruit des milliers d’armes appartenant à des chasseurs, à des forgerons ou à des armuriers, afin d’empêcher qu’elles ne tombent entre les mains des milices.
Selon Nkembi, cette mesure a eu des effets contrastés : la chasse au fusil a certes reculé, mais le piégeage, lui, a bondi. « La chasse au fusil fait disparaître les grandes espèces emblématiques, ce qui accélère la dégradation de la fonctionnalité des écosystèmes, bien plus que le piégeage », souligne Nkembi. Il ajoute que « le piégeage réduit surtout les populations de petits mammifères, les ciblant directement. Les grands mammifères, notamment les grands singes, y échappent plus facilement ».
Plus récemment, toutefois, les milices ont mis en place des voies de contrebande pour réintroduire les armes, favorisant ainsi l’essor d’un marché noir d’armes à feu plus sophistiquées. Des sources indiquent que certaines d’entre elles pourraient servir à relancer le braconnage.
« Il y a énormément de trafic en cours », souligne Trust, spécialiste de la communication en conservation. « Il existe également un trafic de bois précieux du Cameroun vers le Nigeria », ajoute-t-il.
En outre, les milices ont transformé certaines parties des zones protégées en bases opérationnelles stratégiques, ce qui a entraîné une multiplication des attaques des forces gouvernementales contre ces repaires forestiers.
Plusieurs sources, dont Nkembi, qui a passé deux semaines en captivité dans l’un de ces camps, confirment que les milices abattent les animaux sauvages dans la forêt. Elles abattent également des arbres pour construire des abris, faire cuire leurs vivres et renforcer leurs défenses. Les fusillades qui éclatent au sein des réserves, des parcs et des sanctuaires effraient les animaux, qui se retrouvent exposés aussi bien à des balles perdues qu’à des tirs ciblés.
« Lorsqu’un lieu censé être un refuge sûr pour les gorilles, les chimpanzés et d’autres espèces se transforme en zone de guerre, la probabilité qu’une balle perdue frappe un animal est très élevée », explique Bertrand à Mongabay. « Les combattants séparatistes installés dans ces camps sont armés. Dans ces conditions, il devient impossible de prédire le sort des espèces présentes, qu’il s’agisse de chimpanzés, de gorilles ou de n’importe quel autre animal. »
Même les ONG ont été soupçonnées par les deux camps. Pour le gouvernement camerounais, elles financeraient la guerre de manière indirecte, tandis que pour les séparatistes, elles seraient des espions de l’État opérant sous couvert de recherche.
En 2021, Médecins Sans Frontières a dû cesser ses activités humanitaires essentielles dans le Nord-Ouest du pays après que plusieurs de ses employés ont été arrêtés et détenus pendant des semaines. Près de 100 médecins, infirmiers et autres professionnels de santé ont été licenciés.
« Le gouvernement soupçonne généralement les ONG de financer cette guerre », explique Trust à Mongabay. « Il les voit comme une machine de financement ayant alimenté le conflit. »
Trust ajoute que les conservationnistes et les chercheurs engagés dans la protection des grands singes peinent à retrouver les financements perdus avant le début du conflit. « La conservation repose directement sur le financement. Or, peu de bailleurs se montrent prêts à soutenir des projets dans des régions en proie à des conflits armés. Rares sont ceux qui accepteront de prendre le risque d’investir dans une zone de conflit telle que celle-ci. »
Dans leurs efforts de reconstruction, les organisations se retrouvent contraintes de repartir de zéro. Nombre d’anciens employés dotés d’une expertise technique ont quitté le pays, rejoint d’autres organisations ou complètement changé de profession. Ceux qui sont restés affirment vouloir à tout prix reprendre le contrôle de la forêt. Ils prévoient de collaborer avec des organisations humanitaires afin de réinstaller des centaines de milliers de personnes déplacées, tout en luttant contre la présence des milices armées. La tâche qui les attend est colossale.
« Nous devons reconstruire ce qui a été détruit et offrir de nouvelles perspectives aux populations », déclare Nkembi.
Image de bannière : Image de chimpanzés Nigeria‑Cameroun (Pan troglodytes ellioti) prise par piège photographique. ©WCS Nigeria.
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