- La Plateforme industrielle d’Adétikopé dans la banlieue de Lomé, au Togo, expose directement les femmes riveraines enceintes à une forte pollution atmosphérique, avec des risques accrus de troubles respiratoires et de complications de grossesse, ainsi que des atteintes à la santé des nouveau-nés.
- La proximité immédiate des habitations avec les usines, sans bande de sécurité sanitaire, accentue l’exposition des populations et révèle des insuffisances en matière de planification urbaine et de réglementation environnementale.
- Face au manque de protection, les femmes enceintes recourent à des solutions d’urgence comme l’isolement, les déplacements temporaires, l’entraide communautaire et la mobilisation citoyenne.
- Agents de santé, chercheurs et ONG confirment le lien entre pollution industrielle et dégradation de la santé maternelle, tandis que les mesures publiques annoncées restent insuffisantes pour protéger efficacement les populations riveraines, notamment les femmes enceintes.
À Adétikopé, à une quinzaine de kilomètres au nord de Lomé au Togo, l’air devient irrespirable cette matinée du mardi 27 janvier 2025. Essénam Holali, portant une grossesse de sept mois, n’a d’autre choix que de s’isoler. « Je ferme toutes les portes et fenêtres. Parfois, je reste chez une voisine pour échapper à la fumée. Je crains pour mon bébé », confie-t-elle.
Certaines femmes, comme elle, ont même dû quitter temporairement leur domicile pour aller vivre chez des proches, afin de poursuivre leur grossesse dans des conditions plus sûres. « Je suis partie à Kpalimé, à environ 120 kilomètres au nord-ouest de Lomé, pendant trois mois », explique Akossiwa, jeune mère. « Je ne pouvais plus respirer. À mon retour après l’accouchement, ma santé était déjà affaiblie. Beaucoup d’entre nous sont durablement impactées ».
Les experts en santé au Togo et plusieurs rapports sanitaires alertent sur les risques accrus encourus par les femmes enceintes exposées à la pollution locale, notamment aux fumées industrielles.
Le Plan national d’adaptation du secteur de la santé face aux changements climatiques, élaboré en 2019, par le ministère de la Santé, indique que les fœtus présentent un faible poids à la naissance, à la suite de l’exposition aux particules fines (PM2,5), augmentant ainsi le risque d’hypotrophie fœtale.
Par ailleurs, des complications de grossesse sont observées chez les femmes enceintes exposées à ce type de pollution, notamment des risques accrus de pré-éclampsie (hypertension) et de diabète gestationnel.
Concernant la santé du nouveau-né, une augmentation des risques de pathologies respiratoires, d’allergies et de carences en vitamine D, dès la naissance, est également signalée.
La crise sanitaire, touchant les femmes enceintes, riveraines de la Plateforme industrielle d’Adétikopé (PIA), est progressivement survenue depuis 2022, année de démarrage des activités des usines implantées sur le site.

Pourtant, dès 2020, avant même l’installation de l’unité industrielle, un décret d’expropriation pour cause d’utilité publique avait conduit à l’évacuation de plusieurs familles. Mais l’absence de consensus sur les indemnisations, et l’abrogation, en 2022, du décret initial sans information préalable des populations, ont laissé de nombreuses familles sur place, sans protection face à l’industrialisation imminente.
Aucune bande de sécurité sanitaire n’a été aménagée entre les habitations et la clôture de la zone industrielle. Des usines de transformation de soja ont été installées à quelques mètres seulement des maisons, exposant directement les habitants à toutes sortes de pollutions. Dès le lancement des activités industrielles, les premiers effets sanitaires sont apparus, touchant de manière disproportionnée les femmes enceintes.
Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, ces femmes souffrent de crises respiratoires récurrentes, de vomissements persistants, de vertiges et de malaise quasi permanent, particulièrement lors des pics des activités des usines. Pour certaines, la situation est devenue intenable. « Dès que l’odeur devient trop forte, je commence à vomir et à manquer d’air. Pendant ma grossesse, j’ai dû partir vivre chez mes parents jusqu’à mon accouchement », confie une jeune mère rencontrée à proximité du site.
Faute de mesures de protection adaptées, quitter temporairement la zone est devenu pour de nombreuses femmes enceintes, la seule stratégie de survie. Celles ayant les moyens se réfugient chez des proches habitant dans des zones moins exposées, tandis que d’autres, contraintes de rester, continuent de subir les effets de la pollution, avec des risques de complications pour leur santé et leur grossesse.
Depuis février 2023, les familles vivant à proximité des usines ont multiplié les plaintes et les alertes, mettant en avant la situation alarmante des femmes enceintes. À ce jour, aucune réponse ni dispositif spécifique de protection sanitaire ne semble avoir été mis en place, laissant ces femmes au cœur d’une crise sanitaire silencieuse, absente des discours officiels sur le développement industriel.
En 2021, pour la première fois, des chercheurs de l’Observatoire de la Terre Lamont-Doherty de l’université Columbia à New-York aux États-Unis et de l’université de Lomé ont suivi la pollution atmosphérique à Lomé, capitale du Togo, sur plusieurs années. Les premiers résultats, publiés en mars 2021, ont révélé que la ville connaît fréquemment des niveaux de pollution atmosphérique dangereux.
Interrogé, l’un des auteurs de l’étude, Dr Sabi Kokou, enseignant-chercheur au Laboratoire de chimie atmosphérique de l’université de Lomé, indique : « En 2014, le Togo a rejoint la Coalition pour le climat et l’air pur ; en 2020, il a adopté un Plan national de réduction de la pollution atmosphérique et des polluants climatiques à courte durée de vie, qui permettra de récolter de multiples bénéfices : amélioration de la qualité de l’air, lutte contre le changement climatique et retombées positives sur la santé et la productivité agricole ».
Il ajoute : « Sa pleine mise en œuvre se traduira par une réduction de 67 % des émissions de carbone noir, de 70 % des émissions de particules fines et de 56 % des émissions de méthane d’ici à 2040 ».

Les agents de santé tirent la sonnette d’alarme
Du côté des centres de santé locaux à Adétikopé, les professionnels de santé signalent des symptômes préoccupants chez les femmes enceintes.
Une sage-femme, ayant requis l’anonymat, explique : « Nous recevons de plus en plus de patientes venant de la zone proche de la PIA avec des symptômes respiratoires, des étourdissements, des nausées et des vomissements. La grossesse rend ces femmes plus vulnérables à la pollution de l’air. Ces symptômes peuvent entraîner une fatigue chronique, des complications cardiovasculaires ou respiratoires et, dans certains cas, des risques pour le fœtus ».
Un médecin, également sous couvert d’anonymat, ajoute : « Certaines patientes présentent des anémies ou des infections respiratoires répétées. Nous constatons aussi des retards de croissance fœtale dans certains cas. Les femmes nous disent souvent qu’elles se sentent mieux après avoir quitté temporairement la zone industrielle. Cela montre clairement le lien entre la pollution et leur état de santé ».
Selon ces professionnels de la santé, les femmes enceintes ne disposent d’aucune protection structurelle, et les conseils prodigués tels que rester à l’intérieur des habitations très peu aérées et perméables aux particules fines; réduire les sorties, filtrer l’air avec un tissu, sont limités face au problème.
Au ministère de l’Environnement, une étude universitaire estime, à 1,4 million, le nombre de personnes exposées à une pollution de l’air 4 à 5 fois supérieure aux normes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), entre 2019 et 2021.
En conséquence, en 2021, les infections des voies respiratoires ont constitué la principale cause de consultation médicale dans le Grand Lomé, et la deuxième au niveau national, dont 45 % ont concerné des enfants de moins de cinq ans.
D’après une étude de Natalie M. Johnson, chercheuse au Département de santé environnementale et professionnelle de l’université du Texas (États-Unis), publiée le 12 juillet 2021, dans Springer Nature, l’exposition maternelle aux particules fines et ultrafines entraîne de nombreux effets néfastes sur la naissance. Elle affecte notamment le système respiratoire, le système immunitaire, le développement cérébral et la santé cardiométabolique des enfants.
Les femmes enceintes s’organisent face à la pollution industrielle
Pour se protéger, les femmes enceintes vivant à proximité des usines ferment les portes et les fenêtres, réduisent leurs déplacements et utilisent parfois des cache-nez. Certaines se réfugient temporairement chez des proches plus éloignés de la zone industrielle. « Quand ça devient trop fort, je vais chez ma sœur pour quelques jours », raconte Afiwa Amakou, enceinte de six mois.
La nuit, au moment où les usines rejettent le plus de fumées selon les riveraines, devient une épreuve quotidienne pour les femmes enceintes. « C’est toujours la nuit que ça commence », explique Essénam Holali. « On se réveille avec l’odeur, la gorge qui brûle. On ne peut ni dormir, ni respirer correctement ».
Face à cette exposition nocturne, les femmes développent des stratégies de survie improvisées. « Je ferme tout, je mouille des pagnes que je mets sous les portes », raconte Amakou. « Parfois, je reste assise jusqu’au matin, parce que j’ai peur de dormir et de manquer d’air ».
Certaines nuits, la solidarité dépasse le cercle familial. « On s’appelle entre femmes, même très tard », confie Ama Klutse. « Quand l’une d’entre nous va mal, on l’accueille chez soi. On fait comme on peut ».
Dans cette lutte quotidienne, certaines femmes disent avoir trouvé un appui auprès d’ONGs environnementales présentes dans la zone, comme l’association Familles engagées pour le développement inclusif en Afrique. « Elles nous ont aidées à comprendre que ce que nous vivons n’est pas normal. Elles ont pris nos témoignages et nous ont expliqué nos droits », explique Akossiwa Danyo.

Ces organisations jouent également un rôle de relais auprès des autorités. « Avec leur aide, nous avons appris à écrire des plaintes et à parler lors des réunions », ajoute-t-elle. « Seules, nous n’aurions jamais osé ».
Cependant, les femmes soulignent que cet accompagnement reste limité face à l’ampleur du problème. « Les ONG nous soutiennent, mais elles n’ont pas le pouvoir d’arrêter la fumée », dit Holali. « La nuit, quand tout le monde dort, nous restons seules avec la pollution ».
Si l’appui des ONG a permis de rompre le silence et de renforcer la mobilisation communautaire, les femmes enceintes rappellent que la responsabilité principale incombe aux pouvoirs publics et aux industries. « Nous avons parlé, nous avons alerté », conclut Ama Klutse. « Maintenant, nous attendons des actes ».
Pour les environnementalistes et défenseurs de la nature, ces mesures individuelles ou communautaires ne peuvent suffire. « L’absence de zones tampons entre les unités industrielles et les habitations est un facteur aggravant », explique Cyrille Mensah, expert en environnement et chargé de programmes à l’ONG Les Amis de la Terre-Togo.
« Ces zones tampons jouent un rôle essentiel de protection. Elles permettent de limiter la propagation des pollutions, qu’elles soient atmosphériques, sonores ou liées aux rejets de déchets liquides et solides. Sans ces espaces intermédiaires, les émissions toxiques, les poussières, les odeurs et le bruit produits par les activités industrielles atteignent directement les populations riveraines. En l’absence de zones tampons, les habitants deviennent particulièrement vulnérables. Les femmes enceintes et les enfants figurent parmi les plus exposés. Des mesures de contrôle et de réduction des émissions sont indispensables », dit-il.
Les autorités locales et étatiques réagissent
Une autorité locale reconnaît que « les plaintes des communautés ont été transmises aux services compétents » et indique que des discussions sont en cours.
À l’Agence nationale de gestion de l’environnement (Ange), une initiative vise la préservation de la santé humaine et de l’environnement face aux décès liés à la pollution de l’air. Interrogé, le directeur de l’agence, Dr Koffi Efanam Adadji, indique que, face à la pollution industrielle observée dans plusieurs villes du pays, le projet Qualité de l’air au Togo (Pqat) permettra notamment de définir des actions préventives, de disposer de statistiques fiables sur la qualité de l’air, et de planifier une meilleure urbanisation.
« Concrètement, la surveillance de la qualité de l’air se fera grâce au déploiement de stations de mesure de la concentration des polluants dans l’air ambiant à travers 11 villes du Togo, dont le Grand Lomé, soit un total de 23 communes pour la première phase du projet », précise-t-il.
« Seront principalement surveillés les gaz nuisibles à la santé humaine, animale et végétale, ainsi que ceux responsables du réchauffement climatique, tels que le CO, le CO₂, les NOx, les SOx et l’O₃. Les particules fines et autres seront également analysées. La durée du projet est de cinq ans, avec une enveloppe de 4 milliards de francs CFA [soit 7218559.41 USD] entièrement financée par l’État togolais, avec l’appui technique de l’OMS et de la Climate and Clean Air Coalition (CCAC) », souligne-t-il.
Image de bannière : L’unité industrielle d’Adétikopé dans la banlieue de Lomé au Togo dégageant des fumées nauséabondes en pleine nuit. Image de Hector Sann’do Nammangue pour Mongabay.
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