- Une nouvelle étude révèle que l’essor des projets miniers et pétro-gaziers au Sénégal aggrave la dégradation des écosystèmes marins et terrestres, accentue la déforestation et accroît les vulnérabilités climatiques.
- Les communautés côtières, notamment les pêcheurs artisanaux, subissent une baisse significative des activités de pêche (jusqu’à 50 %), une hausse des coûts d’exploitation et une précarisation croissante de leurs moyens de subsistance.
- La société civile et les experts appellent à limiter l’expansion des énergies fossiles, à renforcer le cadre juridique et à accélérer les investissements dans les énergies renouvelables, afin d’assurer une transition énergétique plus juste et équitable.
Une étude révèle que l’essor des projets pétro-gaziers, dans un contexte de dépendance persistante aux énergies fossiles, pourrait aggraver les vulnérabilités climatiques, environnementales et socioéconomiques au Sénégal.
Commanditée par Africa Climate Insights (ACI), une plateforme panafricaine dédiée à la production et à la diffusion d’analyses, de données et d’informations fiables sur le climat, l’énergie et la nature en Afrique, et réalisée par CLIM’ACT, un cabinet d’expertise climat-énergie basé au Sénégal, l’étude diffusée par l’ACI en décembre 2025, met en lumière les impacts des projets d’extraction minière du pays et les enjeux de la transition énergétique.
« Nous avons pensé qu’il était important de mettre à disposition un outil de plaidoyer sur la transition énergétique juste au Sénégal, qui permettrait, non seulement, de fournir aux acteurs de la société civile et aux décideurs, des informations fiables sur la transition énergétique, mais aussi de leur permettre de prendre des décisions sur la base de données scientifiques vérifiées et de données endogènes », a dit Awa Traoré, directrice pays de ACI.
De sévères conséquences socioéconomiques pour les communautés côtières
S’appuyant sur une approche mixte qualitative-quantitative et une collecte de données couvrant sept zones clés (Dionewar, Djiffer, Saint-Louis, Kayar, Taïba Ndiaye, Bokhol, Guet Ndar), l’étude met en lumière à la fois les réalités territoriales, les perceptions sociales et les impacts économiques et environnementaux des projets fossiles et renouvelables.
« Sur le plan environnemental, l’étude a montré que l’exploitation pétrolière et gazière provoque la dégradation des écosystèmes marins et côtiers en raison des rejets opérationnels, notamment les eaux de production et des produits chimiques. Cela perturbe la biodiversité marine, affectant les nurseries de poissons, les zones de reproduction et les routes migratoires des espèces halieutiques », indique le rapport.
L’exploitation de ces minerais accélère la déforestation, d’après Demba Seydi, Directeur des programmes de l’ONG Citoyens actifs pour la justice sociale (CAJUST), un réseau de citoyens engagés à promouvoir la justice sociale basé au Sénégal.
« Si vous prenez les régions où certaines mines sont exploitées, vous constaterez une forte déforestation qui rend le Sénégal encore plus vulnérable à l’avancée du désert, notamment vers le nord du pays. L’exploitation du zircon, au niveau des côtes, expose les populations à l’avancée de la mer. Naturellement, les dunes de sable étaient une sorte de barrage pour l’avancée de la mer, mais aujourd’hui avec la destruction de ces dunes de sable, les populations sont exposées à l’érosion côtière et aux crues d’eau », a-t-il dit à Mongabay au cours d’un entretien sur Google Meet.
En termes d’impacts climatiques, précise Aïssatou Diouf, auteure principale de l’étude, l’exploitation gazière génère des émissions de méthane, un gaz à effet de serre très puissant, accentuant la pression sur les engagements climatiques nationaux.
« L’ensemble des risques énumérés dans notre rapport ne sont pas théoriques, ils sont déjà perçus par les communautés côtières, qui observent des changements dans la biodiversité et également dans la disponibilité des ressources halieutiques », a dit Diouf.
De fait, l’étude indique que les zones de pêche traditionnelles sont restreintes autour des plateformes d’extraction, limitant l’accès des pêcheurs.
Selon le témoignage d’Oumar Sarr, pêcheur depuis 30 ans, rapporté par Awa Traoré à Mongabay, les plateformes pétrolières ont réduit les prises de 35 à 50 %.
« Ils sont obligés de pêcher plus loin, ce qui augmente les risques et fait grimper les coûts de carburant de plus de 25 %. Cette situation a aussi causé des pertes d’emplois dans la pêche artisanale et les activités connexes qui conduisent à une précarité généralisée », précise-t-elle.

Le rapport souligne que les communautés côtières, notamment à Saint-Louis, Kayar, Djiffer et Dionewar, subissent une baisse de leurs revenus, la raréfaction des ressources halieutiques et la dégradation de leurs conditions de vie, à laquelle s’ajoute la hausse des prix des produits halieutiques.
« La baisse des prises a un effet direct sur le marché aux poissons de Saint-Louis, entraînant une hausse des prix pour les consommateurs et une diminution de la disponibilité des espèces locales. Les poissonniers voient leurs revenus baisser », a témoigné Fatou Diop, vendeuse de poisson au cours des travaux de terrain conduits par l’équipe de CLIM’ACT.
Selon Seydi, l’un des impacts des projets d’énergies fossiles au Sénégal reste le coût additionnel généré par la pollution pour la santé.
« Plus les populations sont exposées aux défis de pollution de l’air, de l’eau comme du sol, plus leur santé se détériore et naturellement l’État du Sénégal devrait investir davantage dans la santé des populations », a-t-il souligné à Mongabay.
Sur le plan social, les populations victimes estiment que le gouvernement et les entreprises exploitatrices ne les impliquent pas dans les projets affectant leurs communautés.
« À travers nos partenaires, nos recherches et nos échanges réguliers avec les communautés, nous sommes régulièrement interpellés sur les impacts négatifs des projets fossiles, notamment la perte de moyens de subsistance, la dégradation des écosystèmes, le manque de concertation, marqué d’un sentiment d’exclusion des processus décisionnels », a dit Fabian Heppe, directeur de la Fondation Heinrich Böll à Dakar.
De plus, précise Heppe, les revenus attendus des projets miniers sont largement absorbés par le service de la dette, les infrastructures extractives et les mécanismes de gouvernance peu transparents, ce qui limite fortement leur impact redistributif.
Renforcer la législation, soutenir les victimes et tirer profit du potentiel des énergies renouvelables
Pour les organisations de la société civile, notamment celles de la Plateforme des acteurs de la société civile pour une transition énergétique juste (PACTEJ), le Sénégal devrait abandonner les projets d’exploitation des énergies fossiles.
« Sur la base des expériences qui existent déjà, l’État doit limiter l’octroi de nouvelles licences pour d’exploitation du pétrole ou de gaz, parce que la modélisation a montré que les revenus, qui peuvent être tirés du pétrole et du gaz, ne peuvent pas compenser le manque à gagner que la pêche par exemple pourrait apporter aux populations. Il est donc fondamental d’aller progressivement vers l’abandon des énergies fossiles tout en accélérant l’accès des populations aux énergies renouvelables comme le solaire et l’éolien », a dit Seydi, membre de la PACTEJ.
En ce sens, l’étude recommande de « réorienter les investissements vers les énergies propres, en réduisant la dette et en augmentant les subventions tout en veillant à un accès équitable et universel ».

Pour Diouf, le pétrole et le gaz, s’ils sont exploités, doivent être considérés comme des leviers transitoires capables de financer et d’accélérer la transition énergétique durable. Leur exploitation, insiste-t-elle, ne saurait constituer une fin en soi.
« Chaque décision énergétique prise aujourd’hui doit préparer le Sénégal de demain, en posant les bases d’un système plus propre, plus résilient et plus équitable. La transition énergétique doit contribuer à réduire les inégalités, à protéger l’environnement et à orienter résolument les investissements vers les énergies renouvelables », a dit cette experte en climat et énergie.
De même, les acteurs de la PACTEJ appellent au respect des droits des communautés, notamment dans les processus d’études d’impacts, de délocalisation et d’indemnisation, et de même, à accompagner les populations victimes des projets d’extractions minières, notamment les femmes actives dans le secteur de la pêche à réorienter vers d’autres secteurs porteurs.
« L’activité minière, si elle ne peut pas être évitée, devrait pouvoir intégrer automatiquement un plan de restauration de l’environnement, parce que ce sont des mines à ciel ouvert qui détruisent l’environnement, et qui ne réhabilitent pas immédiatement. Il faut aujourd’hui aller vers une réhabilitation immédiate du sol et limiter l’utilisation des produits chimiques qui affectent aussi bien la santé des populations que le sol », a dit Seydi.
De plus, le PACTEJ plaide pour un renforcement du cadre juridique en faveur de l’environnement et des communautés.
« Le Sénégal est dans un contexte de révision de plusieurs instruments juridiques, y compris dans le secteur minier, pétrolier et gazier. Il est essentiel d’instaurer des lois contraignantes sur la réhabilitation des sites miniers, l’indemnisation, l’implication des communautés et la mise en place de mécanismes de suivi, afin d’assurer leur application effective et d’aller vers une meilleure justiciabilité des conflits, qui naissent de l’extraction minière », a-t-il conclu.
Image de bannière: La plateforme GTA au large du Sénégal. Image d’Elodie Toto pour Mongabay.
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