- Depuis 2025, des sociétés minières chinoises exploitent de l’or en toute illégalité dans une partie de la réserve faunique de Kabobo, qui abrite le colobe rouge de Foa et l’apalis de Kabobo, deux espèces endémiques de la région du lac Tanganyika.
- L’exploitation semi-industrielle de l’or, combinée à l’exploitation minière artisanale soutenue par les groupes armés, dégrade le couvert forestier de Kabobo, détruit l’habitat naturel de la faune sauvage et accentue le braconnage des espèces menacées.
- Alors que l’orpaillage semi-industriel se fait en violation de la loi sur la conservation de 2014, l’ICCN annonce vouloir saisir les cours et tribunaux contre les entreprises minières chinoises pour faire appliquer la loi.
- Pour protéger la réserve contre l’orpaillage illégal et appliquer la loi minière, les défenseurs de l’environnement préconisent la mise en place des tribunaux environnementaux et des plaidoyers en faveur d’une feuille de route entre l’ICCN, le CAMI et les organisations de conservation de la nature en RDC.
Une exploitation minière semi-industrielle de l’or se développe dans la réserve de faune de Kabobo, une aire protégée, située à une centaine de kilomètres au nord de la ville de Kalemie, dans la province du Tanganyika, en République Démocratique du Congo.
Créée en 2016, la réserve faunique de Kabobo, qui abrite des espèces endémiques de la région du lac Tanganyika, comme l’apalis de kabobo (apalis kaboboensis) et le colobe rouge de Foa (piliocolobus foai), se trouve ainsi menacée par l’orpaillage illégal à l’échelle industrielle, après des années d’exploitation minière artisanale illicite, par des groupes armés tels que les Bishambuké [En langue locale, ce terme signifie détruire], affirme Modeste Kabazi, coordonnateur adjoint du Comité local de gouvernance de la réserve de Kabobo (RFK).
D’après une source au sein de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), joint par téléphone, cet orpaillage semi-industriel a été observé, pour la première fois en 2025, dans la localité de Mapanda, située dans la partie nord de la réserve à la frontière avec le Sud-Kivu, où la situation sécuritaire volatile favorise les incursions des groupes armés dans l’aire protégée, compromettant les efforts de conservation en cours.
« Nombreuses sont les entreprises (congolaises mais aussi étrangères) à l’origine de cette exploitation, dont certaines bénéficient du permis d’exploitation et apparaissent sur le portail des mines de la RDC », explique l’ICCN, dans un courriel à Mongabay.
L’une des entreprises mises en cause est Bendera mining company, une société minière à capitaux chinois gérée exclusivement par des Chinois. L’entreprise est détentrice de plusieurs permis d’exploitation controversés de la petite mine au Sud-Kivu et au Tanganyika, dont celui numéroté 13248, selon les documents du Cadastre minier consultés.
Selon nos vérifications sur Ipis et Google Earth, une activité minière intense de l’extraction de l’or s’effectue autour et dans l’aire protégée de Kabobo. Le permis d’exploitation de Bendera mining company couvre une superficie de 78 carrés miniers comme le montre des documents du ministère des Mines, en RDC.
Mais les limites de ces 78 carrés miniers empiètent sur la superficie de la réserve faunique de Kabobo, comme Mongabay l’a pu confirmer en consultant le portail des mines du cadastre minier de la RDC et les images de Google Earth. L’extraction semi-industrielle avérée, dans une zone de l’aire protégée de Kabobo, constitue également une violation de la loi congolaise de 2014 sur la conservation de la nature, expliquent l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN) et Wildlife Conservation Society (WCS), une ONG internationale de protection de la faune et de la biodiversité, basée à New York, aux États-Unis.
« Aucune exploitation minière semi-industrielle n’est permise dans la réserve, que ce soit dans la zone à usage multiple ou la zone de conservation intégrale ; aucune exploitation minière n’est autorisée », explique la direction provinciale de l’ICCN dans un courriel à Mongabay.
Dans notre enquête, nous avons interrogé Simplice Mufwa, actuel ministre provincial des Mines du Tanganyika. Ce dernier n’a pas donné suite à nos préoccupations malgré plusieurs relances au téléphone et par courriel. Nous cherchions à savoir si le ministère des Mines savait que des entreprises minières exploitaient de l’or dans une partie de la réserve de faune de Kabobo, malgré les dispositions du Code minier interdisant de telles activités.
« Aujourd’hui au niveau international, les enjeux obligent la RDC à étendre les espaces dédiés à la conservation d’ici à 2030 », souligne Omer Kabasele, Coordonnateur national de la société civile environnementale. « On ne peut pas prendre un tel engagement en laissant les aires protégées existant se dégrader, à cause des activités qui ne sont pas celles de la conservation ».
Une exploitation minière illégale décriée
André Matala, chef de division de l’Environnement de la province du Tanganyika, a déclaré à Mongabay, que ces activités minières dans la réserve faunique de Kabobo étaient illégales et contribuaient à la destruction de la biodiversité du paysage de Kabobo, où vivent des espèces animales menacées comme les primates.
« Dès que la réserve a eu le statut d’aire protégée, toute forme d’exploitation clandestine devrait être éradiquée dans ce secteur », explique Matala. « D’autant plus que la réserve a un statut d’aire protégée avec les documents, tous ceux qui font cette exploitation doivent quitter le lieu, parce qu’il ne peut pas avoir une superposition des actes ».
Pour Dr Jean Paul Kibambe Lubamba, directeur du programme pays de la WCS, « l’exploitation minière semi-industrielle et artisanale dans la réserve ont comme conséquences un déséquilibre écologique ou la pollution des eaux par la dispersion de produits néfastes comme le mercure ».
Selon les documents consultés sur le site web du ministère des Mines, le permis d’exploitation numéroté 13248, a été octroyé à Bendera mining en 2018, soit deux ans après la création de la réserve de faune de Kabobo.
Au moment de la rédaction de cet article, la direction nationale du Cadastre minier n’a pas encore donné une suite aux demandes de Mongabay. Nous voulions savoir si, après vérification, elle pourrait suspendre ou retirer le permis d’exploitation de Bendera mining company, conformément à la réglementation minière.

Notre enquête n’a pas pu vérifier l’identité des autres entreprises minières chinoises impliquées dans cette exploitation semi-industrielle de l’or dans la réserve de Kabobo, à cause de données insuffisantes et de l’opacité entourant ces sociétés.
« Il y a une crainte que ces entreprises minières puissent aller au-delà et atteindre la zone de conservation intégrale de la réserve », souligne Kabazi, qui décrit une exploitation détruisant le paysage montagneux de Kabobo.
Pour Kabazi, l’exploitation semi-industrielle de l’or n’est pas la seule activité minière illégale menaçant la réserve faunique de Kabobo. Il a indiqué à Mongabay que l’artisanat minier, soutenu par des groupes armés depuis plusieurs années, est à l’origine des dégâts importants sur la biodiversité de la réserve.
« La plus grande menace est l’existence au sein même de la réserve d’un groupe armé qu’on appelle les Bishambuké. Ce groupe détruit le plus la réserve », explique Kabazi. « Ils doivent se nourrir et pour se nourrir, ils utilisent la population faunique et les bois pour cuire ce qu’ils préparent. Ils font une double destruction : celle de la faune et celle de la flore ».
La présence des groupes armés dans la réserve est liée à la situation sécuritaire dégradante dans la province du Sud-Kivu, dont une partie est gouvernée par les rebelles de l’AFC/M23 soutenus par l’armée rwandaise, selon l’Organisation des Nations unies, a indiqué l’ICCN.
L’artisanat minier accentue le braconnage sur les espèces menacées
Une dizaine de mines artisanales illégales d’environ 2 km2 opèrent dans la réserve faunique de Kabobo, selon l’ICCN et WCS, qui dénoncent la présence des hommes armés favorisant cette exploitation illégale dans cette aire protégée.
« Il est connu que cette exploitation conduit à la destruction de l’habitat, à la pollution de l’eau et de l’air, à la perturbation des comportements naturels et au déplacement des espèces », expliquent Lubamba dans un courriel à Mongabay. « Nous faisons face à l’énorme danger de perte de la biodiversité et à une fragmentation des populations fauniques, les rendant davantage vulnérables à la prédation et à toutes les autres formes de menaces ».
D’après les deux organisations, l’artisanat minier entretenu par des groupes armés accentue la pression sur les animaux et entraîne la dégradation des écosystèmes, même s’il est encore difficile d’évaluer les dégâts à cause des défis de surveillance.
« On ne sait pas encore mesurer jusqu’à présent l’ampleur des dégâts de cette exploitation dans la réserve, parce que l’on n’a pas encore déployé les équipes d’écogardes sur le terrain, pour rendre compte des impacts de cette exploitation », a ajouté l’ICCN, joint au téléphone.
Pour Lubamba et Makwala, « l’un des défis majeurs demeure l’accessibilité, du fait de la situation sécuritaire de manière générale dans la zone et de l’état de dégradation avancé des axes routiers ». À leurs dires, par ailleurs, « un autre défi est la sécurisation de cette aire par des équipes de surveillance, dont le recrutement et la formation sont en cours ».
André Ntumba, responsable du programme Environnement et changement climatique au sein de l’ONG African resources watch (AFREWATCH), a affirmé à Mongabay que la région du lac Tanganyika regorgeait un plus grand nombre d’animaux endémiques dans l’Est de la RDC, mais que les activités minières mettent en danger cette biodiversité.
« La coupe d’arbres et l’excavation de la terre, qu’exige l’accès aux minerais, justifient cette situation en dégradant les écosystèmes comme la savane et steppe, habitats naturels de certaines espèces d’oiseaux », explique Ntumba. « De même, quand la crise écologique deviendra aiguë dans la réserve de Kabobo, cela pourrait entraîner des conflits entre les hommes et la faune, lorsque les animaux vont se déplacer en quête d’espaces après la perte de leurs habitats ».
Selon Ntumba, la pollution de l’eau, par exemple, est liée à l’utilisation des métaux lourds pour le traitement des minerais extraits dans la réserve faunique de Kabobo. En effet, les activités minières génèrent des déchets toxiques et des substances chimiques nocives qui se déversent souvent dans des rivières.
Les produits chimiques tels que le mercure, le cyanure et d’autres métaux lourds, qui contaminent les rivières, peuvent compromettre la santé des animaux, allant jusqu’à la perturbation de la chaîne alimentaire, souligne ce défenseur de l’environnement.
Pour sa part, Matala signale la présence de plusieurs Congolais ressortissants du Sud-kivu, province voisine du Tanganyika, en quête d’espaces de chasse dans la région, et opérant dans la réserve faunique de Kabobo : « Ces chasseurs déploient chacun 50 chiens pour avoir du gibier », souligne-t-il, en montrant l’ampleur du problème.
Cette présence des personnes étrangères au sein de la réserve faunique de Kabobo est également confirmée par l’ICCN et WCS : « Un certain nombre de personnes viennent s’établir sur ces sites illégaux pour y travailler, ce qui peut entraîner des troubles sécuritaires et socio-économiques importants. Ceux-ci ne sont pas sans conséquences pour la faune, notamment du fait de la consommation de la viande de brousse, et la flore », indique Lubamba.
Et, d’après une étude réalisée en 2024, par Thomas M. Butynski et Yvonn A. de Jong, co-responsables du Programme de diversité et de conservation des primates d’Afrique de l’Est, basé à Nanyuki au Kenya, et axé sur environ 16 espèces de primates recensés dans les réserves fauniques de Kabobo et de Ngandja, dans le Sud-Kivu, où quatre espèces sont menacées d’extinction.
Il s’agit d’abord de Cercopithèque de l’Hoest (Allochhrocebus ihoesti), du colobe d’Angola Prigogine (Colobus a. prigoginei), du colobe rouge de foa (Piliocolobus foai) et du Chimpanzé de l’Est (Pan t. schweinfurthii).

Des solutions pour protéger la réserve de Kabobo
Dans le but de protéger la réserve faunique de Kabobo contre le développement de l’orpaillage artisanal et semi-industriel opéré par les Chinois, l’ICCN prévoit de traduire les auteurs devant les cours et tribunaux, pour faire appliquer la loi en matière de conservation de la nature dans le pays. WCS et l’ICCN ont indiqué à Mongabay qu’ils souhaitaient ainsi obtenir « la cessation de ces activités humaines illégales dans la réserve faunique de Kabobo, eu égard à loi n° 14/003 du 11 février 2014 relative à la conservation de la nature, et ce avant que les dégâts causés à l’environnement ne deviennent irréversibles ».
Ntumba soutient l’idée en insistant sur l’observation des engagements internationaux, contenus également dans la Contribution déterminée au niveau national, conforme à l’Accord de Paris, que la RDC a signé. « Il sera donc incompréhensible d’avoir cet engagement, et, en même temps, de voir le gouvernement de la RDC laisser ses aires protégées existantes se détruire », souligne-t-il.
Pour Kabasele, l’extraction de l’or dans la réserve faunique de Kabobo constitue un « crime environnemental qui mérite des actions judiciaires ». Selon lui, « on ne peut pas sacrifier l’environnement au nom de la création de la classe moyenne ou de la lutte contre le chômage ».
Toutefois, il révèle à Mongabay qu’une réforme est en phase d’étude au ministère en charge de l’Environnement, visant à créer des tribunaux environnementaux pour juger les criminels de l’écologie. Pour Kabasele, cette solution peut sauver la réserve de Kabobo en décourageant « les complicités au niveau gouvernemental ».
Au-delà de l’existence des textes, les actions de plaidoyer pour vaincre les activités minières et leur impact négatif sur la biodiversité devraient également être menées auprès des institutions nationales. Sur ce point, Makwala et Lubamba précisent que la réserve faunique de Kabobo et ses partenaires ont déjà élaboré une feuille de route. A ces jours, le document « englobe des actions prioritaires, celles à court, moyen et longs termes avec des cibles spécifiques et des acteurs précis ».
Néanmoins, l’ICCN dit promouvoir une gestion inclusive. En appui à l’ICCN, WCS développe pour sa part une approche de la conservation basée sur les droits humains et la recherche scientifique pour évaluer les ressources fauniques et floristiques de la RFK et le renforcement des capacités du personnel de la Réserve. Le Comité local de gouvernance, quant à lui, apporte son expertise dans l’engagement et l’implication des communautés environnantes.
Ntumba soutient cette approche en soulignant que les communautés devraient avoir accès aux produits forestiers non ligneux et bénéficier des projets de développement. Il cite en exemple le Parc national des Virunga qui, à travers sa filiale Virunga énergies, génère l’énergie électrique qui profite aux populations riveraines du Nord-Kivu. Ce qui va permettre aux communautés de « décourager toute personne étrangère qui viendrait pour une activité autre que celle de la conservation », dit Ntumba.
Cela implique préalablement une politique d’identification des responsables d’activités étrangères. Un travail que devraient faire la police et les officiers de police judiciaire de l’ICCN. Et ce, en entretenant la possibilité d’infliger des sanctions, pénalités ou demandes de réparation aux contrevenants.
Des controverses autour de la solution militaire pour sauver Kabobo
Parallèlement au front judiciaire pour sauver les espèces fauniques, y compris celles qui sont endémiques comme le colobe rouge, de la menace des activités minières dans la réserve de Kabobo, d’autres solutions ne cessent d’émerger. À la division provinciale de l’Environnement du Tanganyika, on encourage aussi la réponse militaire.
À ce propos, Kabazi rappelle qu’en 2019, le gouvernement provincial avait déployé les militaires et les services de sécurité pour protéger la réserve de Kabobo. Cette opération avait fait suite au travail de cartographie qui a permis l’identification des sites d’exploitation par l’ICCN et WCS. Les forces armées entendaient ainsi décourager toute activité clandestine au sein de l’aire protégée en assurant l’intérêt des communautés.
Sauf que plusieurs années après cette opération, l’exploitation illégale des ressources naturelles a continué. C’est peut-être pour cette raison que Ntumba ne soutient pas le déploiement de l’armée, mais plutôt le renforcement en formation et en équipement des écogardes avec l’aide des Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC).
Cela demande donc l’implantation effective des équipes de l’ICCN dans la réserve. Par ce fait, l’ICCN lutte contre les menaces pesant sur les écosystèmes comme l’exploitation illégale des minerais.
Mais, en attendant l’implantation effective de l’ICCN, Kabazi suggère la définition d’une ligne de démarcation entre les espaces d’exploitation, la zone tampon et la zone de conservation intégrale. Une solution capable, selon lui, d’empêcher les activités d’exploitation semi-industrielle de l’or, comme celles de Bendera mining company, d’atteindre pleinement la zone de conservation.
Sauf que le chemin pour arriver à la définition de cette ligne de démarcation semble encore long. « Nous avons envisagé de rencontrer les autorités du Cadastre minier, qui ne sont qu’à Kinshasa. Mais, avec nos faibles moyens, nous n’avons pas pu y aller. Toutefois, nous faisons encore des efforts pour les rencontrer un jour pour trouver des issues, afin que les entreprises minières respectent le périmètre qui leur est octroyé par le CAMI », souligne-t-il.
Pendant ce temps, le Comité local de gouvernance, réunissant en son sein la société civile, les chefs coutumiers, les chefs de villages et le peuple autochtone Twa, invite les populations riveraines à ne pas toucher à la réserve.
Image de bannière : Destruction de la réserve de faune de Kabobo en République Démocratique du Congo, à cause de l’exploitation semi-industrielle illégale de l’or. Image de WCS avec son aimable autorisation.
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